Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Médecine, Grand-Guignol et Science-Fiction

Pierre STOLZE

Cyberdreams n°8, octobre 1996

Page 2 sur 2. Revenir page 1


III — SF et Grand Guignol

     Si, d'un côté, quelques auteurs spécialisés dans le merveilleux scientifique ont écrit pour le Grand-Guignol, d'un autre, certaines œuvres science-fictives ont été adaptées ensuite pour ce même Grand-Guignol.
     Ont écrit pour le Grand-Guignol :
     Gaston Leroux : L'Homme qui a vu le Diable (17 décembre 1911)
     Maurice Renard : L'Amant de la Morte (11 février 1925, d'après sa nouvelle Le Rendez-Vous)
     Maurice Limat : Les Yeux de l'Autre (décembre 1948)
     Ont été adaptés pour le Grand-Guignol :
     D'Edgar Poe :
     Le Cœur Révélateur (janvier 1900, par Georges Maurevert)
     Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume (par André de Lorde, toujours lui, première le 3 avril 1903,)
     La Mascarade Interrompue (d'après Le Masque de la Mort Rouge, par la baronne Hélène de Zuylen Nyevelt, avril 1905)
     La Chute de la Maison Usher (par E.M. Laumann, mars 1918)
     Le Crime de la Rue Morgue (par André de Lorde, que revoilà, et Eugène Morel, janvier 1936)
     ·&9;·&9;Avec Guy de Maupassant (8 adaptations !), Edgar Poe fut l'auteur le plus pillé par le Grand-Guignol.
     Autres adaptations :
     Les Nuits du Hampton-Club (d'après R.L. Stevenson, par André Mouëzy-Eon, février 1908)
     L'Ile du Docteur Moreau (d'après H.G. Wells, par E.M. Laumann et Henri Bauche, janvier 1922)
     Vers l'Au-Delà (d'après la nouvelle de Villiers de L'Isle-Adam, Le Secret de l'Échafaud, 1883. par Charles Hellem et Pol d'Estoc, première le 10 mai 1922)
     Docteur Jekyll et Mister Hyde (d'après R.L. Stevenson, par Frédéric Dard, mise en scène de Robert Hossein, décembre 1954, Frédéric Dard a beaucoup écrit ou adapté pour le Grand-Guignol)
     Parodie de la Mort (d'après Peter Randa, par M. Renay, juin 1962)
     Quant à la pièce Le Faiseur de Monstres de Max Maurey, Charles Hellem et Pol d'Estoc (octobre 1919), elle s'inspire très librement de L'Île du Docteur Moreau de Wells tout en annonçant le film Freaks de Tod Browning (1932).
     Et parmi les adaptations réussies du Grand-Guignol, je ne puis pas ne pas citer Le Jardin des Supplices de Pierre Chaine et André de Lorde, première le 28 octobre 1922, d'après le roman d'Octave Mirbeau (1899), Mirbeau lui-même auteur d'une comédie du Grand-Guignol, Scrupules (octobre 1900).
     Nous l'avons dit : le médecin du Grand-Guignol est d'abord un expérimentateur scientifique. Les auteurs du répertoire insistent lourdement. Ces quatre extraits de pièces le prouveront amplement :
     NICOLO — [...] si on ne peut rien entreprendre, rien essayer, il faut renoncer d'avance à tout progrès... Quand Pasteur a injecté pour la première fois son virus, il s'est livré à des expériences autrement dangereuses que celles que nous tentons chaque jour...
     [...]
     BERNIER — Pasteur opérait sur un malade condamné à mourir et à mourir atrocement ! Mais pour la plupart de nos malades d'hôpital, c'est différent ! C'est sans les consulter, sans même penser à guérir leurs maux, à apaiser leurs souffrances, que nous faisons d'eux des sujets d'expériences, des chiens de laboratoire !
     NICOLO — Nous en avons le droit, car nous faisons de la science.
     (Une Leçon à la Salpêtrière, d'André de Lorde, première le 2 mai 1908, p. 316, ibid.)
     CHARRIER — [...] dites donc, vous avez été hier à l'Institut Marey ?
     JEAN — Oui... c'était la séance annuelle...
     CHARRIER — Qu'est-ce qu'on m'a raconté ? Il paraît que l'on a fait l'expérience de Brown-Séquart ? [Charles-Edouard Brown-Séquart, 1817-1894, médecin et physiologue dont les recherches portèrent sur le système nerveux]
