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Faire de l'uchronie

Denis GUIOT

Mouvance n°5, juillet 1981

« Si le fait de retenir un éternuement engendre un nouveau continuum,
quelles sont les conséquences des actions vraiment importantes,
des assassinats et des fécondations, des conversions, des renoncements
 ? »
(Robert Silverberg, Trips)



L'histoire avec des si

          L'histoire est faite de choses qui pourraient être autres. Les amateurs de wargames (ou jeux de simulation historique) le savent bien, eux qui, calés dans leurs fauteuils, réinventent l'histoire pendant les longues soirées d'hiver. Sur une plaque de carton grande comme une table de bridge et divisée en une multitude de petits hexagones, ils refont Austerlitz ou Tobrouk, manipulent l'infanterie austro-hongroise, les blindés de Rommel ou la cavalerie de Custer, transforment Waterloo en victoire française, mais ne parviennent pas à débarquer en Normandie le 6 juin 1944. S'appuyant sur une solide documentation, usant avec subtilité de l'échelle des espaces et de celle des temps, modélisant les relations entre eux de facteurs tels que mouvements de troupes, relief du terrain, conditions météorologiques et problèmes de ravitaillement, les meilleurs wargames parviennent à reproduire la réalité avec un degré de véracité impressionnant. Jusqu'au hasard qui, se matérialisant par un jet de dés après chaque tour de jeu, intervient dans le déroulement des événements car « dans le monde tel que nos yeux le voient, les hommes sont libres et le hasard règne » 1.
          Il est un fait que nous ne pouvons agir sur ce qui a été. Tout au plus, dans sa tentative d'explicitation du passé 2, l'historien peut faire varier certains paramètres et imaginer ce qui aurait pu se passer. Car l'intérêt que l'on porte à l'histoire « est tout soutenu du sentiment que les choses eussent pu être autres (...) SI Robespierre l'avait emporté ? SI Grouchy fut arrivé à temps sur le terrain de Waterloo ? SI Napoléon avait eu la marine de Louis XVI et quelque Suffren ... SI ... Toujours SI. Cette petite conjonction SI est pleine de sens. Elle donne à l'histoire les puissances des romans et des contes » 3 et permet à l'historien de réaliser des expériences « mentales », puisque l'expérimentation en laboratoire lui est impossible. Ainsi, des historiens américains ont construit le modèle du développement économique des États-Unis au XIXème siècle dans l'hypothèse où les chemins de fer n'auraient pas été inventés. Une topique des histoires alternatives, sorte de chek-list des carrefours historiques avec leurs déviations possibles, pourrait donc être dressée. Mais une telle liste serait infinie !

Les vêtements de Dieu

          C'est en 1857 dans la Revue philosophique et religieuse qu'apparaît pour la première fois le mot uchronie (du grec ou, non et chronos, temps), forgé par le philosophe Charles Renouvier sur le modèle du mot utopie (du grec ou, non et topos, lieu). Tout comme l'utopie est située dans un lieu imaginaire hors de l'espace classique, l'uchronie selon Renouvier se déroule dans un temps fictif, un non-temps, et n'est prétexte qu'à la réflexion philosophique sur le sens de l'histoire et le devenir humain (le titre complet de l' Uchronie, ouvrage paru en 1876, est en lui-même significatif : Uchronie (Utopie dans l'Histoire), Esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait pu être). Apocryphe, l'uchronie ne saurait prétendre à la moindre parcelle de réalisme puisque, le temps de l'histoire étant linéaire, il ne peut exister qu'un seul passé, et il est immuable.
          Mais la science-fiction vint, et avec elle la notion d'univers arborescent : « Le monde y est comme un arbre touffu dont chaque branche est une histoire, différente de toutes les autres, dont la différence réside dans le fait qu'elle a quitté, à la suite de l'altération d'un événement souvent minime, le tronc principal de l'histoire » 4. Dans sa fameuse conférence prononcée à Metz en 1977, Philip K. Dick imagine « dix mille corps de Dieu disposés comme autant de vêtements à pendre dans un énorme cagibi, avec Dieu qui les porterait soit tous en même temps, soit dans un ordre quelconque, se murmurant à lui-même : " Je crois qu'aujourd'hui je porterai celui où l'Allemagne et le Japon ont gagné la Seconde Guerre Mondiale ", ajoutant ensuite : " Demain je porterai celui qui est si beau, dans lequel Napoléon a battu les Anglais ; un des meilleurs." (...) Mais supposons maintenant que nous travaillions l'hypothèse et que nous disions : " Et si Dieu essayait un habit et puis, pour une raison personnelle, change d'avis ? " Qu'il décide, pour utiliser la métaphore, que l'habit qu'il porte n'est pas celui qu'il veut... Alors le cagibi rempli de vêtements devient une sorte de séquence progressive de mondes pris, utilisés un moment et puis jetés en faveur d'un meilleur » 5.
          Branches de l'Arbre-histoire ou vêtements de Dieu, tous ces univers qui « auraient pu être » 6 deviennent, grâce à la SF, des histoires alternatives. L'uchronie quitte le domaine de la seule spéculation intellectuelle pour accéder à celui du romanesque.

