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Science-fictions animales

Claude ECKEN

L'Autre n°1. Congress report:Convention de Lodève, 1999

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          C'est la même définition que retient Silverberg dans Le Pape des chimpanzés 1, où des générations de singes communiquent par le langage des signes avec des hommes cherchant à accroître leur intelligence. Ils ignorent pourtant tout de la possibilité pour un homme (un dieu à leur yeux) de décéder, jusqu'à ce que l'un des membres de l'équipe atteint d'un cancer décide de leur expliquer ce qui lui arrive. S'élabore alors une religion avec ses prophètes, ses prêtres, ses rites...
          La reconnaissance mutuelle devrait pourtant être implicite, même si la définition qu'en donne le grand-homme oiseau, l'E'tekeli est simpliste : « Toi et moi, nous sommes des animaux, ma chérie, pas même des humains, mais les humains ne comprennent pas les enseignements de Joan, suivant lesquels tout ce qui semble humain est humain. » 2
          James Tiptree, avec sa fantaisie et sa provocation coutumières, ne s'embarrasse pas de ces considérations, dont il montre le piège : « Êtes-vous arrogant au point de considérer n'importe quelle valeur éthique générale comme un critère d'humanité ? Être humain... ça se réduit à un tout petit détail, moins que rien : la fécondation mutuelle » 3. Tiptree s'amuse à prouver le contraire avec une espèce divisée en deux groupes : les Flenns, sexués haploïdes (leurs gènes n'ont qu'un chromosome) et les Esthaan, enfants diploïdes des premiers, asexués, donnant naissance par bouturation aux Flenns. Alternativement humaine et animale, la partie humaine de la race tente de cacher sa partie diploïde dont elle a honte. Votre coeur haploïde s'amuse à brouiller les pistes pour montrer qu'il ne suffit pas d'une définition pour circonscrire l'humanité. La nature se distingue avant tout par la variété et la richesse de la vie.
          Parfois, l'espèce dominante ne prend même pas la peine de définir dés critères d'humanité applicables à d'autres formes de vie. Il lui suffit d'être la plus forte et de décréter ce que bon lui semblé. Sur Ose 4, les Horstels de Philip José Farmer sont traités comme des animaux à cause de la toison qui couvre leur dos et tombe des reins. Les relations sexuelles avec eux sont considérées comme un crime de bestialité, comme dans l'univers des Seigneurs de l'lnstrumentalité ou La Dame de cuir : les cloisonnements opérés entre espèces ne diffèrent guère des discriminations raciales dont ils sont la métaphore. Cependant, maltraiter le sous-peuple, c'est aussi lui donner les moyens d'évoluer plus vite. « Elle connaissaient d'autant mieux les humains qu'elle n'en faisait pas partie. Il lui avait fallu apprendre par imitation, et l'imitation est consciente. » Dans La ballade de C'Mell, le seigneur Jestocost est très conscient du problème : « Nous avons imposé les plus difficiles critères de vie à ces gens et leur avons donné le plus terrible encouragement : la vie elle-même comme condition de progrès absolu. Quels idiots sommes-nous de croire qu'ils ne chercheront pas à nous supplanter ! »
          Ces exemples soulignent l'anthropocentrisme forcené de l'homme, même dans les cas où une espèce est admise dans ce club très privé. La reconnaissance est accordée comme pour mieux signifier que ce qui se trouve de l'autre coté de la frontière est peu digne d'intérêt. Si l'homme veut bien relativiser sa place dans l'univers, il ne garde pas moins le titre d'espèce la plus appréciable : l'évolutionnisme selon Darwin lui a fait comprendre que d'autres animaux peuvent se hisser jusqu'à lui, mais il restera le premier à avoir évolué et est à son tour susceptible d'encore évoluer afin qu'entre Eux et Nous, la distance ne soit jamais comblée. Ce que Jean Gattégno commente en ces termes dans son essai sur la science-fiction 5 : « S'il y a ou s 'il peut y avoir d'autres êtres vivants, même inférieurs ; c'est que la révolution copernicienne doit se prolonger par une nouvelle révolution touchant à la place éminente de l'homme et de sa planète dans l'univers entier... Tout n'est pas connu, mais l'homme, une fois qu'il aura tout découvert, restera encore le plus beau fleuron de