     JEAN — Parfaitement... on nous a montré une tête coupée, une tête de chien... qu'on réussit à faire vivre pendant au moins deux heures.
     JEANNE — Comment cela ?
     CHARRIER — On a disséqué les vaisseaux sanguins de la tête de l'animal et on les a greffés sur les artères d'un autre chien.
     JEANNE — Je trouve l'expérience bien cruelle...
     CHARRIER — D'autant plus qu'elle ne veut rien dire !... Que le cerveau continue à fonctionner tant qu'on lui fournit du sang en quantité suffisante... tout le monde sait ça... Mais moi, comprenez-moi bien, mes enfants, ce que je cherche, ce n'est pas la survie du cerveau, mais celle du cœur...
     JEAN — Oui, je sais...
     CHARRIER — C'est par le cœur qu'on meurt dans la plupart des cas... ou, pour être tout à fait exact, il faut dire : le cœur s'arrête...
     JEAN, continuant — ...parce que l'influx nerveux lui fait défaut...
     CHARRIER, s'emballant — On aurait sauvé des centaines, des milliers d'existences, si, au moment de la syncope — ou même quelques temps après — on avait pu remettre le cœur en marche au moyen d'une excitation électrique... telle que je la comprends...
     JEAN — Vous avez là votre nouvel appareil ?
     CHARRIER, allant au guéridon — Oui !... il est là... dans cette boîte...
     JEAN, aidant Charrier à soulever le couvercle de la boîte. — Permettez que je vous aide...
     (L'Horrible Expérience, d'André de Lorde et Alfred Binet, p. 381 / 382, ibid.)
     LE DOCTEUR — [...] Mais tu ne comprends donc rien ! Le travail que j'accomplis est un travail de premier ordre, un travail scientifique... (Avec orgueil). Je suis sur la voie de grandes découvertes, de découvertes immenses... Ce n'est pas seulement pour moi que je travaille...
     SONIA, ironiquement. — Tu travailles pour l'humanité !
     LE DOCTEUR, avec un geste. — Oh ! L'humanité !... Je travaille pour la Science, pour moi, pour toi...
     (Le Laboratoire des Hallucinations, d'André de Lorde, première le 11 avril 1916, p. 598, ibid.)
     LE PROCUREUR — Mais, maître, le savant a-t-il bien le droit... ?
     TIERCELOT — Monsieur le Procureur, le savant a tous les droits quand la science est en jeu. D'ailleurs, rassurez-vous : il n'y a aucun danger pour le sujet, à condition toutefois de le réveiller immédiatement après l'expérience. Il ne faudrait évidemment pas prolonger outre mesure ses émotions ; la tension nerveuse a des limites.
     LE PROCUREUR — Mais je ne vois pas quel est l'intérêt pratique de...
     TIERCELOT — Monsieur le Procureur, c'est une expérience médico-légale ; elle intéresse au plus haut point le médecin et le législateur.
     (Vers l'Au-Delà, de Charles Hellem et Pol d'Estoc, première le 10 mai 1922, p. 887, ibid.)
     II est à noter que la plupart des expériences scientifiques du Grand-Guignol concernent l'hypnose, la grande affaire de la fin XIXe — début XXe siècles. L'hypnose, omniprésente également dans les romans de SF de l'époque. C'est grâce à elle que l'on peut voyager dans l'espace et le temps. Elle permet de voyager dans l'espace chez Lerouge (Le Prisonnier de la Planète mars et La Guerre des Vampires, 1908 et 1909) ou chez La Hire (La Roue Fulgurante, 1908). Elle permet de voyager dans le temps chez Adrien Arcelin (Chasseurs de Rennes à Solutré, 1871, donc bien avant la célèbre machine de H.G. Wells). L'hypnose, alors, est considérée comme un science exacte : « Je vous donne ma parole d'honneur que l'hypnotisme n'est pas un simple champ de mystification, et qu'il faut y voir une science, à peine naissante mais authentique, une science dont les profondeurs entrevues nous épouvante, une science aux limites insoupçonnables !... » (L'Amant de la Morte, Maurice Renard, 1925, p. 1075, ibid.)
