Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Préface à La Boîte à maléfices de Robert Bloch

Jacques CHAMBON

Casterman, Collection Autres temps, autres mondes, janvier 1981

     Présenter Robert Bloch semble à première vue une entreprise inutile. Qui ne connaît au moins l'auteur de Psychose (1959), le roman qui devait donner lieu à l'un des films les plus impressionnants d'Alfred Hitchcock ? Pourtant, ce n'est que tout récemment que le public français, grâce aux efforts de François Guérif, directeur de l'excellente collection « Red Label », a pu avoir accès à quelques-uns des meilleurs romans de Bloch (L'Écharpe, L'Incendiaire, Le Crépuscule des stars). Et si l'on regarde du côté des États-Unis, on s'aperçoit, sans oser y croire tout à fait, que l'essentiel de l'œuvre de ce maître de la terreur, soit plus de 300 nouvelles fantastiques, policier es ou de science-fiction, demeure dispersé dans des revues et des recueils épuisés ou difficiles d'accès — ainsi, ce n'est qu'en 1977, avec la parution de The Best of Robert Bloch, dans la collection dirigée chez Ballantine par Lester Del Rey, que le public américain a pu disposer d'un choix de nouvelles comparable dans sa conception aux Contes de terreur, l'admirable anthologie que Bloch composa en 1974 pour la collection « Aventures Fantastiques » (Opta), alors dirigée par Michel Demuth. D'où cette situation paradoxale : célèbre, Robert Bloch n'en demeure pas moins un auteur relativement méconnu.
     A cela, plusieurs raisons. D'abord Bloch n'a pas un public mais des publics aussi divers que les genres qu'il pratique. « Même à l'intérieur d'un même genre, » précise-t-il 1, « je ne me suis jamais confiné dans un style ou une thématique bien précis. Résultat : ce qui plaît à certains lecteurs déplaît aux autres. Ceux qui se sont trouvés apprécier mes premiers récits fantastiques, tout empreints de l'influence de Lovecraft, ont tendance à négliger le reste de ma production, généralement plus réaliste. Les fans de science-fiction ne veulent souvent rien savoir de mes écrits fantastiques ; les amateurs de récits policiers ou à suspense, confrontés au fantastique ou à la SF, crient haro sur les deux genres. Les gens sérieux méprisent ma veine humoristique ; leurs contraires continuent à me demander plaintivement de nouvelles aventures de Lefty Feep. » Par ailleurs, il s'est souvent exprimé à travers des média voués à l'éphémère : revues, mais aussi radio (nombreux scripts pour une émission qui connut un durable succès aux États-Unis, Stay tuned for terror) et, depuis le début des années 60, télévision et cinéma (où ses scénarios, qu'ils soient originaux ou inspirés de ses nouvelles, n'ont, hélas, pas toujours bénéficié d'une mise en image de classe hitchcockienne). Mais c'est peut-être l'humilité de l'auteur qui explique le mieux la place modeste qu'il occupe sur les rayons de nos libraires. Très sceptique quant à son « génie », Bloch ne s'est jamais considéré que comme un artisan dont le métier est de faire peur aux gens. Ce métier, il essaie de le faire le mieux possible, et s'il lui est arrivé de défendre un livre comme Psychose, ce n'est qu'autant qu'il s'est trouvé confronté au mythe, dégonflé par Hitchcock lui-même mais cher aux hitchcockiens, selon lequel le « Maître » aurait tiré un film génial d'un roman de quatre sous. Pour le reste, Bloch a tendance à se soucier assez peu de la promotion de son œuvre. Il écrit — à la demande, selon ses besoins d'argent ou les déclics de son imagination, mais toujours pour une consommation immédiate, uniquement préoccupé de divertir, laissant à d'autres le soin de cajoler sa production, s'étonnant même, parfois, qu'on puisse la cajoler.
