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Harry Potter, un phénomène éditorial !

Catherine GENTILE

nooSFere, novembre 2002

     147 millions d'exemplaires vendus dans 140 pays, y compris dans des pays culturellement très éloignés du monde occidental ; de très nombreux prix littéraires ; des millions de droits d'auteurs pour sa créatrice, la Une du magazine Time aux Etats-Unis ; les quatre livres parus, pourtant de gros pavés de plus de cinq cents pages chacun, en tête des meilleurs ventes de livres de la planète ; deux adaptations cinématographiques réussies pour lesquelles les producteurs ont reçu plus 60 000 cassettes de candidatures d'enfants pour jouer le rôle de leur héros et qui ont engendré bon nombre de produits dérivés ! Quel écrivain peut donc se vanter d'un tel succès planétaire ? ! Quels autres romans ont atteint ces sommets ?

     Pourtant, lorsqu'elle entame Harry Potter, Joanne K. Rowling est une mère seule, au chômage, fauchée, qui se réfugie dans les pubs pour écrire. Six ans après, ses droits d'auteurs considérables lui permettent d'envisager l'avenir avec sérénité ; elle est devenue aujourd'hui l'une des plus grosses fortunes du Royaume-Uni.
     Au départ, ses livres se sont écoulés grâce au bouche à oreille, sans publicité excessive.
     Les enfants en sont rapidement devenus fans, même accros, délaissant parfois leurs jeux vidéo préférés pour se plonger dans ces gros romans de sorcellerie de plus de 500 pages. Les parents, ravis de voir leurs enfants lire enfin, s'y mettent aussi et trouvent grand plaisir à fréquenter le collège Poudlard.
     Ces livres ont donc le pouvoir de réconcilier parents et enfants mais les premiers doivent veiller au grain et limiter parfois le temps de lecture de leurs enfants, qui y passeraient bien leurs nuits ! Certains avouent avoir lu chaque tome une bonne dizaine de fois.

     On ne pourrait donc que se réjouir de ce phénomène si le dieu Marketing ne s'était pas emparé du héros. Jamais on n'avait vu un tel battage médiatique pour le lancement d'un ouvrage de littérature de jeunesse, un domaine de l'édition qui se porte bien mais qui ne bénéficie pas ou rarement d'une large audience dans les médias. Pour la sortie du 4ème volume en 2000, Harry Potter et la coupe de feu, les éditions Gallimard ont utilisé une stratégie comparable à celle de Sony pour le lancement de la Play Station 2 : miser sur la rareté du produit ; il fallait en effet réserver son exemplaire quelques mois à l'avance et garder précieusement son petit coupon pour être sûr de l'avoir le 29 novembre 2000 ! Pourtant le premier tirage du tome 4 a été de 450 000 exemplaires ! ; cherté du produit : le tome 4 est publié d'abord dans une collection grand format et coûte plus de 18 € ; il se sera proposé en Folio Junior, donc une collection moins coûteuse que quelques mois plus tard ; battage publicitaire sans précédent pour un livre destiné aux enfants : tous les médias en ont parlé et pas seulement les médias spécialisés dans les productions jeunesse ; ouverture de certaines librairies la nuit de la sortie du livre. Gallimard a aussi ouvert sur son site Internet une rubrique Harry Potter où l'on trouve des informations sur l'auteur, sur les quatre volumes publiés en français et un glossaire de termes de sorciers : on y apprend par exemple ce que signifie la formule Serpensortia, à quoi sert un bézoard ou comment utiliser efficacement la célèbre poudre de cheminette. D'autres sites existent aussi, quelques-uns en français, mais la plupart en anglais.

