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Questions aux traducteurs

Lucie CHENU

Onire.com, janvier 2003

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     1°) Quelle(s) langue(s) traduis-tu, et dans quel sens ?

     De l'anglais vers le français.


     2°) Est-ce que c'est long de traduire un texte de... mettons 100 pages ? Y a-t-il parfois des recherches particulières à faire (je pense à des termes techniques ou anciens, par exemple) ?

     En ce qui me concerne, tout dépend du style de l'auteur, de l'étendue de son vocabulaire ; si c'est du Robin Hobb, il faudra compter 4 ou 5 pages/jour ; si c'est Card, dont j'ai déjà traduit plus de dix bouquins et qui emploie un vocabulaire relativement limité, je peux monter à 8 pages/jour ; je parle ici de pages d'environ 2000, 2500 signes.
     Il m'arrive d'avoir à faire des recherches, mais c'est rare ; j'ai dû me procurer un dico anglais-français de termes navals et une équivalence des grades militaires pour une série (Honor Harrington, reprise à partir du deuxième volume par Florence Bury) ; sinon, pour Robin Hobb, mon vieux Harrap's suffit pour les quelques mots un peu anciens qu'elle utilise de temps en temps et la taxonomie botanique. Si j'ai une hésitation sur le nom d'une plante, j'écris directement à Robin.
     Dans l'ensemble, je n'ai jamais eu de grosses recherches à effectuer pour la traduction, à part acheter quelques bouquins de référence sur des sujets pointus (la civilisation aztèque pour La Rédemption de Christophe Colomb, de Card, par exemple).


     3°) Les éditeurs imposent-ils parfois des contraintes particulières (coupure ou rallonge de texte) ? Les textes sont-ils remaniés ou corrigés après être passés entre tes mains ? Comment est rémunéré un traducteur ? fixe ? droits d'auteurs ?

     Pour l'instant, j'ai de la chance, on n'exige pas que je bidouille les textes qu'on me confie. On m'a demandé une fois de « serrer » une traduction, il y a une dizaine d'années, et ça s'est assez mal passé parce que je ne considère pas que ce soit mon boulot. Résultat, c'est le prix qu'on m'a payé la traduc que l'éditeur a « serré » !
     Naturellement, les textes passent entre les mains de correcteurs après que je les ai remis et je suis tenu par contrat de relire les épreuves. Un de mes éditeurs, l'Atalante, a un système que je trouve excellent : on me renvoie mon manuscrit avec des propositions de modifications que j'accepte ou que je refuse à volonté ; or ces propositions améliorent en général mon texte, ce qui fait que je les accepte dans leur quasi totalité et me permet en outre d'acquérir de nouveaux tours de main pour « ramasser » un texte ou le rendre plus « digeste ». Je trouve ce système génial !
     Quant à la rémunération, je touche actuellement environ 15 euros la page de 1500 signes, plus des droits d'auteur — 2% sur les ventes, à partir du moment où la somme de ces 2% a remboursé ce qu'on m'a payé la traduction ; autant te dire qu'il est rare que je touche quoi que ce soit ! Le seul auteur sur lequel j'ai touché des droits, c'est, ironiquement, H.P. Lovecraft qui est mort pratiquement dans la misère sans avoir presque jamais vendu un seul texte ! Je prends ça comme un hommage que je lui rends.


     4°) Je te connais comme traducteur de romans ou de nouvelles, t'est-il arrivé de traduire des BD, films, où autre chose ? ou de faire de la traduction/interprétation orale ?

     Non, et je serais bien incapable d'effectuer une traduction simultanée ! J'ai l'esprit de l'escalier et je suis un perfectionniste ; je peaufine mes phrases longuement avant de les écrire, et dans l'interprétation orale ce serait un désastre ! J'admire beaucoup ceux qui, comme Jean-Daniel Brèque, en sont capables.


     5°) T'est-il déjà arrivé de co-traduire, et comment cela se passe-t-il ?

     Jamais encore.


     6°) Es-tu aussi écrivain(e) ? Si oui, est-ce fondamentalement différent ? Publies-tu sous un autre nom ? Si non, est-ce quelque chose que tu regrettes ?

     Non, je n'écris pas et je le regrette ; je pense que j'y viendrai un jour et là, je pourrai te dire ce que j'en pense :-D


     7°) Que signifient pour toi les termes « sourcier » et « cibliste » et comment te situes-tu dans ton approche de la traduction ?

     J'imagine qu'il s'agit de la différence entre la fidélité à l'original et la fidélité au français (si ce n'est pas ça, désolé !). Pour ma part, je tâche de respecter le texte original dans son sens et dans son style tout en m'efforçant de donner au lecteur français l'impression qu'il lit un bouquin écrit par un Français.
     C'est là qu'interviennent les différences entre auteurs : Robin Hobb a un style bien à elle qu'il faut absolument rendre le plus possible, donc je dois garder à l'oeil à la fois le style et le sens. Pour un auteur comme Card, qui est davantage un conteur, c'est-à-dire qui s'intéresse plus à l'intrigue qu'à la façon dont il la raconte, le sens passe largement en premier et je me sens beaucoup plus libre de retravailler ses phrases de façon à ce qu'elles sonnent français, du moment que le message qu'elles véhiculent reste intact.


