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Humour

George W. BARLOW

Le Monde de la Science-fiction. M.A. éditions, 1987

          La sagesse populaire dépeint volontiers le science-fictionniste comme un être dénué de tout sens du ridicule, aux dépens duquel il est aisé d'exercer son ironie ; et même pour le critique plus averti, il est tentant de penser que toute note humoristique risquerait d'ébranler la crédibilité fragile de la SF. En fait, si l'on peut se gausser de la suffisance de certaines oeuvres à prétentions scientifiques ou prophétiques, de la naïveté des débuts du genre - oserons-nous citer le patriarche Hugo Gernsback ? - il manque si peu de SF délibérément comique - un coup d'oeil aux couvertures le montre - que l'on ne peut espérer en mentionner qu'une infime partie dans le cadre de cet article, dans la mesure même où la SF est riche en thèmes qui prêtent à rire.

          Tenez, les extraterrestres : il n'est pas nécessaire d'y croire pour en tirer des effets intéressants, notamment en confrontant leurs idiosyncrasies physiologiques et psychologiques avec celles des humains, comme le font par exemple Keith Laumer par le truchement d'un employé d'ambassade (Retief's War, 1966 - une dizaine de nouvelles dans Galaxie 2e série) et Piers Anthony par celui... d'un dentiste (Prostho Plus, 1967/68 - une demi-douzaine de nouvelles dans la même revue).

          S'il est vrai, selon Bergson, que le comique est du mécanique plaqué sur le vivant, combien n'en trouvera-t-on pas dans les robots et autres étranges machines chères à la SF : sous le pseudonyme de Lewis Padgett, H. Kuttner et C. Moore en faisaient leur spécialité, ainsi d'ailleurs que des histoires d'inventeur farfelu. C'est, en principe par excès de rigueur logique que pèche un robot, tel celui de Cruelles équations de R. Sheckley (The cruel equations, 1961, dans Et quand je vous fais ça, vous sentez quelque chose ?, 1971, Livre de Poche) ; mais il arrive aussi que la machine ait des caprices, comme dans La Seule Chose indispensable du même auteur (The necessary thing, 1955, dans Le Livre d'Or de Robert Sheckley), que la technologie s'emballe comme dans Mécasme de Sladek (The reproductive system, 1968, Presses Pocket) ; et, avec l'avènement de l'ordinateur, le savant fou peut se survivre à travers sa machine à penser - et à délirer - comme dans L'Effet Muller-Fokker du même auteur (The Müller-Fokker Effect, 1970, Opta).

          Sur le voyage dans le temps, Wells avait écrit un roman dramatique et didactique ; dans La Première Machine à temps (The first time machine in Lune de miel en enfer), en quelques lignes avec chute, Fredric Brown en fait un usage parodique et paralogique. Mais ce thème, tout comme celui des voyages interplanétaires, vaut surtout par les confrontations qu'il permet : Mark Twain, dans Un américain à fa cour du roi Arthur (A Connecticut Yankee in King Arthur's Court, 1889, ODEJ), se moque abondamment de nos ancêtres médiévaux, "sympathiques gaillards au coeur simple et au cerveau à peine suffisant pour appâter un hameçon" ; inversement, dans Les Croisés du cosmos Poul Anderson nous les montre s'emparant d'un empire galactique - et il triomphe largement sur son propre terrain de l'auteur de Tom Sawyer, car il est un peu trop facile de faire rire de ceux qui ne partagent pas notre science, et beaucoup plus stimulant de ridiculiser les insuffisances d'une civilisation pleine de suffisance.

          C'est dire que, lorsque la SF fait rire, c'est souvent dans une intention satirique : voir, dès 1872, le parallèle que fait Samuel Butler entre banques en Erewhon et églises en Angleterre ; et, cent ans plus tard, dans Clone (TSF), la parodie que fait Richard Cowper des divers "mouvements pour les droits civiques des X" en remplaçant la variable par "les singes" ! De Voltaire et de Montesquieu, cette SF-là a retenu qu'un témoin dénué de culture ou nourri d'une autre culture était utile pour mettre la nôtre en jugement : dans Rapport sur la "grande gare centrale" de Leo Szilard (in La Voix des Dauphins), le "Persan" s'appelle Xram ; et, dans Les Erreurs de Joenes de Sheckley (Journey Beyond Tomorrow, 1962, Presses-Pocket), le Candide, ou l'Ingénu, vient des îles du Pacifique et subit bien des mésaventures dans L'Amérique utopique (premier titre du roman dans Fiction, nov. et déc. 1963) dont il s'échappe juste avant qu'elle se suicide.

