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Questions aux traducteurs

Lucie CHENU

Onire.com, janvier 2003

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     1°) Quelle(s) langue(s) traduis-tu, et dans quel sens ?

     L'anglais et le français. De l'anglais vers le français, le plus souvent, mais je travaille également très bien dans le sens inverse.


     2°) Est-ce que c'est long de traduire un texte de... mettons 100 pages ? Y a-t-il parfois des recherches particulières à faire (je pense à des termes techniques ou anciens, par exemple) ?

     Tout dépend du texte ou, plus précisément, de ses plus ou moins grandes difficultés linguistiques, stylistiques ou techniques. Et du relatif état de débordement du traducteur à ce moment là, des dates de tombée dont il dispose, de la marge qu'il a quoi ! Pour les recherches, elles peuvent être multiples, géographiques, sociologiques, historiques, scientifiques ou techniques, selon les exigences et les difficultés du texte ou les (éventuelles) déficiences du traducteur dans des domaines spécialisés bien précis.


     3°) Les éditeurs imposent-ils parfois des contraintes particulières (coupure ou rallonge de texte) ? Les textes sont-ils remaniés ou corrigés après être passés entre tes mains ? Comment est rémunéré un traducteur ? fixe ? droits d'auteurs ?

     Je l'ai entendu dire, parfois, je l'ai constaté de visu, en évaluant la longueur des textes, à la lecture comparée de la version originale et de la version traduite de certains textes (Il y a des cas de livres bien connus... Des romans pour la jeunesse de Robert Heinlein, par exemple, la première trilogie de Thomas The Unbeliever écrite par Stephen Donaldson... ) . Cela souvent pour des raisons « éditoriales » , « économiques » ou « commerciales » Mais on ne m'a jamais demandé de faire ce genre « d'opération » personnellement. Je n'ai jamais entendu parler de « rallonge » , et ce serait bien étonnant que l'on pratique cela quelque part : cela augmenterait le volume de livres déjà très souvent trop gros pour leur propre bien et, surtout, ajouterait des frais de traduction et d'impression supplémentaires pour l'éditeur , dont on se doute qu'il préfère bien les éviter...
     Les textes peuvent être légèrement remaniés, çà et là, selon les désirs, goûts ou nécessités, diverses modalités (le plus souvent commerciales, encore une fois) du directeur de collection ou de l'anthologiste, ou s'il considère avoir trouvé lui-même mieux, pour un mot ou une expression spécifique, que ce que vous lui avez donné travail fourni, mais ce doit être relativement rare. Par contre, tous les textes sont révisés, et par le plus de gens compétents possible (traducteur , directeur littéraire, correcteur de la maison d'édition) pour éviter toutes fautes, erreurs ou éventuels problèmes typographiques lors des relectures.
     Il y a plusieurs différentes manières de faire (avances, tarif fixe, tarifs différents selon les difficultés, les domaines, les délais imposés, paiement à la pièce, à la page de la traduction, au mot (méthode canadienne et américaine) , au signe (méthode française) et d'autres, comme les « avances et paiements partagés » entre auteur et traducteur, si on fait directement affaire avec lui plutôt que de travailler pour un éditeur. Bref, c'est selon, mais le plus courant est le paiement à tant de la page, du mot ou du signe de texte une fois traduit dans la langue désirée.


     4°) Je te connais comme traducteur de romans ou de nouvelles, t'est-il arrivé de traduire des BD, films, où autre chose ? ou de faire de la traduction/interprétation orale ?

     Pas encore de roman, malheureusement, même si cela a bien failli être le cas une fois, et donc seulement de nouvelle, pour l'instant. Mais cela viendra. J'en suis, quand même, à mes premières années dans le métier... J'ai fait un peu de BD et du film ou de la télévision serait, certes bien envisageable : en effet, si les délais sont souvent plus courts ou resserrés, les traductions de dialogues m'ont toujours parus relativement faciles à faire et encore plus si on fournit, comme c'est parfois le cas, mais relativement rarement, il est bien vrai, les dialogues originaux au traducteur. Là, c'est souvent « presque du gâteau » , pour moi, en fait. Tous les cas....