     Et cependant, il y aurait de quoi tirer orgueil d'une carrière aussi exemplaire que la sienne. Né en 1917 à Chicago, il découvre la célèbre revue Weird Tales à 10 ans. Dès lors, chez cet enfant précoce déjà passionné de théâtre, de cinéma (il dit avoir gardé un souvenir indélébile de la version 1925 du Fantôme de l'Opéra) et de littérature « adulte » (Mark Twain, Washington Irving, Edgar Poe, Hawthorne, etc.), c'est le coup de foudre. Notamment pour les récits de H. P. Lovecraft, à qui il écrit à l'âge de 15 ans pour lui faire part de son admiration et lui demander où il pourrait se procurer de vieux numéros contenant ses histoires. Lovecraft répond, et c'est le début d'une correspondance qui durera jusqu'à la mort prématurée de ce dernier en 1937. Encouragé à écrire par son idole qui, en bon professeur, lit ses œuvres de débutant, les corrige, dispense conseils et compliments, Bloch vend sa première nouvelle à Weird Tales à l'âge de 17 ans. D'autres vont suivre à une cadence assez impressionnante et Bloch, dont les parents n'ont pas les moyens de lui faire poursuivre des études supérieures qui, en cette période de Dépression, l'auraient de toute façon conduit au chômage, envisage de plus en plus sérieusement de tenter une carrière d'écrivain. Car non seulement celle-ci commence à lui permettre de gagner sa vie, même si ce n'est que modestement, mais elle lui apporte les contacts humains qui lui ont manqué durant son enfance 2. Il correspond avec les écrivains du « Cercle Lovecraft » (Donald Wandrei, Frank Belknap Long, Clark Ashton Smith, August Derleth, etc.) ; participe à Milwaukee, la petite ville du Wisconsin où il est venu habiter en 1927, aux réunions des « Milwaukee Fictioneers », groupe d'une vingtaine d'écrivains à plein ou à mi-temps, dont Stanley Weinbaum, Ralph Milne Farley, Ray Palmer (qui, promu rédacteur en chef d'Amazing, devait le pousser en 1939 à tenter sa chance dans la science-fiction) ; devient l'ami d'un autre fan de Lovecraft, Henry Kuttner, qui, l'année de la mort du « Maître », l'invite à passer quelques semaines chez lui, à Beverly Hills, lui faisant rencontrer Catherine L. Moore, Fritz Leiber et quelques autres futures célébrités...
     Marié en 1940 et bientôt père de famille, Bloch se trouve mis dans l'obligation d'avoir des revenus réguliers et, toujours à Milwaukee, il entre en 1942 dans une petite agence de publicité où il restera onze ans. Il n'en continue pas moins à écrire, délaissant occasionnellement le fantastique et la science-fiction pour le récit policier ou à suspense, abordant le roman, affirmant de plus en plus son originalité, s'assurant même un début de notoriété avec Yours Truly, Jack The Ripper 3, nouvelle parue dans Weird Tales en 1943, qui fut aussitôt adaptée à la radio et devait devenir un classique du conte de terreur. De la radio, pour laquelle Bloch allait par la suite adapter une quarantaine de ses nouvelles, à la télévision, en plein essor vers la fin des années 50, il n'y avait qu'un pas que Bloch franchit en 1959 grâce aux bons offices d'un ami installé à Hollywood et à l'accueil favorable que reçoivent ses premiers scripts. 1959, c'est aussi l'année où Hitchcock achète les droits d'adaptation de Psychose. Définitivement « lancé », Bloch peut alors venir s'installer à Hollywood, dans cette usine à mythes qui l'a toujours fasciné. C'est là qu'il vit depuis, écrivant surtout pour l'écran — le petit et le grand — , mais faisant de temps en temps à ses lecteurs la surprise de remarquables romans et de juteuses nouvelles. C'est ainsi qu'en 1979 ont paru Such Stuff As Screams are made of, recueil contenant quelques nouvelles récentes, et Strange Eons, roman « spéculatif » où Bloch rend hommage à son ancien maître, qui n'aurait pas été un auteur de fiction, mais l'historien et le prophète d'une hideuse menace pesant sur notre monde...