l'univers ». Et si, par aventure, on trouve dans le futur « une humanité sans cesse plus dégradée », c'est que « Il n'y a rien de mieux que l'homme. » Stapledon, en conclusion de Les derniers et les premiers 6 exprime la même conviction : « Il est bon d'avoir été homme. » Vercors aussi, en se demandant toutefois si le statut d'humain n'est pas un cadeau empoisonné fait aux tropis (et probablement de même nature que le cadeau de la civilisation aux indigènes) : « Je ne troquerais par pour un empire cette douleur, et même cette horreur et même nos mensonges, nos égoïsmes et nos haines, contre leur inconscience et leur bonheur... L'humanité n'est pas un état à subir. C'est une dignité à conquérir. »
          Ce n'est pas l'opinion de tout le monde. Cet arrachement à la nature est également la source de nos maux ; il correspond à la perte du jardin d'Eden suite à l'acquisition de la connaissance. Stableford parle des portes de l'Eden. Dans la guerre des salamandres, un virulent philosophe, Wolf Meynert, analyse le processus menant d'une innocente ignorance au conflit :
          « Tout le malheur de l'homme réside dans le fait qu'il ait été obligé de devenir l'humanité ou qu'il l'est devenu trop tard, quand il s'était déjà irréparablement différencié en nations, races, croyances, castes et classes, en riches et en pauvres, en hommes éduqués et en ignorants, en maîtres et en esclaves. Rassemblez de force en un même troupeau des chevaux, des loups, des brebis, des chats, des renards et des biches, des ours et des chèvres ; (...) forcez-les à vivre dans cette mêlée insensée que vous appelez l'Ordre Social et à respecter les mêmes règles de vie ; ce sera un troupeau malheureux, insatisfait, fatalement divisé, où nulle créature ne se sentira chez elle.
          (...) Nous avons crée cette fiction de l'humanité qui nous englobe, nous et les « autres », dans une unité supérieure imaginaire. Quelle fatale erreur. Nous avons placé la loi morale au-dessus de la loi biologique. Nous avons violé le grand principe de toute communauté : à savoir que seule une société homogène peut être une société heureuse.
          Tôt ou tard, chaque entité apparemment homogène devra inévitablement se désagréger en un pêle-mêle hétérogène de différents intérêts, partis, classes, etc., qui lutteront les uns contre les autres ou qui souffriront d'avoir à coexister. Il n'y a pas d'issue. Nous tournons dans un cercle vicieux ; mais l'évolution ne tournera pas toujours en rond. La nature s'est chargée de résoudre le problème en faisant place aux salamandres(...) Les salamandres représentent une immense entité homogène.«  7
          Nous sommes donc bien prédestinés au malheur qui nous échoit en même temps que cette dignité à conquérir, et dont nous ne voudrions pas changer. Il est possible d'être plus pessimiste encore, comme l'est Bishop qui mène ses personnages insatisfaits à la régression (Mort et succession des Asadis) ou au suicide dans Les Loutres blanches de l'enfance : « Je suis convaincu que nous sommes les monstres de l'univers ; nous n'aurions jamais dû exister. Il y a dans notre nature un dosage incorrect de spiritualisme et de matérialisme : trop de l'un, pas assez de l'autre, et trop peu de l'un et de l'autre pour nous donner la perfection de l'extrême. (...) J'ai vécu avec les illusions de l'erreur évolutive dont je suis le produit. Mais plus maintenant ». 8
          C'est par contre avec un humour cynique que Van Vogt assume la vilenie de l'être humain dans un récit où l'homme gagne la guerre en profitant des moments où les extra-terrestres s'isolent : « Nous violions les conventions galactiques fondamentales sur les manies individuelles d'une race différente dont on ne devrait pas profiter En conséquence, on nous supprimait le privilège d'être envahis par des êtres supérieurs et de voir notre planète civilisée par eux » 9. Tout ce que nous avons sur cette planète, titre de la nouvelle, est ce que dit la femme au guerrier, après avoir reconnu que l'homme est vil. Au-delà de l'humour de la situation, on peut se demander si Van Vogt n'a pas mis toutes les cartes de son côté dans une optique anthropocentrique : l'homme finalement vainqueur est donc supérieur. Peu importe sa vilenie, puisqu'il n'y a rien de mieux sur Terre.


