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SF et Fantastique juniors

Raymond PERRIN

La Liberté de l'Est. Suppléments Livres en liberté des n°352 (4 mars), 353 (26 mars) et 354 (15 avril), 1997


I. Un souffle nouveau

          Après une longue somnolence, le fantastique et la science-fiction ont le vent en poupe chez les éditeurs des collections-jeunesse. Notre enquête en trois volets.

          Depuis quelques années, sans doute à la suite d'un regain d'intérêt constate chez les adolescents pour le genre, les principales collections s'adressant aux 10/13 ans éditent ou réédi­tent, créent des collections spécifiques, rénovent ma­quettes et couvertures pour redorer le blason d'une lit­térature qui doit sans doute une grande partie de son réveil, d'abord aux jeux vidéo, au cinéma, à certaines séries télévisées, voire à la bande dessinée.
          Ce devrait être l'occasion de constater qu'il existe une littérature du genre spécifiquement française, capable d'appréhender les réalités sociales, économi­ques ou écologiques du présent à travers des ré­flexions nées de récits bien construits et diablement imaginatifs. Cette littérature entreprend a sa manière, modeste, l'éducation à la citoyenneté.

          Un effet éditorial encourageant
          Des collections juvéniles ont existé jadis : « Travelling sur le futur » chez Duculot, « L'Âge des étoiles » de Robert Laffont, illustrées par des auteurs de BD réputés. Plus récemment, « Folio ju­nior SF » aux anthologies thématiques remarquables. Ailleurs, on avait même réé­dité le roman mythique de Serge Brussolo : Les senti­nelles d'Almoha, récem­ment reparu, revu et cor­rigé, au Fleuve Noir. Mais le lectorat potentiel était cons­titué de grands adoles­cents... qui accédaient déjà aux collections pour adul­tes. Des phénomènes an­nexes comme la vogue des livres interactifs — ceux de la série « Un livre dont je suis le héros » — et la désaffection générale pour un genre vic­time du marasme économi­que qui fit péricliter collections et revues spécialisées, ont longtemps brouillé les cartes.
          Quelles preuves avons-nous d'un changement de situation ? L'infléchissement sensible de courants éditoriaux convergents. Si l'on se fie au nombre de livres pa­rus, sans doute les éditions Pocket ont-elles fait le plus gros effort éditorial en 95/96, puisque plus de 25 ti­tres fantastiques ou SF étoffent les collections « Kid » et « Junior ». Mais ce sont les séries anglo-saxonnes qui se taillent la part du lion. Par exemple les Star Wars et Star Trek qui entretiennent d'ailleurs le cliché réducteur de la SF conçue comme l'épopée de l'espace, le fameux space opera et ses clinquants vaisseaux spa­tiaux. Les Français seule­ment réédités, comme Fran­çois Sautereau (un des écrivains français les plus attrayants dans ce domaine, avec L'Héri­tier de la nuit), Michèle Kahn ou René Barjavel, n'ont droit qu'à la portion congrue.
