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Questions aux traducteurs

Lucie CHENU

Onire.com, janvier 2003

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     1°) Quelle(s) langue(s) traduis-tu, et dans quel sens ?

     De l'anglais vers le français. Je traduis occasionnellement vers l'anglais, mais je me limite alors à des domaines un peu plus techniques, où je peux me sentir à l'aise.


     2°) Est-ce que c'est long de traduire un texte de... mettons 100 pages ? Y a-t-il parfois des recherches particulières à faire (je pense à des termes techniques ou anciens, par exemple) ?

     Ça dépend du texte... J'ai effectivement, assez souvent, des recherches à faire lorsque l'auteur aborde un domaine qui ne m'est pas immédiatement familier, ou qu'il faut suivre à la trace des références culturelles qui doivent être adaptées autant que possible. Disons qu'en moyenne, je traduis en premier jet une dizaine de pages pour une journée de travail entière. Mais cela n'inclut pas les recherches, les relectures, les corrections etc. qui prennent un temps parfois très important et surtout, extrêmement variable.


     3°) Les éditeurs imposent-ils parfois des contraintes particulières (coupure ou rallonge de texte) ? Les textes sont-ils remaniés ou corrigés après être passés entre tes mains ? Comment est rémunéré un traducteur ? fixe ? droits d'auteurs ?

     J'ai entendu dire que certains éditeurs demandaient effectivement (voire imposaient) des coupures ou des rallonges, mais cela ne m'est jamais arrivé. En revanche, mon travail passe toujours entre les mains d'une direction littéraire — comme pour un auteur — l'éditeur demande alors parfois quelques remaniements principalement stylistiques. Ce travail s'est toujours fait main dans la main avec l'éditeur, dans une excellente ambiance, et c'est un processus extrêmement intéressant et instructif.
     Pour la rémunération, un traducteur est typiquement rémunéré comme un auteur : il touche un pourcentage du prix de vente du livre, éventuellement des rééditions, avec une avance sur cette somme. Les revues sont un cas un peu à part : elles proposent une rémunération fixe (généralement inférieure aux éditeurs de romans), mais en contrepartie, le traducteur conserve tous les droits sur son travail, ce qui lui permet d'en disposer comme il l'entend par la suite.


     4°) Je te connais comme traducteur de romans ou de nouvelles, t'est-il arrivé de traduire des BD, films, où autre chose ? ou de faire de la traduction/interprétation orale ?

     J'ai traduit quelques articles et interviews, mais pas de BD ou films. Je fais de temps à autre un peu d'interprétariat lors des festivals de littérature comme les Imaginales, mais cela reste très occasionnel. J'aimerais en faire davantage — j'adore parler anglais !


     5°) T'est-il déjà arrivé de co-traduire, et comment cela se passe-t-il ?

     Non, jamais...


     6°) Es-tu aussi écrivain(e) ? Si oui, est-ce fondamentalement différent ? Publies-tu sous un autre nom ? Si non, est-ce quelque chose que tu regrettes ?

     J'écris effectivement de temps à autre, en amateur... Je trouve que certains processus sont semblables, notamment pour ce qui concerne la clarté du style, les méthodes de retravail du texte achevé etc. La traduction m'a d'ailleurs énormément appris. Mais quand j'écris, il y a toute une procédure d'élaboration de l'histoire, des personnages qui est bien évidemment absente de la traduction. La rédaction est également différente — je suis guidé par l'auteur lors d'une traduction, et je dois retranscrire ses images du mieux possible, alors qu'avec mes textes, je dois construire ces images au fur et à mesure.
     Je ne publie que sous mon vrai nom.


     7°) Que signifient pour toi les termes « sourcier » et « cibliste » et comment te situes-tu dans ton approche de la traduction ?

     Pour moi, un traducteur « sourcier » colle le plus possible au texte d'origine ; un « cibliste » pense avant tout à son public et va tenter d'adapter la traduction à celui-ci (principalement pour les références culturelles ou les jeux de mots : au lieu de les expliciter au risque d'en perdre totalement le sel, le traducteur va essayer de faire glisser le sens voulu par l'auteur vers quelque chose qui soit compréhensible par son lectorat).
     J'avoue ne pas avoir réfléchi profondément à ma situation par rapport à ces deux positions extrêmes. J'essaie de faire une traduction qui soit le plus abordable possible pour un lecteur français ; donc je suppose que cela fait de moi un cibliste. En même temps, je pense qu'il est primordial de retranscrire le parfum culturel d'un auteur, donc cela ferait de moi un sourcier... Je dois être entre les deux, alors !


     8°) Il y a certaines particularités des différents langages qui sont intraduisibles. Par exemple : comment choisir entre le « tu » et le « vous » anglo-saxon ? entre Bilbo Baggins et Bilbon Sacquet ? Comment traduire « axeman » ? Des jeux de mots intraduisibles y compris dans les noms propres ? Y a-t-il d'autres exemples de ce genre dans la (les) langue(s) que tu traduis ?