     Devant un tel succès savamment orchestré, plusieurs constatations s'imposent :
     « Harry Potter ne va-t-il pas entraîner une uniformisation de l'offre ?, s'inquiètait Henriette Zoughebi, ancienne directrice du Salon du livre de Montreuil et chargée du Plan Lecture au Ministère de l'Education. Beaucoup de petites librairies de littérature générale ont été obligées de commander moins de livres chez d'autres éditeurs jeunesse pour une question de place : parvenir à stocker leurs piles de Harry Potter. La diversité de la littérature enfantine est en jeu. »
     Blandine Vecten, directrice de la librairie Libre à lire, à Paris Xème, se montrait également prudente : « J'aime vendre Harry Potter, mais j'aime surtout que les enfants et leurs parents aient le choix parmi un grand nombre de romans. Le système de coupons transforme le libraire en vendeur par correspondance. On ne conseille pas, on ne discute pas avec les clients. Si plusieurs éditeurs se mettent à vendre des livres ainsi, c'est la fin d'un métier. »
     Véronique de Beauregard, directrice de la librairie jeunesse Chantelivres, rue de Sèvres à Paris, indiquait : « J'en ai commandé huit cents exemplaires à l'éditeur, ce qui est énorme, et après pression des représentants. Mais je ne les mettrai pas en pile et je ne ferai pas de vitrines Harry Potter. Je n'ouvrirai pas non plus à minuit, car Gallimard ne me donne pas de moyens supplémentaires pour mieux payer les vendeurs. De qui se moque-t-on ? On nous martèle depuis plusieurs mois qu'Harry Potter est, et sera, la meilleure vente. Dans ma librairie, et j'en suis fière, les best-sellers varient chaque semaine. Sur l'année, c'est sans doute Tomi Ungerer qui remporte les suffrages des acheteurs. »

     Comme toujours en cas de succès, d'autres éditeurs se mettent alors en quête de la manne, du livre miracle dans la même veine. Ainsi, Pocket lançait en février 2001 un livre-événement, La Parade des monstres, de Darren Shan, dans un moyen format (13 x 20 cm). C'est le premier d'une série de vingt volumes consacrée aux vampires. Voici quelques arguments publicitaires extraits du dossier de presse :
     « Un maître livre qui, dans un univers quotidien, restitue une combinaison talentueuse et habile de fantastique et de frisson, avec une pincée d'humour.
     Un subtil dosage de pression psychologique qui laisse le lecteur haletant.
     Un style unique pour retracer un véritable univers, fouillé et cohérent, avec des chapitres courts.
     Déjà une adaptation cinéma en préparation avec la Warner Bross.
     Un énorme succès en Grande-Bretagne dès sa publication. En traduction dans vingt langues.« 
     Et sur la jaquette, un bandeau rouge portant le coup fatal : « Un livre fascinant ... Une intrigue pleine de rebondissements ... Une envie dévorante de lire la suite ... J.K. Rowling, auteur d'Harry Potter. » !

     Pourquoi le succès d'Harry Potter ?
     Pourtant, à première vue, le personnage d'Harry Potter n'a rien de très séduisant. Il apparaît d'abord comme une victime et non un héros : une tignasse hirsute et incontrôlable, des lunettes rafistolées avec du papier collant, une cicatrice en forme d'éclair sur le front. C'est un orphelin, recueilli à contrecœur par les Dursley : la sœur de sa mère, la fade tante Pétunia, et son mari, l'oncle Vernon, affublés d'un horrible garçon gras, bête et méchant, l'ignoble Dudley, auquel ses parents vouent un véritable culte. Harry vit ses onze premières années chez les Dursley, couchant dans le placard sous l'escalier, mangeant les restes de son cousin, habillé des vieux vêtements de ce dernier. Les Dursley sont des « moldus », c'est-à-dire des non sorciers et vivent dans la crainte que l'on apprenne dans leur entourage qu'Harry est issu d'une famille de sorciers. Les parents de Harry ont été assassinés par le sorcier Voldemort et Harry a résisté à ses sorts. Alors qu'il atteint ses onze ans, le géant Hagrid vient chercher Harry et l'emmène au collège Poudlard pour y faire ses études de sorcellerie, études qui dureront 7 ans. (Chaque livre raconte une année scolaire de Harry à Poudlard). Harry s'y fait deux bons amis, Ron et Hermione, et joue au célèbre jeu de Quidditch, un football aérien pratiqué sur des balais. Harry affronte aussi les forces du Mal, tente d'élucider le mystère qui entoure la mort de ses parents et d'échapper à la persécution de Valdemort.