     8°) Il y a certaines particularités des différents langages qui sont intraduisibles. Par exemple : comment choisir entre le « tu » et le « vous » anglo-saxon ? entre Bilbo Baggins et Bilbon Sacquet ? Comment traduire « axeman » ? Des jeux de mots intraduisibles y compris dans les noms propres ? Y a-t-il d'autres exemples de ce genre dans la (les) langue(s) que tu traduis ?

     Le « tu » et le « vous » se décident d'après le contexte et d'après ce que tu ressens des personnages et de leurs relations ; le choix peut donc varier grandement d'un traducteur à l'autre, et je n'ai pas de règle absolue sur ce sujet. C'est du pifomètre total.
     Bilbo Baggins et Bilbon Sacquet : là, c'est plus clair. Certains auteurs et leurs livres sont si évidemment de leur pays d'origine qu'il est vain de vouloir faire croire au lecteur qu'ils sont français. Card (toujours lui !) ou S. Green, l'auteur de la série Traquemort, sont si typiquement américains ou en tout cas anglo-saxons dans leur écriture, dans leur style, dans leurs idées mêmes, qu'il est inutile d'essayer de convaincre le lecteur français du contraire. Je conserve donc — sauf cas d'exception — les noms d'origine.
     Avec Robin Hobb, comme dans le cas du SDA, l'histoire se déroule dans un pays imaginaire qui n'a aucun rapport culturel avec notre monde ; bien sûr, le décor est médiéval, mais les personnages croient en des dieux de nous inconnus, n'ont jamais eu de Grèce ni de Rome antique, etc ; il n'y a donc aucune raison qu'ils portent des noms qui, pour un français, ont une consonnance anglo-saxonne, puisque l'anglais n'existe pas dans leur univers. Par conséquent, je traduis les noms traduisibles et j'adapte les autres pour qu'ils donnent (dans le meilleur des cas) la même impression à un Français que ceux d'origine à un Anglais ou un Américain.
     Et puis c'est un exercice que j'adore !


     9°) T'est-il arrivé de traduire des textes que tu n'aimais vraiment pas (je ne te demande pas de nom ;-)) et comment l'as-tu géré ?

     Oui, et ça s'est très bien passé : j'ai dit à mon éditeur que j'avais traduit le premier volume de la série, mais que j'arrêtais là parce que les idées de l'auteur me déplaisaient souverainement. Il a très bien compris et m'a donné autre chose à traduire à la place. C'est l'avantage de travailler avec de petites maisons d'édition : on peut discuter, nouer des liens d'amitié et d'estime réciproques et régler aisément les problèmes qui apparaissent de temps en temps.


     10°) Pour ton plaisir, lis-tu des livres en langue étrangère ou non ? Pourquoi ? Et les films ?

     Oui, je lis souvent des bouquins en anglais — de la SF plus que de la Fantasy — et, grâce aux DVD, je peux enfin voir les films que j'aime en VO.


     11°) A ta connaissance, la situation des traducteurs (travail, statut.) est-elle différente en France et dans les autres pays francophones ? Je pense en particulier aux pays bilingues comme le Canada ou la Belgique. Le vocabulaire « français de France » ou « français du Canada » est parfois bien différent ; comment cela se reporte-t-il sur ton travail ?

     A ma grande honte, j'ignore totalement le statut de mes confrères et consœurs francophones...


     12°) Quels sont ton pire et ton meilleur souvenir de traduction ?

     Le pire, si on parle de la seule traduction, a probablement été le bouquin dont j'ai parlé plus haut et dont j'ai refusé la suite ; il est extrêmement désagréable et pénible de s'immerger dans l'esprit d'un auteur (c'est ainsi que je perçois mon travail) et d'avoir l'impression de mariner dans un cloaque pendant 3 ou 4 mois. Pourtant, j'ai relu le bouquin une fois qu'il a paru et il m'a semblé beaucoup moins détestable que dans mon souvenir. J'ai donc ma part dans ce mauvais souvenir.
     Le meilleur, je le vis aujourd'hui et depuis 4 ou 5 ans, depuis que je travaille sur les livres de Robin Hobb. Il y a une alchimie confondante entre son style et le mien qui fait que je traduis ses textes avec un bonheur constamment renouvelé.


     13°) Es-tu en contact avec un (ou des) auteur(s) que tu traduis ? Comment est-ce que ça se passe ? Des anecdotes à raconter aux lecteurs d'Onire ?

     Oui, je suis en contact avec eux, grâce à Internet, et j'en suis fort aise ; ceux à qui j'ai eu affaire jusqu'ici ont toujours fait preuve de beaucoup de gentillesse et de compréhension à l'égard des questions souvent inintéressantes que je leur pose.
     Des anecdotes ? Eh bien, j'ai envoyé un jour un e-mail à O.S Card où je lui posais 3 ou 4 questions sur une nouvelle de lui que je traduisais. C'était un texte « cyberpunk », donc avec énormément de mots inventés, d'expressions tout droit sorties de son imagination, et je galérais pas mal dessus. Il m'a très gentiment répondu en m'expliquant les 4 points que je n'avais pas compris, et il a conclu en rigolant qu'il était très surpris que j'aie si peu de questions à lui poser, parce que, disait-il, même un Américain ne devait pas comprendre plus de 50% de ce texte !


     14°) Y a-t-il une question que j'aurais dû te poser ou que tu aimerais poser à l'un de tes collègues assis sur la même sellette ? Dans ce cas, je me ferai un plaisir de la retransmettre !

     Pas pour l'instant...


     15°) Last but not least (super ! je sais au moins dire ça ;-)) Un grand merci à tous de votre participation !

     Merci à toi.

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