          C'est là un des nombreux cas où l'anticipation sert à mettre en garde contre les travers d'aujourd'hui en peignant leurs développements caricaturaux de demain : dans le recueil de Szilard cité plus haut, les USA ayant perdu la troisième guerre mondiale subissent à leur tour des procès de criminels de guerre, et la loi se... mord la queue en assujettissant l'insémination artificielle aux règlements sur la pureté des produits alimentaires ! Robert Young s'attaque, dans Idylle dans un parc à voitures d'occasion du XXIe siècle (Romance in a Twenty-First century used car lost, 1960 dans Fiction : 98) au culte de l'automobile en imaginant que ceux qui en seront dépourvus seront traités de nudistes, et dans Septembre avait 30 jours (Thirty days had september in Histoires de robots) à la société de consommation en prévoyant un temps où l'on sacrifiera les écoles aux routes et où l'on adaptera les grandes classiques en westerns.

          Il aurait pu dire "en SF", car celle-ci pratique largement l'auto-parodie : tout autant qu'au militarisme, Harrison s'en prend à Etoiles, garde-à-vous ! de Heinlein dans Bill, le Héros galactique, et Spinrad à une fiction raciste et belliciste tout autant qu'au nazisme dans Rêve de fer - censé écrit par Hitler dans un univers parallèle où il n'a pu satisfaire qu'en imagination ses effroyables fantasmes.

          Univers parallèles : autre thème propice à la satire, à commencer par celle de la SF elle-même dans L'Univers en folie de Fredric Brown où sont réalisés, et accumulés, les poncifs du genre. Mais la confrontation avec d'autres développements historiques que le nôtre conduit aussi à relativiser ce dernier, à ne pas le prendre trop au sérieux, non plus que les grands personnages qui y ont joué les rôles principaux et auraient pu en jouer de tout différents : source de comique exploitée avec discrétion dans Les Aventures uchroniques d'Oswald Bastable de Michael Moorcock et, dans Caroline, oh ! Caroline de Paul van Herck, avec une verve débordante.

          A l'autre extrême, c'est avec froideur et rigueur qu'Asimov développe rationnellement une notion absurde dans une parodie de rapport scientifique, Les Propriétés endochroniques de la thiotimoline resublimée (The Endochronic Properties of Resublimated Thiotimoline, 1948 in La Mère des mondes, Présence du Futur).

          L'humour au sens strict étant l'art de sourire de ce qui vous est le plus cher, on ne s'étonnera pas qu'il ait pris cette forme chez les deux plus savants des science-fictionnistes, Asimov et Clarke : ce dernier, dans ses Tales from the White Hart (1957) met en scène un certain Harry Purvis (un hâbleur - mais Clarke avait utilisé ce pseudonyme !) dont les démonstrations imperturbables aboutissent à défier le sens commun - mais n'est-ce pas ce que fait toujours la science de pointe ? A l'opposé de cet humour ultra-logique, la SF permet aussi, en débordant les limites de notre cadre de vie, un comique débridé, a-logique : à Paul van Herck déjà cité, on pourrait adjoindre cette fois Douglas Adams, avec notamment son Guide du routard galactique (The Hitchhiker's Guide to the Galaxy, 1979, Présence du Futur). Ce sont même nos conceptions fondamentales de l'ordre naturel que peut bouleverser la SF : chez Robert Sheckley, après avoir participé aux mésaventures de terriens confrontés à des façons de penser totalement étrangères - par exemple lorsque La Suprême Récompense est une mort particulièrement atroce (The victim from space, 1957, in Le Livre d'Or de Robert Sheckley) - voire obligés de se conduire en extraterrestres parce que victimes d'un Echange standard, on finit pas considérer notre monde soumis à des lois fixes comme Le Monde pétrifié(The petrified world, 1968, in Et quand je vous fais ça...), parcelle sclérosée et morte d'un univers "bigarré... protéiforme et magique... qui permet à l'imagination de folâtrer sans limites" (F. White dans XXth century SF writers, 1980), notamment dans le désarçonnant Options où l'humour se marie au zen et où la SF métalogique débouche sur la métaphysique.

          Lecture

          - Histoires à rebours, anthologie composée par Jacques Goimard (Livre de Poche, 1976).
          - Le Jeu de l'humour et du bizarre, anthologie de Raymond Milesi - Ed. F. Valéry, 1983.
          - Comique et Science-Fiction, Cahier Comique Communication dirigé par H. Baudin (Université de Grenoble, 1984).
          - Humour et imaginaire, Cahiers du CERLI (Université de Limoges, 1984).

          Cf. Brown, Lafferty, Lem, Sheckley.

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