     Cette irrésistible ascension est celle d'un authentique professionnel, d'un de ces « self-made men » à l'américaine qui affirment avoir eu seulement de la chance mais ne font confiance qu'au travail pour faire fructifier leurs dons naturels. Sans doute le contact de Bloch avec Lovecraft a-t-il été déterminant, mais il ne faut pas prendre ses paroles trop au sérieux quand il dit : « Supposez que ma première lettre à HPL se soit perdue ? Aujourd'hui, mon métier pourrait très bien consister à faire traverser les passages cloutés aux enfants des écoles ! » En fait, c'est malgré Lovecraft plutôt que grâce à lui que Bloch s'est fait un nom dans le domaine du fantastique et de la terreur. Loin de brandir sempiternellement le flambeau lovecraftien, à la manière d'un August Derleth, il s'est progressivement forgé un ton, une technique, un univers entièrement personnels — au point que l'on peut voir dans le fameux récit 4 où, avec la permission de celui-ci, il a mis Lovecraft en scène et l'a fait mourir, comme le geste fondateur d'une évolution qui devait marquer tout le fantastique moderne.
     Dans les premiers textes de Bloch, comme dans la production initiale d'un Kuttner ou d'un Leiber, la terreur vient de l'extérieur. Les personnages affrontent des entités démoniaques, pour la plupart héritées de la mythologie lovecraftienne, qui ont autrefois régné sur la terre et mènent, depuis les anciens cimetières, les souterrains et les maisons abandonnées où elles ont trouvé refuge, leur guerre de reconquête contre les humains. Dépourvus de toute épaisseur psychologique, ces personnages sont de simples regards terrifiés par lesquels le lecteur est mis en présence d'horreurs sans noms, d'êtres maléfiques appartenant à d'autres temps ou d'autres mondes. Peu à peu cependant, à mesure que Bloch gagne en maturité — et peut-être parce que ses incursions du côté de la littérature policière l'habituent à plus de réalisme — on assiste chez lui à un déplacement du fantastique. Loin d'être un donné sur lequel viennent buter les protagonistes, celui-ci naît du regard qu'ils portent sur la réalité : la terreur vient de l'intérieur, des maladies de l'esprit et des aberrations qu'elles engendrent. Nous sommes passés de ce que certains critiques américains ont appelé le stade « pré-freudien » du conte fantastique (entendons par là que l'apport de Freud n'y est pas délibérément assumé) au stade « post-freudien » — celui où le psychologique, le plus souvent dans ses aspects pathologiques, double ou relaie carrément le surnaturel au niveau des motivations et des explications.
     C'est là, pour reprendre les termes de Jacques Goimard, « la forme de fantastique la plus adaptée à une civilisation qui a cessé de croire aux fantômes, mais non de produire les fantasmes d'où les fantômes ont émergé » 5, celle où se sont illustrés un Bradbury, un Sturgeon ou un Matheson. Encore faut-il préciser qu'elle se présente chez Bloch d'une façon toute particulière. « Si vous me lisez attentivement, » dit-il dans un entretien 6, « vous remarquerez que je ne suis pas beaucoup plus convaincu par les théories freudiennes que par les superstitions d'autrefois ; parmi les psychanalystes qui peuplent mes histoires, beaucoup sont ineptes ou incompétents. J'utilise les idées freudiennes parce qu'elles sont désormais largement répandues dans le domaine public ; elles ont par conséquent sur le lecteur moderne la même force de persuasion qu'avaient jadis les sciences occultes. Quant aux postulats thérapeutiques, je n'ai aucune qualification pour porter un quelconque jugement sur eux. Mes propres penchants me porteraient plutôt vers Jung que vers Freud. Ce qui, par un curieux cheminement circulaire, tendait à nous ramener vers les concepts qui sont à la base des croyances superstitieuses : les symboles relevant de la mémoire raciale, l'inconscient collectif, etc. »