     Nicholas Tucker, spécialiste de littérature Jeunesse à l'université de Brighton explique : « Harry est l'archétype de Cendrillon et de l'orphelin esseulé et mal-aimé que l'on retrouve dans toutes les civilisations et qui séduit les lecteurs à travers le monde. » Pour Pat Pinsent, professeur de littérature pour la jeunesse à Roehampton : « On peut facilement s'identifier au personnage de Harry car il est à la fois affectivement plus démuni que la plupart des lecteurs et a pourtant l'étoffe d'un héros. Il leur donne le sentiment d'être des moldus privilégiés admis dans un monde magique le temps d'un livre. »
     Christine Baker, éditrice : « J'ai été immédiatement conquise par la géographie parfaitement maîtrisée de l'univers de Rowling et son écriture extrêmement efficace, qui allie réalisme psychologique, justesse et drôlerie des dialogues, fantaisie et humour. »
     Enfin, la force de J.K. Rowling est de mettre en scène un héros qui vieillit et mûrit au fil des livres, d'installer un univers très organisé où le Bien et le Mal se distinguent clairement sans pour autant être simplet ou réducteur. Les valeurs qui émergent de ces récits sont l'amitié, la loyauté, le courage et la persévérance. Ils développent également une réflexion sur la perte d'un être aimé, sur la mort et la peur qui devient de plus en plus omniprésente au fur et à mesure que l'on avance dans les livres. L'écrivain a su créer un univers magique avec le collège Poudlard, un pensionnat typiquement britannique préservé de tout objet de notre vie contemporaine, coupé aussi des adultes, univers dans lequel les lecteurs se sentent à l'abri, protégés, tout en s'initiant à la peur, à la solitude et à l'indépendance.

