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La science-fiction, c'est de la fantasy avec des boulons (ou pas…)

Simon BRÉAN

Génération SF.com, janvier 2009

 
          Cette définition à deux inconnues de l'inénarrable Terry Pratchett rapproche de manière lapidaire deux types de fiction, aussi mal délimité l'un que l'autre, à la fois en théorie littéraire et dans l'édition. A l'en croire, les personnages de ces fictions, les objets, les phénomènes étranges et plus largement les mondes qu'ils peuplent seraient interchangeables et la différence entre eux ne serait que cosmétique. Suivant cette logique, science-fiction et fantasy produiraient, de la même manière, des mondes fictionnels qui fonctionnent comme des alternatives au monde réel et ne se distingueraient que par le genre d'explication fourni pour justifier leurs bestiaires respectifs, soit par la science, soit par la magie, laquelle ne serait au fond qu'une science sans boulons.

 

          Néanmoins, magie et science ne sont pas que des mots, ni les deux faces d'une même chose.

 

          Si, à en croire Arthur C. Clarke, « toute science suffisamment avancée est indiscernable de la magie », cela dépend uniquement du niveau technologique de l'observateur. Indiscernable ne signifie pas identique : le postulat de Clarke est qu'il est possible de décrire des phénomènes surprenants qui, même s'ils sont jugés peu plausibles par des lecteurs contemporains, restent susceptibles d'être expliqués scientifiquement. Un Grand Galactique n'est pas un être surnaturel capable de s'affranchir de toute physique, mais un être doté d'une connaissance de la physique lui permettant d'obtenir des résultats assimilés à de la magie par d'autres espèces moins évoluées.
          L'inversion proposée par Larry Niven, « toute magie suffisamment avancée est indiscernable de la science », n'est pas, contrairement aux apparences, symétrique de son modèle. Dans la logique de Clarke, en effet, ce qui change n'est pas le processus menant à un résultat donné, mais la perception du processus par un observateur : ce qui est correctement analysé comme étant de la science par un témoin averti est pris pour de la magie par un ignare. Dans la phrase de Niven, au contraire, il est fait référence à deux processus, l'un magique, l'autre naturel, qui finissent par se confondre : pour marcher, la magie doit devenir science. L'alchimie bien comprise devient la chimie et obtient les résultats qu'elle visait, mais en cessant d'être magique.
          Si science et magie sont équivalentes, alors la magie n'existe pas. Inversement, si la magie existe, alors elle ne se confond pas avec la science, comprise comme un examen méthodique et rationnel de la réalité.

 

          Ainsi, si la science est à la science-fiction ce que la magie est à la fantasy, alors leurs mondes respectifs sont incompatibles et sont élaborés de manière différente. Dans cette tentative de différenciation entre SF et fantasy, ce qui est en question n'est pas une dépréciation de l'un ou de l'autre, mais une réelle différence de fonctionnement. Pour cela, il faut faire intervenir un troisième type de fiction : la fiction dite « réaliste ».

 

          Les textes de SF, de fantasy et réalistes ont ceci de commun qu'ils sont très matérialistes : une attention particulière est apportée aux détails, aux objets, à la cohérence spatio-temporelle... et le résultat est une tendance à la nomenclature des objets du monde et à la formulation explicite de principes généraux (nouvelles lois physiques, règles de magie, analyses sociologiques...). De ce point de vue, ces trois types de fiction se ressemblent beaucoup.

 

          Par contre, les mondes qu'elles imaginent ne sont pas reconstitués selon exactement les mêmes modalités, parce que les objets évoqués et les principes énoncés ne dessinent pas un même rapport au monde.

 

          Les fictions réalistes feignent de reprendre, par analogie, des objets strictement équivalents à ceux du monde réel. Tout se passe comme si le lecteur devait accorder une valeur documentaire, même si elle est « romancée », à ce qui est mis en place dans ce monde.
          Le lecteur d'une fiction réaliste est en situation de se dire qu'il peut utiliser directement les connaissances acquises en lisant cette fiction (ce en quoi il se trompe, bien entendu, mais ce n'est qu'une question de degré, ou alors il pourra reprocher à l'auteur sa documentation fautive).

