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Stephen King sur les traces de Poe

Roger BOZZETTO

Colloque de Cerisy autour de Stephen King. L'horreur contemporaine, septembre 2008

          L'une des raisons du succès de Stephen King tient en grande partie à son art de recycler — de manière à les faire paraître neufs — tous les signifiants de la littérature antérieure touchant à la terreur, ou produisant des effets de fantastique. Il y ajoute une culture adolescente venue des comics et des films d'horreur US, comme il le signale dans Anatomie de l'Horreur . Ainsi on peut repérer facilement que certains de ses romans sont l'expansion de récits connus : Simetière réactualise « La patte de singe » de Jacobs ; Jerusalem's Lot est à la fois une reprise de Dracula et un pastiche de Lovecraft ; Misery exploite, en en inversant les rôles, le thème gothique du tyran et de la victime innocente et sacrifiée. Il fait aussi référence à d'autres textes, plus classiques : Le talisman est inspiré par Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain. Ajoutons que la Bible est partout présente et que l'on pourrait aussi rapprocher certains aspects de Shining du conte Barbe Bleue. Mais l'un des auteurs qui semblent l'avoir le plus inspiré est cependant Edgar Poe — bien qu'on ait du mal à rapprocher l'aristocratique écrivain de cet auteur populaire.

          Pourtant Poe a inspiré King au moins dans « La Cadillac de Dolan » où se trouve en filigrane « La barrique d'Amontillado », et il met en exergue à Shining 1 « Le masque de la mort rouge » dont les échos scandent le récit, à la fois par dés références nombreuses de type

          « Et la mort rouge les tenait en son pouvoir » et par l'image de la pendule. Mais il oublie (ou peut-être se cache) que Shining est en fait un avatar de « La chute de la Maison Usher » 2 , avec, sur la fin, une touche d'horreur « à la Lovecraft ». Il le cache bien, car en apparence rien ne relie ces deux textes, l'un imprégné de l'atmosphère gothique et romantique d'un XIX°siècle qui pourrait être européen, l'autre qui renvoie explicitement aux USA des années contemporaines de l'écriture du texte, en 1977. De plus on passe sans transition d'un univers poesque de la terreur au monde kingien de l'horreur. Nous présenterons les deux univers antithétiques avant de nous intéresser à leurs rapports au genre gothique qui les nourrit de ses fantasmes, et que les deux auteurs adaptent à leur convenance pour des effets à la fois semblables et différents

 

