Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Poétique de l'anomalie

L’imagination scientifique française : une pensée de l’anomalie.

Simon BRÉAN

Génération Science-fiction.com, août 2009

          Ce texte est tiré d'une thèse de lettres modernes en cours d'achèvement, La Littérature de science-fiction en France de 1950 à 1980, de Simon Bréan (Paris IV-Sorbonne).

 

          En dépit de près d’un siècle de création et des milliers de textes susceptibles de lui être rattachés, la littérature d’imagination scientifique ne bénéficie pas, à la veille de l’apparition de sa rivale anglo-saxonne, d’une reconnaissance suffisante pour constituer un modèle d’écriture alternatif à celui de la science fiction. L’imagination scientifique, ni catégorie éditoriale ni mouvement littéraire, n’existe que comme accumulation aléatoire de récits qui ne sont ni réalistes ni fantastiques et dont les différentes modalisations, depuis l’aventure coloniale jusqu’à la méditation métaphysique, ne se prêtent guère au regroupement. En regard de cette littérature constituée essentiellement par des caractéristiques négatives, la science fiction américaine a, aux yeux des lecteurs et éditeurs français, tous les traits d’un « genre » constitué. Sa cohérence est assurée par une appellation et des thèmes communs, un point de vue et des idées globalement convergentes sur la science et ses objets, ainsi que l’impression sensible d’une émulation entre les œuvres.

 

          Le regard porté sur la littérature d’imagination scientifique risque d’être influencé par une telle liste de traits positifs. La comparaison des propriétés de la science-fiction et de celles de l’imagination scientifique, qu’elles soient essentielles ou secondaires, est si tentante qu’elle en paraît inévitable, si bien que la littérature d’imagination scientifique peut en arriver à être définie comme une science-fiction à laquelle manquerait telle ou telle caractéristique. Cette démarche, si elle permet de souligner l’écart entre la forme française et la forme américaine, est néanmoins plus descriptive qu’explicative.


          Il est indéniable qu’aucun terme commun ne s’est imposé avec suffisamment de force, malgré le succès relatif du « merveilleux-scientifique ». Aucune revue ni collection n’a proposé régulièrement des textes d’imagination scientifique, si bien que les différents thèmes n’ont pu être rapprochés que par des lecteurs individuels et non par un mécanisme institutionnel. Chaque auteur n’a guère écrit que quelques romans, dispersés dans le temps et les collections, quand ils n’étaient pas perdus, isolés parmi les autres œuvres de l’écrivain. Enfin, les auteurs reconnus comme J.-H. Rosny aîné, Maurice Renard ou André Maurois étaient soigneusement distingués de Jules Verne et ses continuateurs, ainsi que des auteurs populaires tels que Gustave Le Rouge ou Léon Groc, lorsqu’ils étaient cités. Le chercheur peut relier les points entre eux, comme l’a fait Bridenne, mais le lecteur contemporain n’a probablement pas eu le sentiment d’être confronté à un ensemble cohérent de textes, d’autant plus que les différents thèmes associés à l’imagination scientifique semblent plutôt se rattacher à une vague catégorie de « jeux de l’imagination » 1 qu’à un réel intérêt pour la science.


          Le rapport à la science, d’ailleurs, est l’un des traits les plus souvent cités pour expliquer l’accueil médiocre réservé à la littérature d’imagination scientifique. Le pessimisme des thèmes ou de leur traitement serait conforme à l’image que se faisait alors la société française de la science et plus particulièrement de ses applications techniques. Les histoires d’imagination scientifique peuvent paraître morbides, avec leurs savants fous, jouant à devenir dieux en dépit des conséquences, leurs innombrables manières de faire périr des nations, voire des planètes, ou leurs mondes inhospitaliers, où l’on ne fait escale que le temps d’être terrifié ou émerveillé. Paradoxalement, concéder que les textes d’imagination scientifique possèdent au moins une caractéristique commune n’aboutit pas à donner à cette littérature une quelconque cohérence. En comparaison de la science-fiction, qualifiée « d’optimiste », cette homogénéité d’ambiance est plutôt perçue comme un défaut, voire un « manque », selon une analyse de Gérard Klein : « Il manque [aux quatre romans que préface Gérard Klein] le triomphal optimisme, l’appétit de conquête des mondes et de l’avenir qu’affirment leurs homologues américains. » 2. Il précise encore :

          « La science-fiction française de l’entre-deux-guerres, et jusqu’aux années 50, dans son expression littéraire la plus élaborée, tend à la construction de mythes répétitifs comme ceux de Lovecraft, et tourne le dos à l’expérimentation frénétique qui se donne libre cours outre-Atlantique. Mythes qui réduisent l’homme à d’infinitésimales proportions sous le prétexte de l’élargissement et de la relativisation de l’univers par la science, mais qui signifient aussi, métaphoriquement, l’amenuisement de l’autonomie de l’individu, voire la disparition de toute possibilité pour lui de contrôler le cours de sa propre histoire. Mythes de la fin et de la fermeture, comme il a existé des mythes des origines. » 3


          La première guerre mondiale est censée avoir exercé une influence importante, en montrant les ravages que la science et la technique pouvaient occasionner. De fait, les auteurs d’avant 1914 proposent généralement des récits plus optimistes que leurs successeurs 4. Néanmoins, à l’exception peut-être de Jacques Spitz, dont les personnages sont condamnés à plus ou moins brève échéance, les auteurs français de l’entre-deux guerres ne sont pas tant pessimistes que désireux de présenter des récits dramatiques, susceptibles d’intéresser leur lecteur. L’élément moteur de l’action est une merveille, d’autant plus fascinante qu’elle est susceptible de se révéler dangereuse. À part dans les histoires de fin du monde 5, les personnages confrontés à cette redoutable merveille réussissent finalement à s’y soustraire 6. En comparaison des textes de science-fiction, où les merveilles technologiques ne sont pas neutralisées, mais au contraire accumulées, cette pratique peut être interprétée comme manifestant de la méfiance envers la science chez les auteurs français. Pourtant, la dangerosité de la science et de ses objets dans ces textes ressortit peut-être moins d’une réticence culturelle que d’une simple logique narrative.