Le déplacement de la frontière : de l'autre côté du miroir


          Darwinisme et anthropocentrisme ne font pas bon ménage : l'homme ne saurait éternellement combattre ses rivaux. Il sait en outre qu'il lui faudra un jour céder la place, soit que les conditions de vie ont changé à la surface du globe, comme c'est le cas de La mort de la Terre, où les ferromagnéteux de Rosny Aîné, des minéraux anhydres, remplacent l'homme, soit que l'homme n'a finalement réussi à se détruire, comme sous-entendu dans La planète des singes de Pierre Boulle.
          Si l'homme en venait à prolonger jusqu'au bout la théorie évolutionniste, il conviendrait sans peine qu'il n'est pas obligatoirement l'espèce la plus aboutie dans l'univers. On est toujours l'animal d'un autre. C'est le retour de boomerang d'Oms en série de Stephan Wul (devenu à l'écran La Planète sauvage), où les humains sont les animaux de compagnie d'extraterrestres géants. Ceux qui vivent dans la clandestinité sont éliminés par « dératisation ». L'éventualité avait été envisagée dès 1928 par René Thévenin avec Les chasseurs d'hommes : un couple de surhommes traite les hommes comme du bétail. La réaction de ces derniers oscille autour de deux pôles : subjugué, un homme devient leur animal domestique, tel un chien ; un autre se révolte, tel un loup.
          Considérés comme des animaux, les humains sont bien entendu traités comme tels et conservés dans des zoos, comme dans L'autre côté de Walter Kubilius ou Un coup à la porté de Fredric Brown. Au zoo également, le narrateur de Je suis une légende de Richard Matheson, quand la race des vampires a supplanté l'homme. Le fait d'échapper à l'enfermement n'est pas forcément flatteur : le korok de Lino Aldani est une machine extra-terrestre qui ne capture que les espèces dotées d'un Q.I. important, ce qui la pousse à dédaigner l'homme.
          Comme précédemment, tous ces récits sont un prétexte pour fournir une nouvelle définition de l'homme. Le rire est le propre de l'homme est une assertion qui a l'animal pour étalon. De même que l'ordinateur et les travaux sur l'intelligence artificielle nourrissent la recherche sur le cerveau et les mécanismes de la pensée, la confrontation avec d'autres intelligences accroîtrait la connaissance que l'homme a de lui-même. Mais comment faire la preuve de son intelligence quand les différences sont telles que celle-ci n'est pas perceptible aux extraterrestres ? Dans Génocides de Thomas Dish, ces derniers exterminent l'homme comme une vermine, à la façon d'un viticulteur sulfatant ses vignes, sans même se rendre compte de sa présence.
          En cage, les astronautes de Bertram Chandler tentent tout pour prouver leur humanité. Mais la communication ne passe pas obligatoirement par le langage ou par l'écriture (qui peut savoir comment les extraterrestres entendent ou voient ?). La fabrication d'objets existe aussi chez l'animal et donc ne prouve rien. La démonstration du théorème d'Euclide ne donne rien. Entre les visites de leurs geôliers, les astronautes se distraient en capturant l'équivalent local de la souris, qu'ils enferment dans une cage pour l'étudier à loisir. Ils sont alors libérés, car seul « des êtres doués de raison peuvent avoir l'idée de mettre d'autres êtres en cage » 10. La définition est peu flatteuse. La race supérieure libère aussitôt ses prises quand est faite la preuve de leur intelligence ; il n'est pas certain que l'homme en aurait fait autant. Le seul fait de provoquer la souffrance pousse les Sarvants du Péril bleu de Maurice Renard, écrit pourtant en 1912, à relâcher homme et bêtes capturés à des fins d'analyse : aussitôt l'homme tue les animaux libérés en même temps que lui.