          Deux univers antithétiques
          Rien de plus opposé que les univers de ces deux textes. On retrouve, dans le roman Shining, comme dans les sit com étasuniennes, les clichés et les conflits de valeur de la middle class US : la famille nucléaire, ses problèmes, et au centre les enfants. Ajoutons que le père apparaît en tant que looser, alcoolique et brutal, écrivain raté, alternant les moments d'enthousiasme et les dépressions. La mère est effacée, elle peine à se révolter, et envisage le divorce s'il n'arrête pas la boisson. Ajoutons le fils qui pourrait devenir une victime (comme le père l'a été de son propre père) mais qui, ici, est porteur d'un don qu'il a du mal à maîtriser. Cette famille est prise dans les soucis normaux du quotidien des sit com : recherche d'emploi, entretien d'embauche, ennuis avec la vieille voiture, visite au médecin, surveillance d'une chaudière etc. La famille a traversé les USA pour venir du Maine à Sidewinder. Elle visite l'hôtel en prenant l'ascenseur avec le gérant, les alentours avec le terrain de golf, la piscine, la buissaie, le terrain de jeux pour enfants. On voit aussi la cuisine, vraiment énorme et inquiétante, avec ses stocks de provisions pour l'hiver. On a une vue depuis l'hôtel de même qu'à l'arrivée nous avait gratifiés par Wendy de l'hôtel entrevu comme un paradis niché dans les Rocheuses.
          L'Overlook, puisque tel est le nom de l'hôtel, a une forte présence matérielle qui installe le récit dans un vraisemblable indiscutable — mais le nom lui-même n'est pas innocent puisqu'il suggère un au-delà des apparences. On saisit cette matérialité lorsque le gérant cicérone le présente, grimpant par l'ascenseur vers les salles de réception, entraînant la famille dans le véritable labyrinthe des couloir,s et donnant chaque fois une explication, qui satisfait les adultes mais pas l'enfant. Il en va de même du sous-sol où Jack, le père, guidé par Watson prend contact avec la machinerie et la chaufferie. Rien que de banal en apparence pour une famille qui va devoir entretenir un hôtel pendant l'hiver, dans un endroit isolé, en pleine montagne.
          Par contre « La chute de la maison Usher » est une nouvelle. Le texte correspond à une unité de lecture pour aboutir à un effet unique vers quoi tend, selon Poe, tout récit. D'où une économie de moyens et une structure qui insiste sur l'image de la fissure entrevue par un narrateur anonyme au début du texte. Celle-ci entraîne l'engloutissement final de la Maison Usher dans les marais qui l'entourent. Cette fissure, ligne folle qui parcourt le récit renvoie au nom de la sœur morte vivante Madline . Cette Maison Usher est un improbable château situé dans de vagues landes insituables et dont seuls quelques éléments signalent qu'il est très ancien. En outre, tout un vocabulaire laisse entendre qu'il présente des analogies avec les demeures dépeintes dans les romans gothiques. Les habitants du lieu sont des châtelains reclus, soumis à une malédiction comme dans Le Château d'Otrante. Ils semblent vivre de l'air du temps, et leur descendance, comme la perpétuation de la Maison, est impossible, car il s'agit d'un frère et de sa sœur jumelle. La mort rôde et finit par achever cette famille dans une ironique embrassade, alors que la fissure entrevue, comme une mad/line entraîne une autre embrassade néantisante entre les marais et le château. Rien de plus opposé donc, en apparence que les univers de ces deux textes. Pourtant ils entretiennent des liens subtils, en relation avec la prégnance de thèmes du roman gothique.

 

          Deux avatars du roman gothique
          Les romans gothiques développent une série de thèmes reconnaissables : isolement, éloignement, malédiction, enfermement dans une architecture dominatrice assise sur des souterrains, où une Surnature dicte sa loi. Un univers où les personnages sont manipulés, aussi bien le tyran que ses victimes, par une sorte de fatalité, où la folie peut jouer un rôle. Qu' en est-il de nos deux textes ?
 
          L'isolement et le piège
          Les deux récits sont situés dans des lieux isolés : le narrateur poesque doit traverser «  Seul et à cheval une étendue de pays particulièrement lugubre » afin d'arriver « en vue de la mélancolique maison Usher « (p.406). L'Overlook est certes perçu par Wendy comme un « joyau » mais dans lequel ils seront « vraiment emprisonnés dans la montagne »(p.88), malgré les ressources de la technologie moderne : téléphone, radio, et scooter des neiges. Deux lieux coupés du monde, où vont se dérouler de sombres drames en huis clos.
          Certes les raisons et les conditions de cet enfermement dans ces isolats ne sont pas les mêmes. Les jumeaux Usher sont enracinés dans le manoir : Roderick n'ose pas en sortir, Madeline est trop faible pour s'en aller, et seul le narrateur s'enfuira, paniqué, de cette maison maudite . En s'affaissant, elle ensevelira les derniers descendants de la lignée des Usher dans les eaux de l'étang qui sera leur tombeau. Par contre, dans le roman de King l'éloignement et l'enfermement, posés comme transitoires, sont volontaires. Il s'agit d'un choix et d'un pari. Choix d'un lieu coupé des tentations, qui vise à ressouder une famille au bord du divorce, pari pour Jack, un écrivain, de retrouver son inspiration dans un cadre et un rituel qui lui laisse du temps pour écrire. Pour Roderick la venue du narrateur n'apportera aucune aide, alors que, grâce à son don, Danny, le jeune fils, pourra obtenir l'aide d'Halloran et se sauver avec sa mère, loin de Jack, possédé par l'Overlook, et devenu la « créature » de l'hôtel maudit.