          Heureusement, trois édi­teurs aménagent des cré­neaux plus ou moins impor­tants où paraissent les récits les plus riches et les plus novateurs de la SF ou du fantastique juvéniles de qua­lité française. Ce sont Nathan avec la collection « Pleine lune », Hachette à la fois à travers « Le Livre de poche jeunesse » et « Verte aventure », et Milan grâce à sa trop discrète collection « Zanzibar ». En trois ans, « Pleine lune » a publié une douzaine de titres inédits et représentatifs des meilleurs auteurs contemporains, auteurs confirmés ou étoiles montantes, comme Aldany (Grousset-Martinigol), Andrevon, Grainville, Grenier, Gudule, Sautereau ou Wintrebert. Le genre est indiqué en quatrième de couver­ture, comme il l'est aussi dans la collection « Zanzibar » chez Milan qui, après avoir édité ou réédité Jacques Barnouin, Robert Boudet, Claude Cénac, Christian Gre­nier, Jacqueline Held ou Pierre Pelot, a fait connaître Marie Dufeutrel, Gérard Moncomble, Michel Périsset ou Henry Thiel.
          Autre signe de conviction dans les genres fantastique et SF : un regroupement d'auteurs et de titres en fin de volume. « Castor poche » (qui privilégie les auteurs anglo-saxons mais la pré­sence d'Anne-Marie Chapouton, de Valérie Groussard, des sœurs Liliane Korb et Laurence Lefèvre et, en 96, de Christian Grenier, laisse bien augurer de l'ave­nir), utilise le même procédé de clarification loua­ble, même si, chez Flammarion, le distinguo entre SF, fantastique et merveilleux est loin d'être évident ! « Folio junior » marque le pas dans ce domaine depuis quelque temps, après avoir pourtant édité la poétique trilogie new-yorkaise d'Eric de Saussure (Les Oiseaux d'Irlenuit, Les Fumées de Man­hattan, La Grande bataille de Central Park), ou celle qui appartient au mer­veilleux scientifique de Louis Mirman (Youg, Le Si­lex noir, Grite parmi les loups). Elle aurait pu conti­nuer de rééditer l'excellente série Jarvis de Christian Léourier dont un seul épisode : Le Messager de la grande île est paru. Sans doute mise-t-elle toujours sur le phénomène des li­vres-jeux interactifs, « reloo­kés » par une maquette plu­tôt « kitsch ». Quant à la collection « Lecture junior », elle laisse chichement apparaî­tre quelques récits fantasti­ques. Pas plus que Gallimard, l'éditeur Rageot, malgré la présence chez lui de Honaker (Le prince d'ébène) et Sautereau (Classe de lune) ne mise sur la fantastique ou la SF, alors qu'existe la collection « Cascade policier » !
          Hachette disposait de plu­sieurs séries plutôt intéres­santes, la plupart épuisées en « Bibliothèque verte » : Les Conquérants de l'im­possible de l'intarissable Philippe Ebly (dont on ne trouve plus ni Les Évadés du temps, ni Les Pa­trouilleurs de l'An 4003), mais aussi les Norby le ro­bot du couple Asimov, et L'Androïde, sympathique créature de Seth Mac Evoy. Une seule subsiste, un peu noyée dans la bibliothèque rose : celle des 4 voya­geurs de François Appas.
          Heureusement, « Le Livre de poche jeunesse » (dont la signalétique s'est affinée en couverture) a donné sa chance à des auteurs fran­çais de talent comme Jean-Luc Dejean (et ses ouvrages relevant du « merveilleux scientifique » : Le premier chien et Le maître des chiens, ou de SF comme Où est passé le chat ?), à Alain Grousset ou Danielle Martinigol.
          Phénomène éditorial plus ambigu et plus difficile à décrypter chez Bayard-Presse (qui publie aussi quelques-récits SF inédits, dûs à Ro­bert Escarpit, Jean-Marc Ligny, Emmanuel Viau, Joëlle Wintrebert ou Béatrice Bottet dans « Je bouquine ») : le succès incontestable des ro­mans fantastiques de R.L. Stine, sorte de Stephen King pour ados en culottes courtes et auteur unique de la série Chair de poule.
          Récent signe de bon augure : Magnard crée, fin 96, la collection « Les Fantas­tiques » avec cinq titres déjà parus dont un de Didier Convard, connu dans la BD.