     5°) T'est-il déjà arrivé de co-traduire, et comment cela se passe-t-il ?

     Pas vraiment, mais j'ai supervisé, corrigé, retravaillé en commun ou proposé des choses précises, surtout concernant mes propres textes que l'on traduisait en Anglais (avec Yves Meynard, Jean-Louis Trudel ou Sheryl Curtis, par exemple ...). Cela s'est très bien passé dans tous les cas et fut enrichissant pour les deux parties et le texte lui-même, bien entendu . Je considère qu'avoir l'auteur directement accessible et sous la main, pour consultation ou échanges de vues, est souvent fort utile et parfois même éclairant pour le traducteur et bénéfique à la traduction. Je connais bien des traducteurs qui profitent de cette chance . La plupart des auteurs sont d'ailleurs souvent ravis qu'on leur demande conseil lors d'une traduction de leurs textes, et c'est leur intérêt d'aider le traducteur à parfaire le produit fourni, de toutes manières, quand la chose est possible, bien entendu.


     6°) Es-tu aussi écrivain(e) ? Si oui, est-ce fondamentalement différent ? Publies-tu sous un autre nom ? Si non, est-ce quelque chose que tu regrettes ?

     Je suis, surtout, et avant tout écrivain. Et c'est différent, bien entendu, dans le sens que l'on se met alors au service du texte, des intentions, des idées et du style d'un autre écrivain mais, par la pratique même de l'écriture, on est également, me semble-t-il, alors plus à même de rendre mieux les nuances stylistiques de l'auteur dans notre propre langue ou, à tout le moins, de leur trouver de bons équivalents, de « mettre en langue différente » le texte alors offert. On peut également avoir une meilleure idée des problèmes spécifiques rencontrés par l'écrivain durant son travail, mieux le comprendre, prolonger son effort et produire les effets désirés dans la langue de la traduction.
     Pour le reste, j'ai fait paraître, une ou deux fois, des critiques de livres (uniquement écrits par des anglophones) sous un pseudonyme on ne peut plus transparent (Martin Brown), dans un important magazine littéraire généraliste Québécois, à la demande du chef de rubrique, qui trouvait ma présence déjà très abondante dans certains numéros mais qui également me considérait alors comme son meilleur critique, et préférait, de loin, que ce soit moi qui fasse tous les papiers en question.


     7°) Que signifient pour toi les termes « sourcier » et « cibliste » et comment te situes-tu dans ton approche de la traduction ?

     Ce sont deux « écoles de traduction » , deux manières différentes de considérer et de faire un travail de traduction, de se positionner devant un texte et son auteur... Mes honorables, compétents et éminents confrères et consœurs auront probablement déjà amplement répondu à cette question, plus complètement et bien mieux que je ne saurais le faire. Ajouter à leurs mots ne serait ici qu'une vaine et inutile redite , je le crains bien. Et si je me dois d'avouer avoir mes préférences pour l'une de ces méthodes devant l'autre je continue d'utiliser parfois l'une ou l'autre, selon les nécessités internes de certains textes et les résultats qu'il me semble alors le plus souhaitable d'obtenir pour certains auteurs, ou seulement des parties de celle-ci dans un mélange des deux méthodes...
     En fait, les traducteurs sont surtout avant tout, pour moi, des passeurs, des transmetteurs de sens, de mots, d'idées, de personnalités, d'intentions, de styles, des adaptateurs et des alchimistes minimalistes ou plutôt des affineurs subtils du texte original au meilleur usage des lecteurs de la langue vers laquelle ils traduisent.


     8°) Il y a certaines particularités des différents langages qui sont intraduisibles. Par exemple : comment choisir entre le « tu » et le « vous » anglo-saxon ? entre Bilbo Baggins et Bilbon Sacquet ? Comment traduire « axeman » ? Des jeux de mots intraduisibles y compris dans les noms propres ? Y a-t-il d'autres exemples de ce genre dans la (les) langue(s) que tu traduis ?