          Les êtres supérieurs n'ont pas nos défauts. Ils n'en deviennent pas pour autant des exemples à suivre. Personne ne peut les prendre pour modèle s'ils sont inaccessibles, trop élevés dans l'échelle de l'évolution. Michael Bishop fait intervenir au fil de ses récits les Perfaits dont on ne sait rien, sinon que leur supériorité et leur bienveillance sont insupportables au narrateur des Loutres blanches de l'enfance : « Nul être humain ne peut vivre au milieu des Perfaits pendant dix mois sans en venir à se sentir une créature parfaitement méprisable, dépourvue de raison, d'objet, et à laquelle nulle grâce n'a été accordée. C'est une expérience qui aveulit et annihile celui qui la fait. » 11
          C'est peut-être pour cette raison que, malgré son mépris insultant de la race humaine, Tigrishka, la peu parfaite féline du Vagabond de Fritz Leiber paraît sympathique à Paul, son prisonnier. Elle ne lui a pourtant fait grâce d'aucun de ses défauts : « Le singe est de beaucoup la pire des espèces » ; « Tu t'irrites d'être traité en animal familier et pourtant, c'est ainsi que tu traites ton entourage. Tu te tiens à l'écart, tu observes leurs singeries avec une compréhension tolérante et ceux que tu aimes ; tu les aimes, tu les soignes, tu veilles sur eux, tu les cajoles (...) : c'est dévorant. » 12 Paul, qui couchera avec Tigrishka, s'étonne de la voir irritée. La réponse cinglante ne lui laisse aucun doute sur la catégorie dans laquelle le range Tigrishka, même si elle a reconnu en lui un être doué de raison : « Paul, as-tu déjà masturbé un animal inférieur ? ». Tigrishka trouve peut-être grâce à ses yeux, parce qu'elle avoue ses faiblesses : « Moi, j'appartiens à la race des Sauvages — les races cadettes, des races comme la mienne qui ont eu pour origine des tueurs solitaires, qui ont( vécu plus près de la mort et ont attaché plus de chaleur au style qu'à la sécurité, à la liberté qu'à la sûreté ; des races teintées de passion, et cruelles, ou encore froidement scientifiques et accordant plus de prix au savoir qu'à la vie. Nous mettons le développement au-dessus de l'immortalité, l'aventure plus haut que la sécurité (...)
          Ces buts sont odieux au gouvernement, qui estime qu'une souris effarouchée ou un moineau tombé du nid a autant de valeur qu'un tigre flamboyant. Le gouvernement veut mettre à côté de chaque soleil un poste de police à feu clignotant bleu (...). Il y a des milliers d'années que le gouvernement a commencé de critiquer notre liberté — à nous, les Sauvages, les Récalcitrants, les Indomptés. (...) Depuis lors, ç'a été une perpétuelle poursuite. (...) Voilà, maintenant, j'ai tout dit au singe. Le singe peut se sentir supérieur au chat s'il le désire.«  13
          La reconnaissance de son humanité par des êtres supérieurs semble être le leitmotiv des récits où l'homme n'est plus le maître de la création. À cet égard, Paul fait réellement figure d'exception puisqu'il est prêt à renoncer à la Terre et à sa race par amour pour Tigrishka. « Même comme ton animal familier s'il le faut, mais je reste ! » 14 La science-fiction a souvent montré la bienveillance des êtres supérieurs à l'égard de l'homme mais elle n'a jamais envisagé favorablement le commensalisme humain. Dans Les chasseurs d'hommes, l'homme apprivoisé était traité comme un traître à sa race, dans Oms en série, il attendait son heure ; les véritables héros sont d'ailleurs les révolutionnaires fugitifs qui libèrent leur peuple, pas les humains de compagnie. Leiber prend des gants en enrobant d'amour ce désir de domestication, laissant sous-entendre que l'indifférence de Tigrishka n'est que feinte.
          « Il n'y a pas assez de différence entre nos esprits pour cela ! — Oh ! Va t'en donc, imbécile !
           Tigrishka, dit-il d'une voix rauque, en scrutant les grands yeux violets, quatre-vingt dix pour cent de ce que tu as éprouvé cette nuit a été de la pitié et de l'ennui. De quoi étaient faits les autres dix pour cent ?
          Elle le foudroya d'un regard furieux, exaspéré. Tout à coup, agissant avec la rapidité de l'éclair (...), elle le frappa durement en plein visage. Quand elle la retira, ses trois griffes mauves étaient d'un rouge brillant à leur extrémité.
           De ça, répondit-elle d'une voix sifflante, en lui montrant ses crocs.