     Il y a véritable inflation du vocabulaire scientifique dans les pièces de Grand-Guignol. Je citerai les mots ou expressions suivantes : « sublimé » (bichlorure de mercure, p. 191, ibid.), « hématocèle avec inondation péritonéale » (p. 197), « des Rigollots » (cataplasmes de farine de moutarde, avec une majuscule en référence à leur inventeur, p. 291), « collodion » (p. 336), « adénome » et « tissu néoplasique » (p. 420), « splénectomies » (ablations de la rate, p. 432), « fluorescéine » (p. 460), « solution phéniquée » (p. 465), « thermocautère » (p. 523), « auto­clave » (p. 526), « épistaxis » (saignement de nez, p. 815), « chloral » (p. 1103).
     Vrai, avec le Grand-Guignol, le théâtre français s'est enrichi d'un drôle de vocabulaire. Et ce n'est pas fini !
     Avec le Grand-Guignol, c'est le langage populaire qui déboule enfin sur la scène, le style parlé, farci d'expressions familières et de termes argotiques. Une pièce comme La Griffe (de Jean Sartène, mars 1930), dont l'action se situe dans une triste ferme de la France profonde, est tout entière en parler paysan. Ce passage :
     HIPPOLYTE — Enfin... j'ons ren vu d'mal, mais tu sais...
     ROSE — Quoé ?
     HIPPOLYTE, serrant les poings. — Si... Si j'vois du louche... J'y casse les reins... Et à toué aussi.
     ROSE — T'as pas besoin d'me l'dire. On les connaît, les Hardouin, d'd'ans l'bourg... Vous n'savez faire aut'chose qu'vous battre.
     HIPPOLYTE — J't'ons j'amais [sic, pour l'apostrophe de trop] battue, toué.
     ROSE — Y manquerait p'us qu'ça !
     HIPPOLYTE — Et j'te battrai pas, seulement, fais ben attention, j'tavise [re-sic, pour l'apostrophe manquante], si jamais j'm'aperçois qu'M'sieu' Etienne et toué vous êtes d'accord... Cré bon Dieu !... (p. 1164, ibid.)
     En littérature classique (générale, mainstream, ou quelque soit la dénomination que l'on voudra), il n'y a guère que Molière qui ait essayé de faire parler les paysans comme des paysans (par exemple, in Don Juan, acte II).
     Des drames grand-guignolesques comme Son Poteau d'Oscar Méténier et Raoul Ralph (première le 10 avril 1901), Hôtel de l'Ouest... Chambre 22 de Jean Lorrain et Gustave Coquiot (première le 28 mai 1904) ou Une Nuit au Bouge de Charles Méré (première le 22 novembre 1919) abondent en formulations argotiques, dont beaucoup sont devenues obscures, voire incompréhensibles car sorties de l'usage.
     Au fil des pièces se rencontrent moult expressions familières tombées en obsolescence : « donner dans le godant » (p. 843, ibid., « tomber dans le panneau »), « faire danser l'anse du panier » (p. 716, « se dit d'une cuisinière qui compte à ses maîtres, pour les denrées achetées, plus qu'elles n'ont coûté », Larousse Universel en deux volumes de 1922), « faire panache » (p. 390 et 611, « se dit d'un cavalier qui passe par-dessus la tête de son cheval, d'un cycliste qui passe par-dessus son guidon », même Larousse ; dans les deux contextes grand-guignolesques, il s'agissait d'un accident automobile, d'une voiture qui « fait panache » ; la même expression se trouve dans Une Invasion de Macrobes du médecin André Couvreur, p. 11 des Éditions Antarès, collection Periodica), « être à la côte » (p. 427, « être mal dans ses affaires »), « faire de la mousse » (p. 703, « faire des histoires, de l'embarras, du grabuge... »), etc...
     Certains termes argotiques seront pris dans des acceptions disparues : « piger » aura le plus souvent le sens de « regarder » ou de « prendre », « d'attraper ». On « pige » un tableau comme on « pige » une mauvaise grippe. « Gober » signifiera presque toujours « aimer », « apprécier ».