     Le choix entre le « tu » et le « vous » dépend avant tout du degré de familiarité qui existe ou n'existe pas entre les personnages, des rapports entre eux également. On le détermine assez rapidement et facilement dans un texte d'habitude.
     Pour Tolkien : je n'aurais certainement pas traduit ce nom, je crois bien, pas comme cela en tous les cas. Je n'aime pas trop traduire les noms propres, sauf quand c'est vraiment nécessaire. J'aurais probablement utilisé une note en bas page pour faire passer sens et allusion.
     Ce que je préfère utiliser c'est « la transposition » , en quelque sorte, quand la chose est possible, un léger décalage, un glissement poétique ou du sens, une euphonie parlante à la signification proche, selon les cas et les besoins.
     Je crois aussi que l'on a parfois tendance à ne pas « chercher » suffisamment, dans les profondeurs de son langage, de ses ressources anciennes, de ses particularismes, de ses régionalismes. Les langues sont beaucoup plus riches, vastes et pleines de possibilités que l'on ne me semble le croire généralement. On peut souvent trouver des équivalents, la bonne expression, le mot précis et adéquat avec un peu de recherche et d'imagination analogique.


     9°) T'est-il arrivé de traduire des textes que tu n'aimais vraiment pas (je ne te demande pas de nom ;-)) et comment l'as-tu géré ?

     Eh bien, jusqu'ici, non, pas vraiment... , sauf que j'ai traduit les propos de quelqu'un avec lequel je n'étais pas du tout, mais alors pas du tout d'accord. J 'ai traité ses mots et ses idées comme ceux des autres, en m'efforçant d'en rendre au mieux le sens et la signification, mais sans adhérer aux idées exprimées alors, bien entendu.


     10°) Pour ton plaisir, lis-tu des livres en langue étrangère ou non ? Pourquoi ? Et les films ?

     Bien entendu. L'essence de l'activité de la lecture reste le plaisir , comme pour l'amour et la vie d'ailleurs. Et c'est également primordial pour un traducteur de lire beaucoup dans la langue qu'il traduit, à mon humble avis. Je lis donc en anglais, et pour diverses raisons : plus grand choix de titres et d'auteurs dans les domaines littéraires qui m'intéressent tout particulièrement, prix des livres bien plus bas (au Canada), préférence du texte original de l'auteur à la traduction (dans presque, mais pas dans absolument tous, les cas), pratique et fréquentation de la langue anglaise, que j'apprécie tout particulièrement, autant que ma langue maternelle en tous les cas, la possibilité de lire une foule de bons livres non encore traduits, le désir de les faire découvrir à d'autres lecteurs ou en les recommandant pour traduction à des éditeurs.


     11°) A ta connaissance, la situation des traducteurs (travail, statut...) est-elle différente en France et dans les autres pays francophones ? Je pense en particulier aux pays bilingues comme le Canada ou la Belgique... Le vocabulaire « français de France » ou « français du Canada » est parfois bien différent ; comment cela se reporte-t-il sur ton travail ?