II. Vieille garde et baroudeurs

          Les vétérans de la SF, qu'ils soient des militants discrets ou des roman­ciers très productifs, ne dédaignent pas les collections-jeunesse.

          C'est le cas de Pelot qui, dans L'Expédition perdue (Nathan), pousse la réflexion sur le droit de coloniser des planètes lointaines ou sur le prix de la vie d'un vieillard. Son compère Jean-Pierre Andrevon, plus que jamais écologiste de cœur, offre deux volets illustrant ses préoccupations Dans La dernière pluie (Nathan), il imagine que la Terre con­damnée par des pluies noi­res et polluées incessantes, offre comme seul salut l'arche spatiale qu'un ingénieur fabrique dans son jardin, en prévision d'un nouveau déluge. Second volet plus opti­miste, Le jour du grand saut (Livre de Poche Jeunesse) envoie un garçon, grâce à une projection accidentelle dans un univers parallèle, découvrir un monde libéré des folies tech­nologiques, industrielles et si peu conviviales. Robert Belfiore, jusqu'alors connu des aînés, après avoir imaginé La pieuvre de Xeltar (Milan), chose molle et rosâtre, aux tentacules géants, échouée dans le garage d'une maison, transporte de jeunes adolescents, admira­teurs d'une collégienne dématérialisée sous leurs yeux, vers la planète où les attend une faune cocasse mais surtout la découverte inattendu de celui qu'on nomme Le Maître de Juventa (Hachette Jeunesse).
          Jean-Marc Ligny, Grand Prix de l'imaginaire 97 pour Inner city en J'ai Lu, pro­pulse ses héros d'un jeu « cybergame » vers le véritable bi­donville de Slum city (Ha­chette jeunesse) où la réalité n'a plus rien de virtuel. Ce parcours initiatique, dans une ambiance « cyberpunk », permet à certains d'accéder à la maturité. Raymond Milési, Grand Prix de la SF 91, animateur jadis de la re­vue messine Mouvance, met en contact, à travers un jeu vidéo, la fillette Zaza venue de l'an 2002 chez notre contemporain Matthias. Pire, lorsque le monstre Trakor débarque lui aussi, Matthias, bientôt suivi de Zaza, est téléporté chez les dinosaures... La fillette pourra dire : Papa, j'ai re­monté le temps ! (Livre de Poche Jeunesse).
          Routard de la SF, mili­tant passionné et romancier prolifique depuis bientôt trente ans, Christian Grenier est l'homme incontournable du genre. Et il continue à faire feu de tout bois. Auteur de deux études, les seules en France consacrées à la lit­térature SF pour la jeu­nesse, il consacre au genre un ouvrage très fouillé : La Science-fiction, lectures d'avenir aux Presses Univer­sitaires de Nancy. Ses nom­breux romans allient sou­vent la richesse de péripé­ties inattendues et une cer­taine profondeur psychologi­que. Ainsi, Le cœur en abîme (Livre de Poche Jeunesse), qui met en scène l'étonnante métamor­phose d'un habitant de la planète Samos, qui choisit son identité sexuelle défini­tive et féminine, au contact du spéléologue Ramiro dont il est amoureux. Dans Cascadeurs du temps, (récem­ment réédité en Castor poche), une grotte au beau mi­lieu de la Loue cache une faille qui conduit vers un autre espace, un autre temps et vers le maître de l'Eter. Avec Aïna, fille des étoiles (Nathan), Grenier raconte l'odyssée d'une bien étrange adolescente, égarée dans un temps qui n'est pas le sien et qui entreprend un voyage dans l'espace, fertile en rebondissements.

          A la française
          Existe t-il bien une littérature juvénile ou science fictionnesque à la française ? Seuls pourraient en douter ceux qui ne jurent que par les anglo-saxons, souvent privilégiés, il est vrai. Or, un aspect original de cette nouvelle littérature hexagonale, c'est son ouverture à des auteurs féminins. Certes, il faut rappeler la présence depuis une ou deux décennies de Christine Renard (La Nuit des lumineux), de Jacque­line Held, de Claude Cenac (Comment va ta puce ?), Joëlle Wintrebert (Nunatak) ou Michèle Kahn qui, introduit avec humour le monde informatique dans la littérature SF avec Un ordinateur pas ordinaire, lequel refuse d'intégrer l'accent alsacien !
          Aujourd'hui, à côté d'Evelyne Brisou-Pellen, plutôt friande de fantastique et d'histoires de fantômes, sont apparues Anne-Marie Chapouton qui dé­crit un univers défait de­puis la Catastrophe : Quand la terre gémit ; Marie Dufeutrel et son héros Julien, que l'on croit avalé par Le Télépiège depuis qu'il a disparu au-delà de l'écran de son téléviseur. Il y aurait encore Valérie Groussard et La caravane interstellaire, les sœurs Korb-Lefèvre tirant du côté du fantastique (Mon père le poisson rouge).
          Mais pour privilégier l'actualité, il faut s'attarder sur d'autres noms. Caro­line Blanche-Agnet fait se rencontrer, sur Les Che­mins d'Orbitanie (Livre de Poche Jeunesse), l'Urbain S314, venu de son austère planète pleine de principes et de complexes, et la sympathique Claire Gardevent aussi amou­reuse de liberté que des plaisirs dispensés par un milieu naturel aussi exubérant que son tempéra­ment. Gudule (de son vrai nom, Anne Dugüel, prix Fantastica en 95), imagine une contre-utopie : L'Ecole qui n'existait pas (Nathan), en fait, une ca­serne pour cerveaux élec­troniques cachés dans des enveloppes plastiques. Elle emmène habilement les adolescents au pays des li­vres en créant La Biblio­thécaire (Livre de Poche Jeunesse), une vieille dame en quête d'un gri­moire pour devenir écri­vain. Les Visiteurs de l'es­pace de Béatrice Bottet, un petit livre « Je bouquine » de 1996, sont deux pilotes de navette spatio-tempo­relle égarés en plein Moyen-Âge où les attend la Belle endormie.
          Ajoutons les œuvres ju­véniles récentes de Joëlle Wintrebert qui, après Kid­napping en télétrans, illus­tré par le regretté Yves Chaland, nous fait décou­vrir, dans une sorte d'éloge de la différence, Les Ouraniens de Brume (Nathan), des chauve-souris géantes dotées d'intelligence mais colonisées et calomniées pour hâter leur destruction.
          La révélation féminine dans le domaine SF jeu­nesse, c'est Danielle Marti­nigol. Comme elle écrit désormais avec Alain Grous­set, nous en parlerons dans notre 3ème volet.