          L'attitude de Tigrishka la grandit. Leiber ne peut donc se résoudre à les réunir et il faut croire que le commensalisme n'est pas dans la nature humaine ou qu'il a trop mauvaise connotation pour être favorablement présenté. Chaque fois que l'auteur caresse cette idée, joue avec elle, il se sent contraint de la minimiser par des considérations qui la rendent acceptable (l'amour supposé de Tigrishka) ou l'expliquent (le masochisme larvé de Paul, qui le place hors normes) :
          «  Quand je lui ai demandé ce qu'elle éprouvait à mon égard, elle m'a fait ça !
           Toi, dit Don en riant de plus belle, tu es bon pour encaisser les coups ! Tout de même, Paul, je peux me tromper, mais si j'étais amoureux d'une dame-chatte, ce coup de griffes me convaincrait qu'elle avait un faible pour moi !«  15
          Sortir de l'animalité n'est pas forcément enviable ; on en a un nouvel exemple avec le discours que tient Tigrishka sur les Supérieurs. L'animal n'est qu'un bouc ( !) émissaire qui stigmatise nos défauts et nos manques mais il est peu probable que les valeurs d'efficacité, de désincarnation (la spiritualité contre la chair), de « désanimalisation » fassent de l'homme un individu parfait. Au contraire, une trop grande efficience le déshumanise pour le plonger plus rapidement dans l'animalité. La ruche d'Hellstrom de Frank Herbert présente une société calquée sur celle des termites ou des abeilles, où l'individu désincarné n'est plus que l'ombre de lui-même. L'erreur a été cette fois de vouloir copier une organisation sociale animale non adaptée à l'homme.


L'abolition de la frontière : l'homme resitué


          Le commensalisme n'est qu'une manifestation marginale des relations entre les hommes et les animaux. Une autre forme plus redoutée, quoique pas nécessairement neuve est le parasitisme. Celui qui se manifeste dans Le Ressac de l'espace de Philippe Curval, même si les Txalqs qui parasitent l'homme lui apportent le bonheur et la béatitude, est viscéralement refusé : « Il ne savait plus pourquoi il désirait cet exode massif des Txalqs et cette liberté dont les humains ne voulaient plus. Il y avait certainement une raison qui l'avait motivée, il saurait la découvrir plus tard. » 16 Les motifs du refus résident dans l'atteinte de l'intégrité humaine. Anthropocentriste, individualiste, l'homme préfère son imperfection à une symbiose harmonieuse. L'intervention Txalq aura cependant poussé l'humanité s'améliorer à un moment où sa suffisance et la conscience de sa suprématie l'avaient bloquée au stade de l'adolescence : « Je suis sûr qu'ils ont changé... L'arrivée des Txalqs a provoqué l'étincelle nécessaire à la relance de l'évolution. »
          L'anthropologue de Michael Bishop comprend, lui, qu'une collaboration vaut mieux qu'une opposition. « Les Asadis digèrent le bois de la même manière que les termites terrestres, c'est-à-dire grâce à une bactérie dans leurs intestins, un protozoaire qui assimile la cellulose. Un symbiote, dirait Eisen. Et que cela nous serve de leçon. Ne serait-il pas temps pour les gens d'apprendre à vivre en harmonie ». Évolution harmonieuse également dans La Musique du sang de Greg Bear, malgré un commencement aux allures de catastrophe. Virgil a fabriqué et intégré des cellules vivantes programmées pour soigner son corps. Mais elles vont trop loin et le remodèlent totalement avant de comprendre qu'elles sont à l'intérieur d'un organisme dont le cerveau tient lieu de commandes. Rapidement, elles se multiplient et modifient la planète, établissent un dialogue avec leurs victimes. « Je suis un singe inférieur, un singe très inférieur maintenant », pense un protagoniste du récit avant de comprendre que les noocytes favorisent l'émergence d'un monde nouveau, la noosphère, où toutes les consciences se fondent et s'épanouissent. Il n'est plus possible, dans ce cas, de parler d'humanité ou d'animalité : l'homme a radicalement changé. Il est lui-même, quoique involontairement, l'artisan de cette évolution.
          Sa curiosité l'a d'ailleurs fréquemment poussé à modifier la frontière qui le sépare de l'animal : au début du siècle, les savants fous de L'île du Dr Moreau de Wells et du Dr Lerne, sous-dieu de Maurice Renard procédaient par greffes contre nature, élevant l'animal à un rang supérieur tout en le laissant inféodé à l'homme.