     Dans un article paru dans le Monde de l'Education de décembre 2001, Serge Tisseron explique aussi à quoi tient le succès phénoménal et mondial de Harry Potter. Est-ce le résultat d'un marketing diaboliquement bien organisé et efficace qui entraîne d'ailleurs aujourd'hui la défiance d'une partie du monde enseignant qui n'aime pas trop cautionner ce dont on parle trop ? Sans doute, en partie, mais cela n'est pas suffisant comme explications : les livres avaient déjà un réel succès avant la sortie du film et avant que les marchands du temple ne s'en emparent pour en faire des produits dérivés : livres satellites (règles du jeu de quidich, bestiaires ...), jeux de cartes à collectionner, puzzles, legos, jeux de potion, jeu vidéo ... D'autre part, le premier manuscrit de Joanne Kathleen Rowling fut refusé par de nombreux éditeurs (qui doivent à présent s'en mordre les doigts !) Il faut donc chercher les raisons de ce succès dans les livres eux-mêmes et dans la manière dont ils font écho chez les lecteurs.
  • Harry Potter n'a plus ses parents et les Dursley, qui se sont occupés de lui pendant dix ans, sont bêtes et méchants. Ils sont à jamais disqualifiés à ses yeux, comme à ceux des lecteurs. Mais, heureusement, Harry a des amis, des vrais, Ron, Hermione, Neuville, Hagrid et les autres, sur lesquels il peut compter en toute circonstance. C'est une situation que vivent de nombreux adolescents dans la vie réelle. Ils appartiennent à des familles sinistrées, décomposées, recomposées ou carrément absentes et savent donc qu'ils n'y trouveront ni appui ni réconfort. Le soutien, l'affection viennent des camarades, de la bande, de la tribu. Ils peuvent donc aisément se reconnaître dans Harry Potter.
  • D'autre part, Harry Potter évolue au cours des livres. Il a onze ans lorsqu'on le découvre dans le premier volume et aura dix-huit ans à la conclusion de ses aventures. J.K. Rowling a prévu d'écrire sept volumes en tout, se déroulant sur sept années scolaires à Poudlard : le temps nécessaire à tout individu, moldu ou sorcier, de passer du stade de l'enfance à celui de jeune adulte. Harry est donc confronté aux transformations de l'adolescence, au malaise lié à cette période, tout comme ses lecteurs, aux premiers émois amoureux. Dans le 4ème volume, Harry et la coupe de feu, Harry et Ron doivent inviter une fille pour le bal de l'école et ils se montrent dans leur approche respective de la fille qu'ils ont choisie, Chen pour Harry et Hermione pour Ron, d'une très grande maladresse : ils hésitent et tergiversent tant que les deux adolescentes acceptent d'ailleurs l'invitation d'autres garçons plus habiles et moins timides. Les deux compères n'ont plus qu'à se rabattre sur deux filles qu'ils apprécient modérément.
     J.K. Rowling ajoute à ce contenu classique d'autres éléments originaux :
  • Harry évolue dans un monde magique et il est confronté à des métamorphoses qui n'ont rien à voir avec les changements de l'adolescence : les sorts que se jettent les différents sorciers, les métamorphoses des personnages eux-mêmes : loups-garous, loups ou autres animaux malfaisants et bienfaisants.
  • L'écriture elle-même qui privilégie le mouvement, le déplacement des personnages, leurs activités, tout ce qui bouge. Les lecteurs disent d'ailleurs volontiers qu'en lisant les livres, ils ont l'impression de “ voir ” les scènes comme dans un film. Cette écriture vive d'un récit sans temps mort fascine les adolescents qui sont aussi dans cette dynamique du mouvement et du changement, aussi bien dans leur corps, dans leur personnalité que dans leurs relations aux autres.
     Serge Tisseron, pédopsychiatre, psychanalyste et écrivain, analyse enfin les aventures d'Harry Potter, dans lesquelles de nombreux personnages ne sont pas clairement identifiés du côté du Bien ou du Mal, sous l'éclairage du mythe du Graal. Il dénombre cinq situations caractéristiques communes :
  • L'utilisation d'armes bien particulières : les épées et les lances des romans arthuriens sont devenues baguettes magiques, investies de pouvoirs, capables de tuer ou de soigner selon les intentions de leurs utilisateurs.
  • Le cerf comme animal emblématique : le père d'Harry avait l'habitude de se métamorphoser en cerf pour se cacher lorsqu'il était jeune et il aide Harry sous cette apparence lorsque celui-ci est en difficulté dans Le Prisonnier d'Azkaban.
  • L'épreuve du baiser : les détraqueurs, gardiens de la terrible forteresse d'Azkaban, infligent aux sorciers criminels dont ils ont la garde un baiser fatal qui aspire leur âme et les transforme en zombies.
  • Le chaudron : le récipient où se prépare la recette de l'immortalité. Dans La Coupe de feu, à la fin du roman, Harry est transporté dans un cimetière où Lord Voldemort, le sorcier qui symbolise le Mal absolu, organise une cérémonie pour retrouver toute sa puissance et son intégrité physique. Harry doit donner son sang et le verser dans un chaudron pour aider à la résurrection de son ennemi mortel. Le sang d'Harry devient alors l'équivalent du celui du Christ.
  • L'importance du stigmate comme témoin d'un destin exceptionnel. Harry porte une cicatrice sur le front, qui est la trace du combat qu'il a mené contre Voldemort lorsqu'il était bébé et que ses parents ont été assassinés. Il est donc marqué au front et cette cicatrice le fait d'ailleurs souffrir lorsque le mal est proche de lui.
     Toutes ces caractéristiques, que l'on retrouve aussi dans de nombreux jeux de rôle et jeux vidéo plus ou moins inspirés du mythe du Graal, parlent évidemment aux adolescents, familiarisés avec cette mythologie.
     Enfin la morale développée dans Harry Potter correspond à la manière dont les adolescents conçoivent leur propre vie. Harry n'a pas de but pré défini : il est plongé à l'âge de onze ans dans un monde dont il ignorait tout et auquel il s'adapte au fur et à mesure des situations. C'est ce qui fait sa grande force. C'est aussi ce que pensent les adolescents d'aujourd'hui : pour réussir sa vie personnelle, sociale ou professionnelle, il faut s'adapter, procéder par tâtonnements successifs en améliorant au fur et à mesure les actions qui s'avèrent payantes.
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