     Les bons bourgeois ou les dames de la haute qui allaient s'encanailler et frémir à peu de frais au Grand-Guignol, devaient se pâmer, autant ou presque, à l'écoute de certaines expressions interdites chez eux, qu'à l'apparition de quelque face vitriolée (car on vitriolait beaucoup, impasse Chaptal).
     Il n'y a que la littérature de Science-Fiction avant la lettre qui, au même moment, osa introduire à foison dans le roman expressions familières, argotiques ou patois locaux.
     Je n'en prendrai que deux exemples : Force Ennemie de John Antoine Nau (Prix Goncourt 1903) et La Belle Valence de Théo Varlet et André Blandin (1923).
     Le roman Force Ennemie est presqu'entièrement constitué de dialogues (excepté sur la fin). Nau s'efforce de restituer le plus exactement possible la prononciation effective de ses personnages, quitte à faire dans la transcription phonétique et à traduire ensuite pour l'infortuné lecteur. Voici l'insupportable Raoula à l'accent si châtié que ses propos en deviennent quasi incompréhensibles.
     « — Vâhs ne sahriaz croâhre, mon chahr câhsin, à quai poant j'ah été dâhsolée de vâhs savoâhr dans ce rêpêtable mâhs funâhbre établassemâh dâh Dâhtâhr Froan !
     « Comme mon orthographe phonétique n'est pas claire, je suis forcé de traduire : « vous ne sauriez croire, mon cher cousin, à quel point j'ai été désolée de vous savoir dans ce respectable mais funèbre établissement du Dr Froin ! » (p. 149, Éditions Gramma, collection Le Passé du Futur)
     Patois du pays cauchois, expressions créoles (le roman se termine aux Antilles), locutions familières ou argotiques, Nau ne recule devant rien (sinon, curieusement, devant les « gros mots » ou les insultes, qu'il adoucit après trois points de suspension, et le lecteur, à chaque fois, rectifie de lui-même : « J'ai vu bien des chevaux dans ma... grue d'existence », p. 112)
     La majeure partie de Force Ennemie se passe dans un asile d'aliénés. Or, l'asile d'aliénés est un des lieux fétiches du Grand-Guignol ! (cf Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume d'André de Lorde, avril 1903, Un Concert chez les Fous de Charles Foleÿ et André de Lorde, janvier 1909, La Dame de Bronze et le Monsieur de Cristal d'Henri Duvernois, octobre 1921, ou Crime dans une Maison de fous, d'André de Lorde et Alfred Binet, juin 1925). Cette similitude de lieux n'est pas simple coïncidence !
     Dans La Belle Valence de Varlet et Blandin, toute une compagnie de poilus se retrouve projetée près de la ville de Valence, en Espagne, au moment de la Reconquista. Les poilus aident les Musulmans à reprendre la ville aux sbires de l'Inquisition. Dans ce roman, les poilus parlent comme des poilus, en argot militaire, et, je l'avoue, il est, par-ci par-là, au fil du texte, des subtilités langagières qui m'ont échappé !
     Il y a, au Grand-Guignol comme dans les récits de SF de l'époque, un réelle volonté de renouvellement de la langue. Renouvellement que défendra ardemment un Raymond Queneau au fil de ses articles critiques comme dans ses ouvrages de fiction (exemple canonique : Zazie dans le Métro.) Et je ne saurais que trop recommander à mes lecteurs cet excellent recueil d'articles de Queneau intitulé Bâtons, Chiffres et Lettres (Idées Gallimard n° 70, 1965). Dans ce recueil on trouvera une étude passionnante consacrée à... Star ou Psi de Cassioppée du docteur Defontenay. Comme le monde est petit ! Eh oui, Queneau fut également un vibrant défenseur de la SF !
     Cette volonté de renouvellement de la lettre même des textes se retrouve dans toutes les tentatives de création d'une novlangue (in 1984 d'Orwell, Orange Mécanique de Burgess, Surface de la Planète de Drode) et je me permettrai de renvoyer encore mes lecteurs à l'article « Parlez-vous Utopien » de Marina Yaguello (in Bienvenue en Utopie, Éditions Maison d'Ailleurs, 1991)