Effets de réel

          Selon le Littré, le roman est une « histoire feinte, écrite en prose, où l'auteur cherche à exciter l'intérêt par la peinture des passions, des moeurs ou par la singularité des aventures ». Mais, s'interroge Marthe Robert dans Roman des origines et origines du roman : « Que signifie feint ou vrai dans un domaine où même les données de la réalité empirique sont interprétées dès l'instant qu'elles ne sont plus vécues, mais écrites ! (...) Le degré de réalité d'un roman n'est jamais chose mesurable, il ne représente que la part d'illusion dont le romancier se plaît à jouer ». Le roman tire son existence d'un « comme si » tendant à se faire oublier, « parasite vivant tout à la fois aux frais des formes écrites et aux dépens des choses réelles dont il prétend rendre la vérité ». « L'illusion n'étant jamais aussi trompeuse que lorsqu'elle se nie », c'est lorsqu'il s'enfonce le plus dans le mensonge que le roman augmente sa crédibilité, c'est-à-dire son pouvoir d'illusion. « Il n'y a pas de fiction plus ou moins proche de la vie » et un récit balzacien n'est pas plus vrai qu'un récit de science-fiction. Devenue roman grâce au concept d'univers arborescent, l'uchronie s'habille de réalité.
          Quant à l'histoire, elle est bien forcée de reconnaître ses limites. Travaillant à partir de documents, elle ne peut être que récit d'événements et non re-création ou résurrection. « Et puisqu'elle est d'emblée un récit, elle ne fait pas revivre, non plus que le roman ; le vécu tel qu'il ressort des mains de l'historien n'est pas celui des acteurs, c'est une narration » 7. Empruntant au roman les techniques du récit et le sens de l'intrigue 8, l'histoire - tout en se définissant comme « connaissance du passé humain »9 - fonctionne comme une fiction. « L'histoire est à faire » selon le mot fameux d'Ernest Labrousse. Car, ajoute Jacques le Goff, « Il n'y a pas de réalité historique toute faite, et qui se livrerait d'elle-même à l'historien » 10. L'historien ne part pas du réel - inaccessible - mais du contestable - c'est-à-dire les documents. Tel un habile metteur en scène, il doit choisir (voire même construire) les faits porteurs de sens dans une réalité nouménale 11 que seul peut étreindre Dieu, étager une scénographie en profondeur, tracer un itinéraire dans le champ événementiel, passer du nouménal à la connaissance sans tomber dans l'idéalisme, rendre intelligible l'intrigue tout en évitant les pièges du déterminisme et de l'illusion téléologique 12. On comprend dès lors qu'un Henri-Irénée Marrou puisse affirmer que l'historiographie (histoire de la façon d'élaborer et d'écrire l'histoire) est subjective car tout le système de l'histoire gravite « autour du foyer central d'énergie constitué par l'esprit de l'historien » 13. Dès lors, par le simple fait qu'elle se refuse à l'explicitation nomologique (à l'aide des lois), opposant au formalisme de la science son côté « sublunaire  » où règnent côte à côte liberté, hasard, causes et fins, l'histoire bascule plus du côté de l'art que de la science. « Qu'on souffre que nous nous félicitons d'avoir comparé l'histoire à une intrigue dramatique : l'empirisme logique le veut ainsi » 14 peut donc s’exclamer Paul Veyne.
          Entre une uchronie qui, jouant à fond la carte de l'illusion romanesque, aspire à être crue et une histoire qui, tout en se définissant comme un « roman vrai », rend au passé l'incertitude de l'avenir, Roland Barthes a beau jeu d'ironiser sur le brouillage des effets du réel qui relativise la notion de réalité historique  : « La narration des événements passés diffère-t-elle vraiment, par quelque trait spécifique, par une pertinence indubitable, de la narration imaginaire, telle qu'on peut la trouver dans l'épopée, le roman, le drame ? » 15. Dans Le maître du Haut-Château de Philip K. Dick, les Alliés ont capitulé en 1947 devant les forces de l'Axe. Or, Hawtorne Abendsen, un des personnages du roman, a écrit un récit dans lequel l'Allemagne et le Japon perdent la guerre, ce qui entraîne l'irrésistible expansion de l'Angleterre et le déclin des États-Unis. Tandis que Mr. Tagomi, un autre des protagonistes, est projeté un bref laps de temps dans notre monde. Moralité : une uchronie peut en cacher une autre et la plus uchronique des deux n'est pas toujours celle à laquelle on pense  !