 

          L'architecture et le secret
          Dans les romans gothiques, le décor architectural assume la fonction d'un personnage important. Il participe activement aux effets de terreur auxquels sont soumis les autres personnages.
          Le Château d'Usher est saisi d'emblée comme insufflant un sentiment « d'insupportable tristesse » (p.460) qui annonce métaphoriquement l'état d'esprit des habitants. Par contre l'Overlook est présenté avec une façade brillante par Wendy et Jack, qui le décrivent avec le gérant comme « le plus beau site de l'Amérique »(p.90). Mais il engendre la terreur chez Danny, qui s'attend à y affronter son père devenu monstrueux et l'énigmatique « TROMAL » L'Overlook est donc ambigu : il cache d'horribles secrets que Danny perçoit lors de la visite où ses parents et le gérant s'extasient devant son apparence de luxe et de beauté. Ces horribles secrets constituent l'équivalent de la malédiction connue qui plane sur la lignée des Usher. Cette malédiction est explicitée par le narrateur poesque, comme une conséquence de la perpétuation du nom d'Usher « en ligne directe » (p.407). Dans le texte de Poe, on ne sait rien d'emblée, on soupçonne le passé ancien, une part maudite.

          Par contre, l'origine du Mal dans l'Overlook est difficile à cerner, car elle ne se réfère à aucune explicitation claire. Dans les deux cas cependant, la cause est à situer dans le passé. Passé lointain et immémorial chez les Usher, et qui est annoncé par le narrateur — comme la formule énigmatique dans le Château d'Otrante 3 , alors que mystère de l'Overlook est enfoui à la fois dans le passé et dans le sous-sol, sous forme d'un album, que trouve Jack et qu'il décide d'exploiter. Il le fait sans se rendre compte qu'ainsi il se fait ainsi « posséder » par l'esprit du lieu. Ce passé surgit effectivement sous forme d'images brutales qu'affronte Danny. Cervelle et sang dans la suite, femme morte dans la baignoire, animaux de buis qui l'assaillent etc. Dans les deux cas aussi, comme dans les romans gothiques, c'est du souterrain que remonte le passé enfoui. Ici du sous-sol à la proximité de la chaudière. Mais aussi de la mise au jour des turpitudes, des assassinats, des meurtres comme celui de Grady le premier gardien d'hiver qui a massacré sa famille. Tout cela est archivé, et se répand sous la forme de « résidus psychiques » dès que Jack trouve la boîte (de Pandore ?) 4. Cette « incarnation » contamine Jack, le possède et en fait un instrument à son service.
          La malédiction se concrétise dans le texte de Poe par la tentative d'enfermement du cadavre supposé de Madeline : à la fois dans un cercueil au couvercle vissé, derrière « une porte en fer massif » (p.416) Le tout dans une sorte d'oubliette située « à une grande profondeur » (p.415). Tentative vaine puisque Lady Madeline remontera lentement les marches de cet enfer, pour atteindre la pièce où se tiennent le narrateur et Roderick, et finira dans les bras de son frère entraînant leur mort et leur anéantissement dans un naufrage, qui est aussi celui du sens.