IV — SF et Grand-Guignol (suite).

     Il est encore d'autres points de convergences entre la Science-Fiction et le Grand-Guignol.
     Dans l'un et l'autre genre, règne un furieux besoin d'exotisme. Mondes disparus ou parallèles, planètes creuses ou interdites, empires méchamment galactiques avec force « aliens », E.T. et autres Végans à peau bleue, dans le premier. Quant au second...
     Au Grand-Guignol, le spectateur se retrouve au dernier étage d'un gratte-ciel new-yorkais (La Tueuse), dans un phare battu par la tempête (Les Gardiens de Phare), dans une caserne prussienne (Le Beau Régiment), dans une fumerie d'opium de Saigon (La Drogue), dans un pavillon de chasse d'Afrique du Nord (Devant la Mort), dans un saloon du Far West (Le Château de la Mort Lente), dans une haute station des Alpes autrichiennes (La Folie Blanche), dans une auberge perdue de la steppe russe (La Mort qui passe dans l'Ombre), dans une maison bourgeoise du fin fond de la Chine (L'Alouette sanglante ou Hioung-Pe-Ling), ou, plus exotique encore, dans le pire bouge de Paris (Une Nuit au Bouge).
     Au Grand-Guignol, les « aliens » seront les aliénés, nos doubles bien sûrs, nos clones, car qu'est-ce qui permet de différencier le fol du sage ? Rien, bien sûr, ou pas grand-chose, et c'est bien le message atroce délivré par des pièces comme Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume, La Dame de Bronze et le Monsieur de Cristal ou encore les Détraquées (d'Olaf et Palau, février 1921) (cf. supra ce que je disais de Force Ennemie)
     Le répertoire du Grand-Guignol se caractérise par la brièveté de toutes les œuvres jouées, nous l'avons dit. Entre la pièce grand-guignolesque et toute autre pièce classique (je veux dire, jouée hors Grand-Guignol ou scène similaire comme le Théâtre des Deux-Masques), il y aurait le même rapport que celui qui existe entre la nouvelle et le roman.
     Or, la nouvelle (ou la « novella », récit) sont des genres rois en SF. Des genres essentiels. De même que la nouvelle de SF sera souvent à chute, l'on trouvera des pièces à chute au Grand-Guignol (je pense notamment aux Nuits du Hampton-Club ou à Devant la Mort d'Alfred Savoir et Léopold Marchand, novembre 1920).
     Prenons un auteur dramatique de la meilleure eau directement contemporain du Grand-Guignol, Paul Claudel. Lui, il faisait dans la pièce saga comme Le Soulier de Satin, Le Partage de Midi, ou la trilogie grandiose comme Le Pain Dur, l'Otage, Le Père Humilié. Certes, les sagas existent aussi en SF, mais jamais le théâtre classique n'a fait dans la pièce-« nouvelle ». Ah ! Claudel, vilipendé dans une comédie irrésistible de Boris Vian digne du Grand-Guignol, Le Dernier des Métiers, et le diplomate académicien devient Quelaudel, et ses pièces se nomment désormais Le Complet de Sapin, Le Père Aplati et La Répartition de la Méridienne. Vian et le Grand-Guignol ? J'y reviens tout à l'heure !
     L'on a souvent noté les affinités qui pouvaient exister entre la Science-Fiction et le Policier. Affinités évidentes aussi bien dans les romans des américains Asimov (Les Cavernes d'Acier) ou Bester (L'Homme Démoli) que dans une œuvre aussi récente que Les Racines du Mal du français Maurice Dantec (1995). De même, bien des pièces du Grand-Guignol tournent à la pièce policière (La Drogue, 1930, La Tueuse, 1955).
     Je ne noterai qu'une différence notable entre SF et Grand-Guignol. Comme toutes les œuvres de la littérature populaire (ou paralittérature, ou « littératures de l'imaginaire » [Roger Bozzetto], ou « littérature du cercle élargi » [Jean-Claude Vareille] ou « littérature consolatrice » [Umberto Eco] etc...), la SF aime les titres en oxymoron (en alliance de mots). Exemples : Le Triangle à Quatre Côtés de W. Temple, Le Sombre Éclat de Michel Jeury, La Mort Vivante de Stephan Wul, A la Croisée des Parallèles de Christine Renard et Claude Cheinisse, La Sortie est au Fond de l'Espace de Jacques Sternberg, Le Bruit du Silence d'André Ruellan ou Horizon Vertical de J.W. Jeter.
     Or, les titres en oxymoron sont très rares au Grand-Guignol. Je n'ai relevé que les quatre suivants (dont deux quasi identiques) : L'Atroce Volupté de Georges Neveux et Max Laurey (mars 1919), Gai ! Gai ! Pendons-nous d'Edmond Gilbert (juillet 1931), L'Horrible Volupté de Charles Hellem et Pol d'Estoc (décembre 1933), Les Cadavres Vivants de Marc Hély (janvier 1937, titre très brussolien, nous y reviendrons).