La mouche de Silverberg

          Dès que l'historien dispose des concepts pour l'appréhender, tout fait peut devenir gibier et « n'importe quoi peut devenir document pour n'importe quelle question » 16. Il est impossible de distinguer un événement historique de ce qui ne l'est pas, impossible de mettre la main sur ce que Wittgenstein appelle le « dur du mou ». Tout est histoire affirme Paul Veyne, car « les faits n'ont pas de taille absolue. » 17. Prêtons l'oreille aux propos de Quéquex, le sorcier du roi Moctezuma dans le roman de Robert Siverberg, La porte des mondes  : « Chaque fois qu'un homme prend une décision il crée des mondes nouveaux au-delà de la Porte, l'un dans lequel il fait une chose, l'autre dans lequel il en fait une autre. Le paysan laboure son champ et s'arrête pour écraser une mouche qui l'importune. Dans un monde il l'écrase, dans un autre il ne prend pas la peine de s'arrêter pour si peu au milieu de son sillon. Cela ne fait guère de différence. Mais supposons que le paysan, en s'arrêtant pour écraser la mouche, échappe ainsi aux griffes d'un jaguar tapi à la lisière du champ. Dans un monde, le paysan chasse la mouche. Dans un autre, il continue son chemin et il est mangé. Sauf pour la famille du paysan, la différence cette fois encore est négligeable. Qu'il vive ou meure, le monde n'en sera pas bouleversé. À moins, toutefois, que le destin d'un de ses descendants soit d'aller à Tenochtitlan pour assassiner le roi. Si le paysan meurt, ce lointain descendant ne verra pas le jour  : le roi continue de régner ; tout est différent de ce qui serait si le paysan s'était arrêté pour écraser la mouche, donc resté en vie et avait engendré les ancêtres de l'assassin. ».
          Dans l'infini des relations causales possibles, l'uchronie se distingue du « simple » univers parallèle en situant au niveau historique l'étiage des faits porteurs de changement. La trame de l'histoire doit être modifiée et non la seule destinée individuelle. Reprenant à son compte le sophisme de Meyer « Est historique ce qui a été actif », l'uchronie change la corde lisse d'un temps linéaire et univoque en une corde à noeuds historiques altérés dont seront issues les réalités déviantes. Ainsi, Napoléon gagne à Waterloo (Échec au Temps de Marcel Thiry), Gettysburg est une victoire sudiste (Autant en emporte le temps de Ward Moore), Roosevelt est assassiné en 1933 et les États-Unis perdent la guerre (Le maître du Haut-Château de Philip K. Dick), les Turcs envahissent une Europe ravagée par la Peste Noire  (La porte des mondes de Robert Silverberg), en 1588 Elisabeth Ière est assassinée et la Grande Armada est victorieuse (Pavane de Keith Roberts), Hitler émigre en 1919 aux États-Unis et devient auteur de SF (Rêve de fer de Norman Spinrad), etc...