 

          Le destin et les personnages
          Dans le roman gothique le destin est inscrit d'emblée, sous une forme programmatique, comme on le voit avec le rêve prémonitoire de Lorenzo dans Le moine, ou par la légende énigmatique du Château d'Otrante. Ce destin, connu, est cependant refusé, mais en vain. Ici, Roderick Usher ne peut qu'attendre avec anxiété l'accomplissement de la malédiction qui frappe sa famille, et dont il est pourtant innocent. Il en va de même de Manfred le tyran, qui tente de ruser avec la parole ancienne. Roderick n'est pas un tyran, c'est un piètre artiste à la guitare, il est hypersensible, il subit. Madeline n'est pas victime d'un tyran, elle accomplit son destin de ligne ou de fin de lignée folle. Roderick entend les coups du destin frapper à sa porte après avoir enduré la lente montée de l'horreur dans les escaliers depuis la crypte, porte qu'il ouvre sur le quasi cadavre de sa jumelle pour l'étreindre . Cette étreinte « incestueuse » est vaine, la lignée s'arrête, le château s'effondre et se confond avec son reflet comme se confondent les deux images jumelles de la sœur et du frère.

          Chez King, Jack est brutal, ce n'est pourtant pas un tyran mais un faible. King lui octroie une enfance où son père alcoolique alterne les coups et les enthousiasmes, et Jack reproduit ce schéma avec son fils. Ajoutons qu'il semble avoir une intuition sur ce qu'il est réellement, sur son propre comportement et son destin : c'est ce qui apparaît dans le synopsis de ses nouvelles . Sa préférée est en effet Paul Delong Le Sagoin, « Derniers mois d'un sadique, tortionnaire d'enfants, avant son suicide » (p.339). Roderick, lui, peint sa prise de conscience nostalgique dans son poème « Le Palais hanté » 5.
          A la nostalgie et l'apathie de Roderick, King oppose la violence de Jack. Et à l'apathie de Madeline devant son destin, il oppose ici, à Jack le possédé, à la fois Wendy, Danny et Halloran —  appelé au secours . Ici les victimes se révoltent. Nous n'avons plus alors comme chez Poe une lutte contre le destin et une malédiction ancestrale. Nous assistons à la lutte manichéenne et sordide du Bien avéré contre un Mal absolu. Un Mal qui s'est emparé de Jack et en fait une « créature » quasi — lovecraftienne qui n'a plus que quelques traits de Jack — et qui meurt dans l'explosion de la chaudière.

 

          Deux écrivains jouant sur des thèmes gothiques
          On retrouve à de degrés divers dans les deux textes les mêmes signifiants, qui sont ceux des romans gothiques, mais le rôle qui leur est confié diffère.
          La thématique du gothique est ici utilisée par Poe de façon à créer un effet purement esthétique de terreur. Poe se situe dans le cadre d'un romantisme quasi symboliste déjà, dans des décors et avec des personnages qui ne sont que des prétextes à créer une atmosphère, comme dans un poème. La concrétisation d'un sentiment par un décor redouble la mélancolie annoncée d'emblée par la première impression du narrateur. Ce qui justifie une absence d'épaisseur du décor : il ne demeure que des bribes de l'architecture gothique, confortées par la lecture que fait le narrateur de la romance médiévale du Mad Trist . Ce Rendez vous insensé est à la fois le poème que lit le narrateur, et le commentaire anticipé de l'embrassade des deux jumeaux ainsi que celui qui fait coïncider le château d'Usher avec son reflet dans l'étang.
          King utilise les mêmes thèmes du gothique dans une optique quasiment opposée à celle de Poe. Celui-ci visait à susciter poétiquement de la terreur et la mélancolie, conséquence comme dans les romans gothiques, de l'extinction de la caste nobiliaire. King inscrit son texte dans l'univers des réalités quotidiennes de la middle class étasunienne. Les énormes châteaux gothiques sont remplacés par d'immenses hôtels, la Surnature lointaine qui a, comme dans les contes, lancé une malédiction, est relayée ici par une monstruosité sans nom, faite des « résidus psychiques » dont l'hôtel serait imbibé après les crimes qui y ont eu lieu. La figure du mélancolique joueur de guitare est remplacée par celle de l'écrivain raté, qui devient un tyran à cause de l'alcool et d'une enfance maltraitée. La sensibilité extrême de Roderick qui lui permet d'anticiper la venue de la morte vivante derrière la porte, est remplacée par le don de Danny qui lui permet d'anticiper les scènes pleinement visuelles où il va être confronté à la mort des autres et même à ce qui a failli être la sienne.
          Au rythme lent qui correspond à la lente désagrégation du monde de la Maison Usher correspond l'accélération du suspense que symbolise la température de la chaudière qui monte et conduit à la destruction de l'hôtel — non pas dans l'eau de l'étang mais dans une explosion cataclysmique. Belle scène cinématographique. Dans « La chute de la Maison Usher », la malédiction annoncée a eu lieu, comme dans le Château d'Otrante. Dans le texte de King le destin maléfique promis, l'advenue de TROMAL pour Dany, n'a pas eu lieu. Dans ce monde manichéen, le Bien a triomphé du mal, et nous avons un épilogue en forme de happy end très sit com étasunienne.