          Plus tard, l'homme se modifie parce que sa nature est un frein à sa propre évolution. Il ne s'agit que de modifications physiques en vue de coloniser d'autres mondes. Mais adapter son corps à de nouveaux milieux est le premier pas vers l'abolition d'une frontière derrière laquelle l'humain se sent de plus en plus à l'étroit. Si le cobaye d'Homme-Plus de Frederik PohI se demande s'il est encore humain, l'humanité de Clifford Simak, dans Demain les chiens, accepte beaucoup plus sereinement cette étape. Elle laisse la terre en héritage aux chiens, qu'elle a élevés au rang d'animaux supérieurs.
          L'humanisme de Simak est loin de cet anthropocentrisme qui rejette viscéralement tout ce qui lui est étranger. Au contraire, il appelle de tous ses voeux l'émergence d'une civilisation duelle qui s'enrichirait mutuellement : « Jusqu'à maintenant, l'homme a marché seul. Une seule race pensante, intelligente, se suffisant a elle-même. Pensez comme on aurait pu aller plus loin, plus vite, s'il avait existé deux races pensantes, intelligentes ; à travailler ensemble. Parce que, comprenez-vous, les deux races ne penseraient pas de la même façon. » Simak estime que la suprématie de l'homme a empêché l'évolution d'autres espèces ; son effacement devrait favoriser l'émergence de nouveaux modes de pensée : « Un chien a une personnalité... Il n'en faut pas d'avantage : une personnalité consciente et une certaine dose d'intelligence. Ils n'ont pas eu de chance, voilà tout Ils souffraient de deux handicaps. Il ne savaient pas parler et ils ne savaient pas se tenir debout, de sorte qu'il leur était impossible de jamais avoir de mains. » C'est à présent à l'homme de jouer le rôle de guide, en respectant cependant la spécificité des races : « Mais il me faut pas que je pense comme les hommes, dit un chien, Bruce dit que les pensées des chiens valent celles des hommes et qu'elles valent peut-être mieux. » 17
          En quelques décennies, le point de vue sur l'animal a bien changé dans la science-fiction. Probablement y avait-il urgence, avec la prise de conscience écologique et le développement de disciplines comme l'éthologie qui, faut-il rappeler ?, fut un temps très décriée à travers les travaux de Konrad Lorenz et Desmond Morris, pour ne citer qu'eux, parce qu'elle traçait pour l'homme des limites et des restrictions. C'est ce qui pousse R. A. Lafferty à organiser Le congrès des créatures, lequel lance un avertissement à l'homme : « Imaginez qu'une ou plusieurs races humaines, aussi humaines que la vôtre, aient été mises de côté, en réserve... Et si on lui demandait de prendre votre place, vu votre incapacité à résoudre les problèmes ? » 18 Au passage est réglé le préjugé de l'homme dont la sapience permet une inexorable évolution : « Ce n'est pas l'anarchie qui règne à l'aube du monde ? Le chaos primitif ? Et le principe, l'ordre, le dessein et l'autorité qui apparaissent et se développent plus tard ? » S'identifier à l'animal n'est plus honteux mais valorisant : « Voir le monde et le sentir tel qu'il devrait être sont des actes créateurs, pour l'amener à être comme il devrait être. Nous avons été trop longtemps des seigneurs imparfaits. »
          Le concept d'humanité se trouve à ce stade considérablement élargi. Avec À la fin de l'hiver, Robert Silverberg 19 montre la renaissance de l'humanité après une période glaciaire. Le Peuple découvre dans d'antiques cités qu'il n'est pas réellement humain : il a une fourrure, un appendice caudal qui lui permet d'entrer en contact télépathique avec autrui. Mais il apprend également que l'humanité regroupait plusieurs espèces non humanoîdes, comme des sauriens ou des plantes mobiles. L'humanité réside davantage dans la conscience d'appartenir, plus qu'à une même espèce, au même univers.