III. Les étoiles montantes

          Deux noms brillent depuis quelques temps au firmament de la SF pour jeunes Ceux d'Alain Grousset et de Danielle Martinigol.

          Deux romans ont suffi a Grousset pour asseoir sa notoriété. Le premier, La Citadelle du vertige, a pour héros, Symon, un gar­çon qui, après la mort mys­térieuse de son père, entreprend l'exploration inter­dite des soubassements de la cathédrale sur laquelle lui et son père travaillaient. Et si la construction médié­vale n'était qu'une gigantes­que fusée ?
          Le second met en scène Les Chasse-Marée, des pêcheurs condamnés à er­rer sur l'immense océan qui couvre la planète. L'adoles­cente Lael rejetée de ce monde fruste, s'échappe et découvre une étonnante ville métallique qui n'est pas seulement pour elle la cité des Hommes de bronze ou des algues Elle y découvrira les secrets de ses origines et aussi, après la souffrance, l'amitié et la solidarité.
          Damelle Martmigol est l'auteur d'un beau tiercé au « Livre de Poche Jeunesse ». Dans les trois romans se mêlent, à un récit solide, des préoccupations écolo­giques et bien contemporai­nes. L'Or bleu, titre expli­cite, évoque la raréfaction de l'eau potable et ses im­plications politiques. Les Soleils de Bali n'ont rien d'une attraction touristique car ils cachent la culture de plantes toxiques destinées au trafic de drogue. Quant aux Volcanos qui trient et récupèrent les déchets de tous bien loin de la Terre menacée d'assèchement, ils sont Les Oubliés de Vulcains, réprouvés et mala­des. Ce récit meritait bien, on s'en souvient, d'être primé au festival Internatio­nal de Géographie à Saint-Dié. Aujourd'hui, ces deux navigateurs solitaires ont joint leur talents pour écrire des romans à quatre mains. Ils l'ont d'abord fait sous le pseudonyme de Kim Al­dany, peut-être pour cacher leur infidélité au « Livre de Poche Jeunesse » en filant vers la « Pleine lune ». C'est ainsi qu'est née la double histoire de Kerri et Mégane, deux adolescents partis dans l'espace d'abord à la recherche des parents du garçon, puis en quête des « boundiamants », recherche interrompue par le sort tragique de ceux qu'on nomme Les Tranmiroirs et qu'il faut délivrer d'un cirque galactique car il y sont maltraités. Mais l'épi­sode le plus étonnant est sans doute le premier où évoluent les « maroufles », petits êtres à fourrure et hu­manoïdes poilus, et surtout Les Mange-Forêts, gigan­tesques chenilles qui tra­cent des pistes provisoires au cœur de la végétation la plus exubérante qui soit. Désormais, sous leurs (vrais) noms associés, Martinigol-Grousset, en réintégrant le bercail Ha­chette, ils font merveille en publiant L'Enfant-mémoire. Ce gardien des lu­nes de la planète défunte Orionis est doté de la mé­moire absolue et doit choi­sir la destination prochaine de son peuple. Mais la pro­chaine lune, exploitée pour son cristal, souffre et ne peut accepter la migration. L'enfant est enlevé. Aidé par une adolescente et par l'oiseau phénix, créature mythique vue sous un nou­vel angle, il se libère et dé­joue la machination. Ami­tiés adolescentes, démonstrations des ravages de la colonisation, voilà des thè­mes récurrents et tout à fait louables dans une littéra­ture qui donne à réfléchir aux jeunes d'aujourd'hui. Il resterait d'ailleurs à regrou­per les thèmes propres à cette littérature juvénile. Nombreux sont les voyages spatio-temporels ou vers des univers parallèles, évidemment différents mais qui offrent le recul né­cessaire pour jeter un re­gard critique sur notre civili­sation actuelle.
          Reste à recenser un bes­tiaire puissamment original qui pourrait devenir un pan de notre mythologie et à montrer aussi la prise en compte des nouveaux mé­dias et des technologies nouvelles.

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Thèmes, catégorie Enfants
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