 

          Surnature et folie
          Dans les romans gothiques, la Surnature intervient expressément. C'est le cas dans Le Château d'Otrante, à la fois par la prophétie et par son actualisation qui est entamée avec la survenue du casque, puis de l'épée et enfin par la voix du saint reconstitué. Dans Le moine le diable intervient deux fois après être invoqué, et il avoue avoir tout manigancé avant de punir Ambrosio. Dans le texte de Poe, la Surnature n'intervient pas à visage découvert, mais sous forme d'une sorte de malédiction portée sur la lignée. Cependant à la différence de la prophétie du Château d'Otrante, qui vise à rétablir un ordre légitime, ici la malédiction est sans cause avouée. Elle demeure un mystère, comme le fait que, chez Kafka, Georges Samsa se réveille un matin cloporte.
          King ne fait pas intervenir une Surnature connue, le Diable ou le Dieu chrétien. Il fait appel à un certain merveilleux : le don de prescience de Dany, comme sa capacité à lancer des messages mentaux.Il utilise aussi une psychologie basique pour décrire Jack et en faire l'objet d'une possession par l'hôtel hanté, qui vient répondre à ses désirs inconscients. Jack serait psychiquement faible à cause de son désir d'alcool et par son ressentiment d'aigri. Il est facile à manipuler en nourrissant ses rancœurs,et en lui promettant la vengeance et du pouvoir. Il est alors aisé pour l'Overlook de jouer sur les refoulés de ce père ambigu. Jack va hésiter selon les périodes et les moments entre ce qui est présenté à ses yeux comme des hallucinations vraies, ou refusé comme des visions folles. Il a du mal à distinguer s'il s'agit d'ordres qu'il reçoit ( de tuer Dany par exemple) ou de pulsions qui lui sont propres. Surnature inconnue et comportement dément se distinguent difficilement dans la conduite qui est la sienne envers Wendy et Dany. King par le biais de l'hypothèse des « résidus psychiques » présents dans les maisons hantées et de l'incarnation de Jack en « créature », tente d'apporter une réponse floue, qui vise à imposer une certaine vraisemblance, suspendant l'incrédulité devant l'attitude et le comportement monstrueux de Jack. La Surnature est remplacée par la possession et/ou la folie, sans qu'on puisse vraiment trancher, ce qui ne présente aucun intérêt, car ce qui importe à King de mettre en scène l'épouvante dans un tableau paroxystique, suivi de l'épilogue en happy end..