V — Conclusion :

     SF et Grand-Guignol, un tandem pérenne ?
     Le Grand-Guignol aurait-il disparu avec la fermeture de la salle de l'impasse Chaptal ? Agnès Pierron n'est pas loin de le penser (préface au Grand-Guignol, Bouquins Laffont), affirmant, en outre, qu'après la deuxième guerre mondiale l'esprit même de ce théâtre si spécifique avait disparu. On peut ne pas être d'accord avec ces affirmations. Certaines pièces de Vian sont tout à fait dans la ligne du Grand-Guignol. Ainsi L'Équarrissage pour Tous (écrit en 1947, joué en 1950) ou Le Goûter des Généraux (écrit en 1951, joué pour la première fois, en allemand, en 1964). L'une et l'autre pièce s'achèvent par des hécatombes réellement grand-guignolesques. La première pièce n'excède pas une heure et quart (donc de format « novella »), et entre autres joyeusetés, on y voit un parachutiste japonais se faire hara-kiri (sa dernière parole sera d'ailleurs un « couic ! » tout à fait de circonstance). Les calembours fleurissent chez Vian, comme ils fleurissaient dans les comédies de l'impasse Chaptal (ainsi dans l'irrésistible Réveillon au Père-Lachaise de Pierre Veber et Henry de Gorsse, mars 1917). Vian fut, comme Queneau, un thuriféraire obstiné de la Science-Fiction, par ses articles aussi bien que par ses traductions. Coïncidence ? Que nenni !
     Le café-théâtre aussi a bien souvent ressuscité l'esprit du Grand-Guignol. Ainsi dans Le Père Noël est une Ordure, où l'on dépèce allègrement qui a été assassiné avant de distribuer les morceaux dans des paquets-cadeaux. Seules les comédies, apparemment, ont repris le flambeau grand-guignolesque. Car le drame, décidément, aurait par trop risqué de tourner au ridicule.
     C'est le cinéma de SF qui, à mon sens, s'est avéré le meilleur continuateur du Grand-Guignol (et non pas tant le gore, avec ses interminables et répétitives séries comme Freddy ou Vendredi 13). Les trucages des Terminator, Predator et autres Total Recall répondent très précisément au goût du trucage qui faisait aussi l'un des charmes du Grand-Guignol. Et la distance souvent ironique imposé par le jeu de Schwarzenegger répond à l'ironie dévastatrice du théâtre disparu.
     Il est en France un auteur catalogué SF qui a repris à son compte les fantasmes du Grand-Guignol. Il s'agit bien sûr de Serge Brussolo. Chez lui, on éventre, énuclée, démembre, dépèce, équarrit à tours de bras. Les infirmières sadiques (ou masochistes) se multiplient, les fous sanguinaires grouillent, les toubibs pullulent. Et tous manient le scalpel et le catgut en professionnels. Brussolo aurait fait un parfait pourvoyeur de pièces de Grand-Guignol si le théâtre de l'impasse Chaptal n'avait pas fermé.
     Les romans et les nouvelles de Brussolo ? Vrai, un André de Lorde s'en serait régalé !
     PS : qu'il me soit permis ici d'ajouter une annexe sur mon cas très personnel. Entre autres personnages mis en scène par le Grand-Guignol, on trouvait le Marquis de Sade et Jack l'Éventreur, comme de juste, mais également Raspoutine (La Dernière Nuit de Raspoutine d'André-Paul Antoine, juin 1924). Et j'ai également signalé que La Chute de la Maison Usher fut adapté au Grand-Guignol. Or, j'ai moi-même écrit un récit intitulé La Maison Usher ne Chutera pas et dans mon roman Greta Garbo et les Crocodiles du Père Fouettard, Raspoutine compte au nombre des personnages principaux. Je me répéterai : « Coïncidences ? Que nenni ! »
     Décidément : Grand-Guignol ? Pas mort !


*


Bibliographie sommaire :

     Le Grand-Guignol, Le Théâtre des Peurs de la Belle Époque, présenté par Agnès Pierron, Éditions Robert Laffont, Collection Bouquins, 1995
     La Littérature Française d'Imagination Scientifique, de Jean-Jacques Bridenne, 1953, Éditions Antarès 1983
     Histoire de Médecins, in La Grande Anthologie de la Science-Fiction, 1983, LdP n° 3781.
     Parlez-Vous Utopien ? Les Langues Imaginaires dans la Littérature d'Inspiration Scientifique et dans la Science-Fiction, de Marina Yaguello, in Bienvenue en Utopie, Éditions Maison d'Ailleurs, 1991
     Bâtons, Chiffres et Lettres, de Raymond Queneau, Idées Gallimard n° 70, 1965.
     ·&9;·&9;
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Articles, catégorie Grand-Guignol
Thèmes, catégorie Médecine
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 69496 livres, 77815 photos de couvertures, 64592 quatrièmes.
8384 critiques, 36857 intervenant·e·s, 1476 photographies, 3710 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2020. Tous droits réservés.