Un trait de crayon rouge

          L'explication historique n'est pas nomologique mais causale, car il y a un abîme entre le domaine de la science et celui de l'histoire. Le vécu, le « sublunaire » comme dit Veyne, ne se réduit pas à un ensemble d'abstractions réifiées. Tout fait est induit par une multitude de séries causales venant s'enchevêtrer dans le « tout brouillé » qu'est la réalité nouménale. « Le nombre des causes découpables est infini, pour la seule raison que la compréhension causale sublunaire, autrement dit l'histoire, est description et que le nombre de descriptions possibles d'un même événement est indéfini » 18. « L'explication en histoire c'est la découverte, l'appréhension, l'analyse de mille liens qui, de façon peut-être inextricable, unissent les unes aux autres les faces multiples de la réalité humaine » 19. Aussi, l'historien ne saurait-il se contenter d'une simple hypothèse, même la plus ingénieuse, « artifice de présentation qui, pour la commodité de la mémoire, souligne, d'un trait de crayon rouge, telles et telles lignes noyées dans une épure aux mille courbes se recoupant en tous sens  ; ce n'est qu'une façon de voir, elle ne saurait prétendre ramener la multiplicité observée à quelques principes généraux qui, de proche en proche, expliqueraient véritablement et totalement le réel » 20. Ce que ne peut pas faire l'histoire dans sa volonté de serrer toujours de plus près l'authentique altérité de son objet, l'uchronie peut se le permettre, elle dont le discours est celui de l'illusion. L'histoire, roman vrai, peut se dispenser d'être captivante. Pas l'uchronie. Et afin de captiver son lecteur, elle doit transformer la réalité nouménale en un enchaînement causal précis, obéissant ainsi à l'aphorisme de Raymond Aron : « La théorie précède l'histoire ».
          Cependant le trait de crayon rouge peut être tracé au bon endroit. Car toutes les causes n'ont pas la même importance. Il y a les causes profondes (celles qui d'un mot résument toute une intrigue) et celles, superficielles, qui s'attaquent au maillon faible de la chaîne de causalité.
          Exemple de cause profonde  : la montée en puissance de la bourgeoisie, qui a provoqué la Révolution Française. Ou encore  : « en 1799, les intérêts de classe de la bourgeoisie victorieuse étaient freinés par le manque de grand homme, mais le poids de ces intérêts était si grand qu'ils auraient de toute façon vaincu le frottement  ; même si Bonaparte n'était pas né, un autre sabre se serait levé pour occuper son rôle » 21. Réussi, l'attentat de Saint-Menoux n'aurait servi à rien malgré tout (Le voyageur imprudent de René Barjavel )  ! De même, l'assassinat d'Einstein par un autre voyageur temporel n'empêche pas la bombe atomique d'être inventée  : elle le sera par un autre savant nommé Kretchwood quelques années plus tard, voilà tout, car la découverte de l'énergie nucléaire est une cause profonde de notre époque  (Cible numéro un, nouvelle de Frederick Pohl ). Par contre, les causes superficielles sont celles dont on dit « cet incident a suffi à mettre le feu aux poudres » ou bien « ce hasard a suffi à tout bloquer ». C'est « l'accident historique » dont l'uchronie raffole  ; c'est le grain de sable dans la vessie de Cromwell ou le nez plus long de Cléopâtre. Car « l'événement, c'est le merveilleux des sociétés démocratiques » 22.
          Mais pour qu'il y ait uchronie, il faut que le noeud historique altéré soit l'oeuvre du hasard agissant au défaut de la cuirasse causale, c'est-à-dire réellement un « accident historique » et non une manipulation du tissu historique due à un quelconque voyageur temporel. Cible numéro un n'est pas une uchronie, ni Croisière dans le temps de Richard-Bessière, car l'assassinat de Henri IV est empêché non par une « cause superficielle », mais par l'intervention du Professeur Verneuil et ses amis, scientifiques venant de notre époque et bien décidés à changer le cours de l'histoire. L'uchronie, issue d'une conception linéaire du temps ne saurait être confondue avec le paradoxe temporel lié, lui, à une conception cyclique du temps. Histoire alternative, chaque uchronie a sa propre vie indépendamment des autres réalités déviantes, et il n'existe pas de tronc prioritaire, d'histoire privilégiée, première  : La patrouille du temps de Poul Anderson ne relève pas, non plus, de l'uchronie. L'histoire y est figée dans une implacable finalité, non parce que toute action humaine est fixée d'avance mais parce que les Daneeliens, ces êtres vivant à des millions d'années dans notre avenir, protègent leur existence en téléguidant une police temporelle qui remet l'humanité sur les rails du « ce qui a été » lorsque celle-ci diverge à cause d'indésirables précurseurs : « Vision éminemment conservatrice qui défend le monde tel qu'il est non parce qu'il est le meilleur, mais parce qu'il est et tient à préserver dans l'être » 23 ; et qui rejoint aussi, dans une certaine mesure, la conception théologique de l'histoire, celle-ci n'étant plus que le mode de réalisation d'un plan destiné à promouvoir le salut de l'humanité 24.