 

          Les signifiants du gothique sont présents et utilisés dans ces deux textes, qui apparaissent ainsi comme l'avers et le revers de la même médaille. Poe organise son texte comme un poème symboliste, il teinte de mélancolie l'agonie apathique d'un monde romantique qu'il imaginait, et qui est néanmoins hanté par la terreur devant sa disparition. King met en scène l'irruption de la violence du monde contemporain dans un paysage en apparence merveilleux, et l'articule à un crescendo cataclysmique de l'horreur.
          Dans les deux cas la Surnature connue est absente. Elle est cachée dans la malédiction ancienne et sans raison avouée chez Poe. Pour King elle est liée à la folie et aux monstres intérieurs qui hantent à la fois l'hôtel et le personnage du père. Chez King la catastrophe est d'origine humaine, et il en dessine les contours, ce qui donne une petite épaisseur au personnage de Jack.
          Mais à la différence de l'univers « fin de race » mis en scène par Poe, l'univers de King est optimiste. Le Bien triomphe du Mal, et le Mal lui-même n'est pas infini puisque Jack préfère se battre lui-même avec le maillet plutôt que de tuer son fils. L'hôtel explose, mais les « bons » sont saufs et l'épilogue les montre fort heureux plus tard. Après le spectacle de la catastrophe, qui culmine avec la mort des « méchants », la vie continue dans la joie. Le but de King était de secouer le lecteur, de jouer sur ses émotions, de le faire frissonner, et de le maintenir dans l'attente anxieuse dans le cadre du suspense. Une fois ce but atteint, la détumescence peut se produire, Dany avec Wendy revenir en été dans le Maine, d'où la famille Torrance était partie affronter les neiges hivernales des montagnes, où resplendissait d'un éclat sinistre, l'Overlook. De ce dialogue à distance entre La maison Usher et l'Overlook, il ressort que King ne se contente pas d'un simple recyclage. Poe demeure à son horizon, ainsi que l'indique l'épigraphe empruntée au « Masque de la mort rouge », mais ce sont les personnages de Roderick et de Madeline qui se retrouvent par leurs avatars dans Shining.
          La transposition de la tragédie romantique des Usher dans l'univers sordide des grands hôtels internationaux donne à la « malédiction sans cause » des héros poesques , des images en phase avec la croyance contemporaine qui fait de la folie et de la violence une réalité palpable et quotidienne que les sit com occultent. King leur donne une figure horrible à penser, qui bouleverse les schémas de la bien pensance. Il nous jette à la face l'envers des mondes sucrés des sit com, en faisant apparaître la crudité et la cruauté des relations humaines, y compris les relations familiales les plus assurées dans l'idéologie étasunienne. Nous passons, de Poe à King, du monde des rêveries n ostalgiques à celui des dures et sordides réalités.

          Mais dans les deux cas, cependant, se fait jour une mise en scène de la réaction d'angoisse première devant le monde, semblable à celle que Lovecraft met au centre de la visée fantastique à savoir que « la plus vieille, la plus forte émotion ressentie par l'être humain, c'est la peur » 6. Cette peur est ontologique en ses racines, mais elle présente des aspects liés à l'époque et à la société pour ses modalités. King en reprenant les signifiants poesques de l'angoisse terrifiante leur donne une forme génialement adaptée, par le recours à l'horreur, à l'époque des lecteurs actuels, de la fin du siècle passé et du début du XXI°siècle. En attendant d'autres formes d'angoisse, d'autres terreurs et d'autres monstruosités.
          Roger Bozzetto Université de Provence

 


Notes :

1. Stephen King, Shining. J'ai Lu.1979 (The Shining.1977)
2. Edgar A. Poe, « La chute de la maison Usher » (« The Fall of the House of Usher »(1839) in C. Richard (ed) Poe. Laffont.1989.
3. Roger Bozzetto «  Du gothique au fantastique : du château d''Otrante aux ruines de la maison Usher » in Territoires des fantastiques P.U de Provence.2001. p19-31
4. Shining op. cit p.349
5. Ce poème a été écrit à part, il n'a été intégré au texte de la nouvelle que pour la publication en recueil. Cela n'enlève rien à ces comparaisons.
6. Lovecraft H.P Epouvante et surnaturel en littérature. UGE,10/18.1969 p.9

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