     Prise de distance vis-à-vis des anciens comme des modernes : ainsi pourrait se résumer ce qui fait la spécificité du récit « blochien ». C'est elle qui lui permet de nous surprendre encore quand il s'empare des thèmes les plus traditionnels de la littérature fantastique ou de SF — qu'il fait siens par le point (de vue adopté, le cadre ou tel brusque virage de la narration ; c'est elle qui lui fait convoquer dans l'univers du quotidien les spectres dont on pensait être définitivement débarrassé ; c'est elle enfin qui est à la base de son humour, d'une certaine façon pince-sans-rire de faire jouer les ressorts de l'épouvante où il faut peut-être voir son image de marque. N'oublions pas que Bloch a toujours été un amateur de jeux de mots (beaucoup de ses nouvelles reposent d'ailleurs sur des calembours ou des expressions toutes faites auxquelles il donne une portée inattendue), qu'il fit ses premières armes d'écrivain en rédigeant des sketches comiques pour les fêtes de son lycée, et que son amitié avec Buster Keaton (pour lequel il écrivit un rôle dans un film resté dans les limbes) compta certainement autant que sa correspondance avec Lovecraft. Bloch, en homme cultivé qui non seulement a lu Freud mais a peut-être aussi entendu parler de Bergson, a même sa théorie sur la question : « Pour moi, l'horreur et le comique sont comme les deux faces d'une même pièce. Tous deux ont pour dénominateur commun le grotesque, l'inattendu. Dans la plupart des cas l'humour repose sur une rupture, exactement comme le choc de l'horrible repose sur une espèce de rupture. L'élaboration d'un récit de terreur ressemble beaucoup à la construction d'un gag. L'horreur peut d'ailleurs avoir elle-même quelque chose de risible. Regardez ce qui se passe parfois pendant la projection d'un film d'horreur : l'assistance rit — d'un rire nerveux. C'est une façon de se défendre contre les différentes figures de la mort, de les dégonfler par le burlesque, de les apprivoiser. » 7
     Rassembler des textes typiquement « blochiens » tel est le principe qui a présidé à la composition de cette anthologie. Les récits sélectionnés, présentés dans l'ordre chronologique, s'échelonnent donc tout naturellement du début des années 50, époque à laquelle Bloch a définitivement liquidé l'influence de Lovecraft, à nos jours. Ils relèvent pour la plupart du domaine du fantastique, comme en relève le plus gros de la production de l'auteur, mais on rencontrera aussi dans ces pages quelques nouvelles de science-fiction très significatives de la façon dont Bloch sait en renouveler les stéréotypes, et par là même très significatives de l'unité de son inspiration. Quant à sa veine « policière » ou « criminelle », la vocation de cette collection admettait difficilement qu'elle fût représentée, mais on la trouvera mêlée, d'une certaine manière, à une nouvelle de SF et à deux ou trois textes fantastiques. Il s'agissait en effet de donner une image à la fois aussi variée et aussi cohérente que possible d'une œuvre qui, loin d'être mineure par rapport à celle du romancier, prépare ou prolonge cette dernière, lui est même souvent supérieure. Sans doute cette image est-elle loin d'être complète — il reste encore beaucoup d'excellentes nouvelles de Bloch à traduire en français ou à redécouvrir — mais elle n'en donne pas moins, croyons-nous, une idée assez juste de quelques-uns des thèmes privilégiés de l'auteur (notamment celui du double et de l'identité), de la joyeuse désinvolture de son approche de l'atroce et d'un art de conter, de manipuler le lecteur, qui, lorsqu'on y réfléchit bien, rendait fatale la rencontre du « prince de la nouvelle à faire frémir » et du « roi du film de suspense ».

Notes :

1. Postface à The Best of Robert Bloch, Ballantine Books, N.Y.
2. «Mes professeurs, me trouvant doué, m'ont fait sauter plusieurs classes. Cela a eu des conséquences désastreuses. A l'âge de huit ans, j'étais encore un petit garçon et me trouvais avec des élèves plus grands que moi de vingt centimètres. Je ne pouvais physiquement pas rivaliser avec eux. Je me suis encore plus renfermé sur moi-même et mes lectures. Dès lors, ce fut une enfance solitaire. » (« Entretien avec Robert Bloch », Polar, n° 3, juin 1979.)
3. In Vingt pas dans l'au-delà (Casterman), sous le titre de Votre dévoué Jack l'Eventreur.
4. Le Rôdeur des étoiles, in Les meilleurs récits de Weird Tales 2, éd. J'ai Lu.
5. Introduction à Un bonbon pour une bonne petite, in Histoires d'occultisme, Presses-Pocket.
6. «Robert Bloch », in Speaking of Science-Fiction : The Paul Walker Interviews, Luna Publications, 1978.
7. «The Robert Bloch interview », Cobblestone, n° 29, vol. 4, été 78.

Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Biographies, catégorie Bios
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 79155 livres, 91947 photos de couvertures, 75147 quatrièmes.
9025 critiques, 43022 intervenant·e·s, 1660 photographies, 3772 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres et ne publions pas de textes.
Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2023. Tous droits réservés.