Faire de l'uchronie

          Désir brut en partance vers le passé, l'uchronie c'est le refus de « l'idéologie de conservation qui est la hantise de notre culture » 25, c'est la déviance, la transgression d'une histoire considérée pourtant comme inviolable car « Dieu lui-même ne peut faire que ce qui est passé n'ait pas été. C'est là chose plus impossible que de ressusciter les morts » 26. L'uchronien manipule le passé afin de « sortir de l'histoire et en rêver une autre » 27. Ce faisant, il est comme l'enfant qui, pour résoudre le problème de ses origines, « construit des théories sexuelles et les fantaisies du roman familial, en manipulant des rapports de parenté, les processus de conception et de naissance » 28. De ce roman des origines, Marthe Robert a tiré les origines du roman : « À strictement parler, il n'y a que deux façons de faire un roman  : celle du bâtard réaliste, qui seconde le monde tout en l'attaquant de front et celle de l'enfant trouvé, qui, faute de connaissances et de moyens d'action, esquive le combat par la fuite ou la bouderie » 29. L'uchronien est à la fois bâtard réaliste et enfant trouvé. Enfant trouvé, il jette le monde hors des gonds du temps en inventant la notion de noeud historique altéré  ; bâtard réaliste, il fait concurrence à l'histoire en décrivant minutieusement le monde ainsi créé. Servant deux maîtres à la fois, le roman et l'histoire, l'uchronie est ce lieu privilégié où le romancier, ne se contentant plus de « s'emparer du monde » selon le mot de Flaubert, s'identifie à lui dans une démarche divine. Car l'identité étant liée à la conscience historique de l'individu, réinventer ses origines, c'est se créer soi-même. L'uchronien prend à son compte cette phrase du héros de L'âge de raison de Jean-Paul Sartre  : « Être cause de soi, pouvoir dire : je suis parce que je le veux ; être mon propre commencement ». Or se créer soi-même est le privilège de Dieu. Pouvoir souligner au crayon rouge une causalité précise dans une réalité nouménale que seul peut étreindre Dieu, affirmer une finalité, relèvent aussi du divin. Car « Dieu seul pourrait peser la valeur de tous les actes, mettre à leur place les épisodes contradictoires, unifier les caractères et la conduite » 30.
          L'uchronie, procès monumental intenté à l'histoire, connaissance de l'origine des choses, de la réalité nouménale et du devenir du monde n'est-elle pas une interrogation gnostique, visant à affranchir l'homme de la prison de son passé ?

 

Nota : ce texte est aussi paru dans l'ouvrage Le Monde de la SF chez M.A. Editions (1987) dans une version simplifiée. [note de nooSFere]
 




Notes :


1 - Paul Veyne, in Comment on écrit l'histoire p. 71.

2 - « L'histoire explique moins qu'elle n'explicite  » Paul Veyne, L'histoire conceptualisante p. 62 in Faire de l'histoire/nouveaux problèmes (Ouvrage collectif sous la direction de Jacques Le Goff et Pierre Nora).

3 - Paul Valéry, cité par Jacques Van Herp in Panorama de la science-fiction.

4 - Pierre Versins, in Encyclopédie de l'utopie et de la science-fiction.

5 - Si vous trouvez ce monde mauvais vous devriez en voir quelques autres, conférence reproduite in-extenso dans L 'année 1977-1978 de la science fiction et du Fantastique.

6 - Appelé «  pustules  » par Michel Jeury, dans son roman Le seigneur de l'Histoire.

7 - Paul Veyne in Comment on écrit l'histoire p. 14 (op. cité).