 

          Contrairement à l'impression que peut donner sa situation dominante en littérature depuis le 19e siècle, ce type de fiction n'est pas la forme « par défaut » de la fiction, mais bien une manière particulière de constituer les mondes de fiction, élaborée avec succès par des romanciers comme Walter Scott et Balzac. Ce n'est donc pas parce qu'il occuperait une place centrale dans l'histoire de la fiction que le réalisme est ici évoqué en premier, mais parce qu'il est utile de s'en servir comme pierre de touche pour voir comment fonctionnent les deux autres types de fiction matérialistes, à savoir la science-fiction et la fantasy.

 

          Imaginons qu'un texte commence d'une manière qui laisse penser à son lecteur qu'il s'agit d'une fiction réaliste. Les personnages vivent à une époque contemporaine de l'écriture, ou plus ancienne. Ils se comportent d'une manière qui ne jure pas avec l'environnement décrit et les objets qu'ils utilisent ne sont pas anachroniques, ni bizarres.
          A un moment, pourtant, un élément discordant intervient et le lecteur, en même temps que les personnages, essaie de faire fonctionner ce nouvel élément avec l'environnement précédent.
          Si le nouvel élément est compatible avec l'environnement réaliste initial, parce qu'il le prolonge d'une manière ou d'une autre, il s'agit d'un texte de SF.
          Si le nouvel élément ne peut s'harmoniser avec l'environnement réaliste initial, parce qu'il en nie plusieurs éléments, il s'agit d'un texte de fantasy (je ne fais pas de différence entre fantastique et fantasy sur ce point).

 

          Un terrien découvrant que son environnement n'est que l'ombre lointaine d'une réalité plus importante, comme Ambre, et qu'il existe une infinité de « mondes-ombres », est invité à comprendre les lois physiques qu'il connaît comme des cas particuliers, qui restent valides dans la configuration qui est celle de la Terre, mais sont inclus dans un ensemble plus vaste, dont il mettra un certain temps à comprendre les lois, mais qu'il peut, théoriquement, espérer maîtriser un jour.
          En SF, il n'y a rien d'incompréhensible en soi, même s'il y a des difficultés apparemment insurmontables. Les différents objets peuvent être décomposés en éléments plus petits, les principes qui leur permettent de fonctionner peuvent être énoncés, appliqués à d'autres choses... il n'existe rien d'unique, non plus. Ce qui semble unique, éventuellement, l'est par accident, et il existe toujours la possibilité de reproduire cette chose apparemment unique.

 

          Un terrien découvrant que des royaumes féériques existent, en parallèle du monde quotidien, s'aperçoit en même temps que ces royaumes et sa réalité quotidienne sont mutuellement exclusifs, comme dans Neverwhere : celui qui met un pied dans la réalité féérique s'efface du monde réel. De la même manière, il suffit qu'un être surnaturel paraisse pour que toute la nature du monde change : si je rencontre un fantôme ou un lutin, alors rien de ce que je connais du monde n'est assuré, d'autres mystères peuvent surgir, d'autres légendes peuvent se vérifier.
          En fantasy, les choses importantes échappent à la compréhension humaine. Il n'y a rien à décomposer dans les objets magiques : il s'agit simplement d'un objet déjà connu, mais qui est « chargé », « lié » à quelque chose d'indéfinissable, un mana, une magie qui est un fluide à tout faire, même si elle n'est pas facile à manipuler. Faire voler son tapis, rendre une armure indestructible, forger un anneau pour lier tous les anneaux magiques... tout ça se fait par magie. L'unique est non seulement possible, mais valorisé : moins il existe d'exemplaires d'un objet d'une catégorie donnée, plus cet objet est puissant.

 

          Je précise que SF et fantasy ne dépendent absolument pas du réalisme pour établir leurs mondes : elles se déterminent en fonction de la réalité, d'une part, et de la tradition littéraire qui leur est propre, d'autre part, mais certainement pas en fonction d'un autre type de fiction.

 

          Les mondes fictionnels de la SF fonctionnent à partir du postulat général qu'il existe des lois physiques à même d'expliquer tout ce qui se produit. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, il est théoriquement possible d'expliquer tous les phénomènes, du moment qu'on dispose des connaissances appropriés.