     Ce qui est primordial à mon avis, c'est d'adapter le sens du texte à l'intention du lecteur — sans trahir ou fondamentalement chambouler les intentions de l'auteur. C'est ainsi que je procède pour choisir entre le tutoiement et le vouvoiement, par exemple. Je me demande ce qui paraîtra le plus naturel par rapport à ce qu'a voulu l'auteur. Pour les jeux de mots, s'il est impossible de les adapter tels quels, j'essaie d'en faire glisser le sens pour construire un autre calembour qui, s'il n'a pas forcément le même sens, pourra paraître aussi naturel (et drôle ! enfin, j'espère !) dans le contexte que celui d'origine. Si c'est impossible, en dernier recours, je déplace le jeu de mots ailleurs en utilisant une référence culturelle francophone. Chaque exemple constitue un problème différent, et je n'ai aucune règle fixe. Je pense que ce qui compte dans ces cas-là, c'est la sensibilité du traducteur vis-à-vis de l'auteur sur lequel il travaille.
     Par exemple, dans cet esprit, j'ai eu des choix assez difficiles à faire pour les romans de Kathleen Goonan, qui font de nombreuses références pointues au jazz et au blues. Le public français ne connaît en général pas ces références ; mais les romans sont structurellement conçus selon ces formes artistiques, et renvoient constamment à l'histoire des États-Unis ; dans ces conditions, il est impossible de faire glisser ou d'adapter le fond culturel des livres — cela reviendrait à écrire des romans entièrement différents. J'ai donc choisi d'expliciter les références pointues par des notes, mais de remplacer les titres d'ouvrages traduits par les équivalents français quand c'était le cas, cette fois sans les expliquer... En revanche, j'ai adapté les noms des personnages en français, car il s'agit souvent de noms communs à valeur symbolique, que l'on retrouve tout au long des récits. Bref, j'ai essayé de ne pas dénaturer le fond culturel très important des livres, tout en adaptant ce qui pouvait l'être pour le public français.


     9°) T'est-il arrivé de traduire des textes que tu n'aimais vraiment pas (je ne te demande pas de nom ;-)) et comment l'as-tu géré ?

     Ça m'est arrivé une fois. Il m'est également arrivé de traduire des textes pour lesquels je ne me sentais pas d'affinité particulière. Cela m'a simplement demandé plus de temps et d'attention ; je me suis surveillé de très près, afin de m'assurer que je ne dénaturais pas l'auteur. Je me suis moins amusé que d'habitude, mais cela n'a pas été un supplice non plus !


     10°) Pour ton plaisir, lis-tu des livres en langue étrangère ou non ? Pourquoi ? Et les films ?

     Oh oui, je lis presque toujours les anglo-américains en VO (à de rares exceptions près : je sais que certains romans gagnent à être lus en traduction, parce que le traducteur a énormément retravaillé un style imparfait). Faire cet aveu va me faire immédiatement haïr de toute la profession, j'en ai peur :-) Disons que je préfère lire en VO parce que je préfère remonter le plus près possible de l'auteur, mais si j'ai un livre en VF, je lirai la VF sans déplaisir. Étant bilingue, je suppose que cela fait partie du désir de pratiquer mes deux langues à parts plus ou moins égales...
     Pour les films et les séries, je suis beaucoup plus intransigeant, car je trouve que les traductions sont souvent très médiocres ; j'ai tendance à repérer trop facilement les calques de l'anglais et cela me gâche complètement le plaisir.


     11°) A ta connaissance, la situation des traducteurs (travail, statut...) est-elle différente en France et dans les autres pays francophones ? Je pense en particulier aux pays bilingues comme le Canada ou la Belgique... Le vocabulaire « français de France » ou « français du Canada » est parfois bien différent ; comment cela se reporte-t-il sur ton travail ?

     Je n'ai pas de connaissance de ces statuts... Et j'ai toujours traduit pour la France, donc...


     12°) Quels sont ton pire et ton meilleur souvenir de traduction ?

     Je n'ai pas vraiment de mauvais souvenirs de traduction ; c'est un travail que j'aime beaucoup, et les difficultés constituent toujours un jeu intellectuel que j'ai plaisir à résoudre. Mon meilleur souvenir est peut-être l'adaptation des jeux de mots et la nervosité du style de La Transpiration des Dieux in Asphodale 3. Je me suis aussi beaucoup amusé pour De nouveaux mots de pouvoir in Asphodale 1, où le vocabulaire des commerciaux d'entreprise fait irruption dans un monde de fantasy médiévale.


     13°) Es-tu en contact avec un (ou des) auteur(s) que tu traduis ? Comment est-ce que ça se passe ? Des anecdotes à raconter aux lecteurs d'Onire ?

     J'essaie effectivement d'être en contact avec les auteurs que je traduis ; je leur pose beaucoup de questions afin d'être certain de bien adapter leur pensée. Cela se passe toujours très bien, les auteurs sont en général ravis que l'on fasse attention à bien transmettre ce qu'ils ont voulu dire.
     Des anecdotes... ? Je ne sais pas... Il y a bien ce mot très précis d'architecture, dans Queen City Jazz, dont je n'arrivais à trouver une traduction adéquate nulle part ; et je ne voulais pas me satisfaire d'un générique « poutre » ou « pilier ». J'ai donc acheté un petit dico d'architecture français, j'ai scanné un schéma annoté de la charpente d'un toit et j'ai envoyé ça à Goonan pour qu'elle pointe exactement le mot auquel elle faisait référence !


     14°) Y a-t-il une question que j'aurais dû te poser ou que tu aimerais poser à l'un de tes collègues assis sur la même sellette ? Dans ce cas, je me ferai un plaisir de la retransmettre !

     Oh non, je ne vois pas... C'est déjà très complet :-)


     15°) Last but not least (super ! je sais au moins dire ça ;-)) Un grand merci à tous de votre participation !

     Mais c'est avec plaisir ! Merci beaucoup à vous de cette démarche ! ;-)

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