8 - « Les faits n'existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l'histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu scientifique de causes matérielles, de fins et de hasards ; une tranche de vie, en un mot, que l'historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative (...) Le mot d'intrigue a l'avantage de rappeler que ce qu'étudie l'historien est aussi humain qu'un drame ou un roman  » - Paul Veyne p. 36 (op.cité).

9 - Henri-Irénée Marrou in De la connaissance historique p. 29.

10 - L'histoire nouvelle p. 218 in La nouvelle histoire (ouvrage collectif sous la direction de Jacques Le Goff ).

11 - « Nouménal  » (du grec noomenon, chose connue par la raison)  : que seule la raison peut atteindre - C'est Kant qui a opposé, dans la Critique de la raison pure, les noumènes, choses «  en soi  », c'est-à-dire existant indépendamment de toute relation à notre esprit (au nombre desquelles figurent les notions d' «  esprit pur  », de «  réalité absolue  », de «  Dieu  ») aux phénomènes (...) On emploie communément l'adjectif nouménal pour parler d'un caractère ou d'une réalité qui dépasse infiniment notre esprit (Dictionnaire de la philosophie par Didier Julia).

12 - « Téléologie  » du grec télos, fin et logos, étude)  : étude de la finalité - Par exemple, il y a deux manières de considérer l'histoire humaine : ou bien l'on considère l'ordre des causes, son passé ; ou bien on la considère en fonction de son but ; cette dernière, considération est «  téléologique  » (Dictionnaire de la philosophie par Didier Julia).

13 - p. 229 (op. cité).

14 - Paul Veyne p. 109 (op. cité).

15 - Cité par Henri-Irénée Marrou p. 298 (op. cité).

16 - Collingwood, cité par Henri-Irénée Marrou p. 76 (op. cité).

17 - p. 25 (op. cité).

18 - Paul Veyne p. 117 (op. cité). 

19 - Henri- Irénée Marrou p. 176 (op. cité).

20 - Henri-Irénée Marrou p. 183 (op. cité).

21 - Paul Veyne p. 77 (op. cité).

22 - Pierre Nora, Le retour de l'événement p. 127 in Faire de l'histoire (op. cité).

23 - Jacques Goimard, préface d' Histoires de voyages dans le temps.

24 - On m'objectera peut-être que les narrateurs d' Échec au Temps et 
d' Autant en emporte le temps manipulent eux aussi le passé. Certes, mais il ne faut pas oublier que le temps de ces romans est déjà uchronique par rapport à celui du lecteur.

25 - Louis-Vincent Thomas in Civilisation et divagations, p. 177.

26 - Somme Théologique.

27 - Yves Rio, Science fiction et refus de l'histoire p. 109 in Science-fiction et histoires (N° 40 de la revue Change).

28 - Roland Gori et Marcel Thaon, Pour une critique littéraire psychanalytique p, 227 in La Sublimation (ouvrage collectif). Le roman familial est une «  expression créée par Freud pour désigner ces fantasmes par lesquels le sujet modifie imaginairement ses liens avec ses parents (imaginant, par exemple, qu'il est un enfant trouvé). De tels fantasmes trouvent leur fondement dans le complexe d'Oedipe  » (Vocabulaire de la psychanalyse, Laplanche et Pontalis). Tuant le Père en niant la stricte univocité du Temps (car, rappelle Bernard d'lvernois dans sa thèse intitulée Approche psychopathologique de l'oeuvre de Philip K. Dick : «  Chronos, le temps, est le père de Zeus, lui-même roi des Dieux  ») et accomplissant l'inceste avec la Mère (le «  viol  » de l'Histoire), l'uchronie s'inscrit parfaitement dans le schéma oedipien.

29 - Roman des origines et origine du roman p. 74.

30 - Raymond Aron in Introduction à la philosophie de l'histoire. Mais entendons-nous bien : chaque uchronie est finaliste car elle est l'expression du plan de l'auteur (ce qu'il veut démontrer), tandis que le corpus des uchronies, nombre infini de traits de crayon rouge possibles, s'oppose à toute finalité de l'histoire et illustre parfaitement cette réflexion de Paul Veyne : «  Il n'y a pas de moteur dans l'histoire, mais seulement des variables stratégiques qui ne sont pas les mêmes d'une conjoncture à l'autre  » (L'histoire conceptualisante p. 66, in Faire de l'Histoire op, cité.)

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