 

          Les mondes fictionnels de la fantasy fonctionnent à partir du postulat général selon lequel il existe des règles à suivre pour obtenir des effets. Si toutes les humeurs du corps sont équilibrées, l'homme n'est pas malade ; si toutes les humeurs du monde sont équilibrées, le monde est sain. S'il y a un déséquilibre, le monde est malade et vicié : des monstres apparaissent, le chaos s'installe, un dieu sombre se réveille...

 

          Je finirai sur une comparaison, entre l'usage des noms dans Terremer, d'Ursula K. Le Guin, et dans L'Odyssée de l'espèce de Roland C. Wagner.

 

          Les mages de Terremer agissent sur leur monde en énonçant le nom secret des choses dont ils souhaitent obtenir un résultat. S'ils connaissent le nom secret d'un autre être humain, ils peuvent s'en faire obéir ou le tuer aisément. Lorsqu'ils désirent de la pluie, ils s'adressent aux nuages et aux vents en leur murmurant leurs noms, et ainsi à l'infini. Ursula Le Guin propose une description admirable de la manière dont les mages décortiquent toutes les choses en de nombreux éléments, de plus en plus petits. En effet, connaître le nom d'une partie permet de le prendre pour cible et d'obtenir des résultats plus précis. Cette perspective est essentialiste, puisque l'auteur postule qu'il est possible de faire se correspondre parfaitement un mot et une chose : les mages cherchent à identifier ce qui est unique dans chaque chose, et non pas des principes généraux qui permettraient de mieux comprendre le monde. C'est ainsi que la mer, objet essentiel pour des gens qui habitent des îles, est plus ou moins docile selon qu'on connaît son nom générique ou le nom qu'elle porte dans la partie où l'on se trouve. Plus précisément encore, à chaque vague et à chaque goutte d'eau dans une vague correspond un mot spécifique : le monde de Terremer est une trame infinie de noms uniques.
          Par ailleurs, ce qui permet aux mages de Terremer d'agir sur ces noms n'est pas la connaissance qu'ils en ont, c'est leur fluide magique, indéterminé et fluctuant, présent chez certains et absents chez d'autres. Les noms n'ont en eux-mêmes rien de magique : ils servent à véhiculer et canaliser le pouvoir magique de celui qui les prononce.

 

          Dans L'Odyssée de l'espèce (et dans son cycle des Futurs Mystères de Paris), Roland Wagner postule l'existence d'une « psychosphère », une dimension télépathique produite par les consciences humaines. Pour se débarrasser de « celui-qui-voit-dans-les-ténèbres », une créature archaïque issue de la Psychosphère, les personnages reconstituent grâce à des milliards d'heure de calcul informatique la langue des origines de l'humanité, celle qui a coïncidé avec l'apparition de cette psychosphère, de manière à connaître son vrai nom, celui qui lui a été attribué lorsqu'il a commencé à croître en se nourrissant des pulsions violentes de l'humanité. Une fois le mot reconstitué, n'importe qui peut l'employer contre l'Archétype, pour briser l'influence qu'il exerce sur le cerveau d'un homme donné. Ici, c'est le nom en lui-même qui compte, considéré comme une suite de sons associée à une signification profonde, refoulée en quelque sorte dans l'inconscient préhistorique de l'humanité. Wagner propose une rationalisation de la magie antique, qui utilise des formules et des conjurations : certaines formules, faisant appel à des archétypes évoluant dans la psychosphère, pourraient avoir un effet réel sur le monde des Futurs Mystères de Paris. Grâce à l'informatique appliquée à la linguistique, la magie incantatoire devient un objet scientifique, c'est-à-dire aux effets calculés et explicables.

 

          Encore une fois, ces quelques réflexions n'ont pas pour objectif de critiquer par nature tel ou tel genre, mais de permettre de saisir un peu mieux ce qui se met en place dans ces fictions matérialistes que sont la science-fiction et la fantasy. Les similitudes de surface ne doivent pas nous faire céder à la tentation de les considérer comme des avatars interchangeables d'une vaste « littérature de l'imaginaire » : l'une comme l'autre disposent des mondes fascinants, mais les principes fondateurs de ces mondes ne peuvent être superposés.
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