     Ce statut est effectivement un peu différent. Le Canada étant un pays bilingue la traduction nous est, par définition, une nécessité dans presque toutes les activités et les sphères de la vie pratique, sociale, économique et culturelle. De plus, nos principales relations, nos échanges, se font surtout avec des pays anglophones et francophones. Toutes ces raisons font que la traduction et l'activité des traducteurs sont des choses dont nous ne pouvons nous passer.
     De plus, nous apprenons très tôt, tant à l'école que par « immersion culturelle » la seconde langue officielle (français ou anglais) et l'employons donc, souvent autant par goût ou plaisir que par nécessité. Tous les ministères et organismes gouvernementaux fédéraux (Canadiens) et même certains des provinciaux (Québécois) se doivent de fournir services et renseignements dans les deux langues officielles. Les traducteurs sont donc, vraiment et intrinsèquement, une nécessité vitale et fonctionnelle pour notre pays sur tous les plans, dans tous les domaines.
     Pour le reste, les traducteurs sont bien payés au Canada, aussi bien, sinon mieux qu'en France, sur diverses bases : ancienneté, qualifications, longueur, technicité, spécialisation et difficulté du texte, comme partout ailleurs quoi ! La principale différence réside dans les système à la page, au mot ou au signe, en fait. Le travail ne manque pas chez nous dans ce domaine.
     Et pour le développement culturel personnel et l'échange, un bilinguisme certain et solide est un atout et une richesse que je considère très importants. En fait, j'aimerais savoir maîtriser, bien connaître et utiliser plus de deux langues, mais il faut bien être raisonnable et savoir se limiter. L'accès à la langue de l'autre c'est aussi l'accès à l'avis et à la perspective de l'autre, c'est donc l'échange et le dialogue plus facilement établis.
     Pour le reste, le Canada a l'avantage, pour les traducteurs et leurs éditeurs, de faciliter, encourager et promouvoir largement la traduction des textes des auteurs canadiens écrivant dans l'une ou l'autre des deux langues officielles, et ce, dans les deux sens, que ce soit par les subventions à la traduction, les échanges et les divers autres programmes gouvernementaux d'aide aux traductions qu'utilisent abondamment les éditeurs ainsi que les autres industries culturelles (cinéma, télévision) .
     Et pour ce qui est de l'utilisation des divers vocabulaires des divers français parlés, écrits et utilisés dans le monde dans une traduction, tout dépend ici du public précis auquel elle est destinée. J'essaie de m'en tenir à un français de bonne tenue et compréhensible par tous, évitant parfois ce qui nous apparaît souvent comme quelques excès ou incongruités bien pittoresques ou franco-françaises. Nous bénéficions en général, de notre meilleure connaissance du monde anglo-saxon et de ses particularités et je ne me priverai certes pas d'utiliser les ressources, trouvailles et traductions déjà existantes dans le français du Québec (traduction de termes étrangers, mots rares ou anciens, ou négligés en France mais existant bien en français, bref toutes les ressources et richesses offertes par le vocabulaire agréé par l'Office Québécois de la Langue Française, par exemple), si elles sont adéquates et compréhensibles par tout francophone contemporain ouvert et de bonne volonté. Il lui sera probablement plus facile de lire et comprendre mes mots et mes phrases que celles que l'on peut retrouver dans une partie de la littérature régionale en France ou provenant d'autres anciennes colonies Françaises, à mon humble avis. Ce n'est certes pas ici un jugement de valeur, mais seulement une constatation exacte et lucide, je crois bien.


     12°) Quels sont ton pire et ton meilleur souvenir de traduction ?

     Le « pire » , mais je n'emploierais pas vraiment ce terme ici, disons le plus ardu et difficile à rendre et à « bien faire passer » dans un français du même esprit et niveau, mais pas difficile à lire en anglais, par contre, contenait beaucoup d'archaïsmes, de mots rares et de tournures stylistiques inhabituelles ou vraiment très personnelles. C'était un beau défi, mais un travail considérable... Mes meilleurs souvenirs sont les textes de de Lint et de Moorcock que j'ai traduits et également le travail sur mes propres textes traduits en anglais.


     13°) Es-tu en contact avec un (ou des) auteur(s) que tu traduis ? Comment est-ce que ça se passe ? Des anecdotes à raconter aux lecteurs d'Onire ?

     Avec des auteurs anglo-saxons, oui, un bon nombre. J'échange autant avec eux qu'avec les auteurs francophones que je connais, et c'est très plaisant et enrichissant. Mais pas directement avec ceux que j'ai traduits jusqu'ici, bien malheureusement et donc, je n'ai guère d'anecdotes précises à vous fournir sur le sujet, en rapport avec mes traductions, désolé là.


     14°) Y a-t-il une question que j'aurais dû te poser ou que tu aimerais poser à l'un de tes collègues assis sur la même sellette ? Dans ce cas, je me ferai un plaisir de la retransmettre !

     Oui, bien entendu, plein. Un exemple : qui ou quelle œuvre aimeriez-vous vraiment, puissamment, passionnément traduire, parmi ceux que vous n'avez pas encore rencontrés sur votre chemin de traducteur ?


     15°) Last but not least (super ! je sais au moins dire ça ;-)) Un grand merci à tous de votre participation !

     Merci à vous, de cette entrevue. Ce fut un très réel plaisir. Je vous souhaite, ainsi qu'à tous vos lecteurs, les meilleures choses au monde.

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