          Ce regard plus tolérant et plus tourné vers l'étude d'autres formes de vie pour mieux les comprendre plutôt que pour en l'exploiter ou en tirer des motifs d'autosatisfaction a profondément bouleversé les textes de science-fiction. Les problèmes de communication n'émanent plus de consciences belliqueuses mais trouvent leur origine dans d'irréductibles phénomènes physiques, comme celui de l'écoulement du temps dans le cas de L'oeuf du dragon de Robert Forward 20. L'espèce des Cheela vit et meurt un million de fois plus vite qu'un humain. Ce dernier délivre son savoir à cette civilisation qui les surpasse vite pour lui dispenser à son tour son enseignement et poursuivre son évolution plus loin. Le contact a tout juste duré un mois.
          Les auteurs ne craignent plus de raconter des histoires du point de vue de I'Autre, ni même d'imaginer des récits d'où l'homme est absent. C'est le cas d'une nouvelle comme Elégie de l'oiseau keelu de Kathleen Sky ou d'un roman ambitieux, puisqu'il retrace le destin de toute civilisation, comme Le creuset du temps de John Brunner 21. Ces textes sont pourtant toujours des occasions de réfléchir sur l'homme et sur sa nature. On a pu apprécier les définitions et les concepts originaux que la littérature de science-fiction a proposés à travers de nombreux récits, faisant preuve de beaucoup de tolérance mais aussi d'audace. A présent, l'homme ne se situe plus en deçà d'une frontière qu'il avait arbitrairement tracée, il a dépassé sa peur pour s'intégrer dans la nature. Les commentaires de Jean Gattégno sur l'évolution de la science-fiction en 1971, autour de ce problème, ont gardé toute leur actualité : « Encore une fois, c'est la cohérence fondamentale qui réapparaît avec ces nouveaux auteurs ou ces livres d'auteurs anciens : tout se tient sans relation hiérarchique (qui signifie autorité, donc conflit, donc rupture), dans une vaste union de tout ce qui vit. L'homme n'a pas perdu sa dignité, il l'a seulement re-située. Il n'est plus centre du règne animal mais il a sa place propre. » 22
          Probablement faut-il espérer qu'à la lecture éclairante de tous ces textes, nous pourrons un jour nous exclamer comme D'Joan, la femme-chien, pardon, Joan, de La dame défunte de la ville des gueux : « Le miracle n 'est pas que vous ayez fait de nous des humains. Le miracle, c'est que mous ayons mis si longtemps à le comprendre ». 23

Notes :

1. Le pape des chimpanzés, Robert Silverberg, in Univers 1983, J'ai lu n°1491, Flammarion, Paris 1983.
2. Tout le monde aime l'argent, op. cit. p. 95.
3. Votre cœur haploïde, James Tiptree Jr, 1969, in Univers 06, J'ai lu n°695, Flammarion, Paris 1976, p. 12, repris in Histoires de mondes étranges, Livre de poche n°3812 p.208
4. J'ai lu n°621, Flammarion, Paris 1975.
5. La science-fiction, Jean Gattégno, Que sais-je n°1426, P.U.F., Paris 1971.
6. Présence du futur n°155, Denoël, Paris 1972.
7. op. cit. pp. 243-245
8. Les loutres blanches de l'enfance, Michael Bishop, Fiction n°253, Opta, Paris 1975, p.1486.
9. Tout ce que nous avons sur cette planète, A. E. Van Vogt, in Univers 06, op. cit. pp. 100-101
10. En cage, Bertram Chandler, in Fiction n°53, Opta, Paris 1958, p.83.
11. op. cit. p. 66.
12. Le Vagabond, Fritz Leiber, 1964, J'ai lu n°608, Flammarion, Paris 1975, p. 351.
13. op. cit. pp. 412-417.
14. op. cit. p. 489.
15. op. cit. p. 501.
16. Le ressac de l'espace, Philippe Curval, J'ai lu n°595, Flammarion, Paris 1977
17. Demain, les chiens, Clifford D. Simak, J'ai lu n°373, Gflammarion, Paris 1970.
18. Le congrès des créatures, R. A. Lafferty, in Univers 12, J'ai lu n°815, Flammarion, Paris 1978.
19. Ailleurs et demain, Laffont, Paris 1989.
20. Ailleurs et demain, Laffont, Paris 1986.
21. Ailleurs et demain, Laffont, Paris 1985.
22. op. cit.
23. op. cit. p.176

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