          Ainsi que Maurice Renard l’indique, un texte d’imagination scientifique a un sujet précis, sa merveille, et le récit permet de « traiter » ce sujet en en montrant les différentes caractéristiques et conséquences 7. À cet égard, la construction narrative de ce type de récit ne diffère pas des récits fantastiques tels qu’ils sont conçus à l’époque en France, c’est-à-dire dans une tension constante et ambiguë avec la réalité de référence. L’objet fantastique, de la même manière, est envisagé sous tous ses angles et selon tous les effets surprenants que l’auteur arrive à en tirer, puis soustrait à l’observation avec la fin du récit. Du fait de l’hégémonie du réalisme et de son régime rationnel en France, ni les textes fantastiques ni les textes d’imagination scientifique n’ont eu tendance à présenter des mondes en rupture totale avec le monde de référence. Pour l’imagination scientifique, cela a entraîné une pratique presque exclusive qui était une sorte de poétique de l’anomalie.


          Les objets de la science dans l’imagination scientifique sont des anomalies, qu’elles soient issues d’une expérience singulière et hors de portée de la communauté scientifique ou qu’elles appartiennent à un espace peu compatible avec celui du monde de référence. Les machines de Verne sont exceptionnelles parce qu’elles sont uniques. C’est leur surgissement dans l’espace du monde qui constitue une occasion hors du commun de visiter des espaces inaccessibles. Après avoir rempli leur fonction, faire voir des horizons nouveaux, elles ne présentent plus d’intérêt, car le voyage qu’elles ont permis ne peut être fait qu’une seule fois, par un pionnier établissant un record. Ces machines ne peuvent conserver leur statut d’anomalie merveilleuse, qu’en disparaissant à la fin du récit. La Machine à lire les pensées, de Maurois, donne un autre exemple d’une merveille qui cesse d’être une anomalie : elle devient commune et donc inutile. D’après le texte de Maurois, une machine qui permet de lire les pensées, après avoir fait sensation de multiples manières, n’intéressera vite plus personne. L’autre conséquence possible d’une multiplication de l’anomalie est la destruction du monde 8, mais dans tous les cas, il ne peut y avoir coexistence d’une « merveille » et de ce qui était posé au début du récit comme la réalité de référence. Les êtres humains doivent quitter un univers irrémédiablement hostile 9 ou le rendre vulgaire, c’est-à-dire en faire une simple extension du monde connu 10. Lorsque, parfois, l’anomalie se révèle plus forte que l’être humain et, par conséquent, bouleverse la réalité dont l’humanité est le pivot, il n’y a pas pour autant harmonisation entre les objets du « réel » et les objets « merveilleux ». Dans le meilleur des cas, la merveille et le réel se connaissent mais ne peuvent ni ne veulent communiquer, comme les « sarvants » 11 du Péril bleu avec les êtres humains, et dans le pire des cas, les êtres humains périssent jusqu’au dernier. La plupart du temps, cependant, la menace représentée par la merveille est jugulée et l’équilibre du monde est restauré lorsque se termine le récit 12.


          Une telle poétique de l’anomalie, plaçant la merveille à l’alpha et l’oméga du récit, implique dans une certaine mesure que chaque texte soit clos sur lui-même 13. Moins qu’à l’obsession du « beau style » 14 ou à une culture bourgeoise hostile à la science, c’est peut-être aux exigences particulières d’un tel cadre narratif qu’est due l’absence, relevée par Serge Lehman 15, de « subculture » spécifique à l’imagination scientifique. Même si les auteurs se lisaient et se connaissaient, c’était plutôt pour se reconnaître des domaines particuliers et des sujets réservés, qu’aucun autre ne pouvait s’approprier sous peine d’être soupçonné de plagiat. Dans la mesure où chaque texte était censé épuiser les possibilités narratives d’une merveille particulière, réemployer cette merveille avait nécessairement une signification métatextuelle, que ce fût par paresse intellectuelle ou malveillance, en plagiant, donc, ou par souci d’ajouter des détails ou de changer de perspective, tout en reconnaissant implicitement sa dette envers son prédécesseur. Dans ces conditions, les auteurs d’imagination scientifique ne pouvaient guère former une communauté littéraire.

 

          La longue liste des auteurs d’anticipation scientifique, qui est ici loin d’être exhaustive, se révèle essentiellement un catalogue d’individualités et d’œuvres qui, pour reprendre des thèmes communs, sont chacune conçue comme un récit unique. Chaque écrivain réinvente, en partant chaque fois de son époque de référence, de nouvelles variations, mais en prenant soin d’en limiter la portée. Ce type de récit reste timide dans ses extrapolations, malgré les audaces de certaines de ses aventures, car aucune suite ne peut être suggérée à ces récits qui épuisent leur sujet. Les merveilles des romans d’imaginations scientifiques affectent les mondes où elles se produisent, mais elles ne les transforment pas en profondeur, ou alors au prix de l’existence même des êtres humains.

 

          Ainsi, même si l’imagination scientifique et la science fiction présentent deux manières d’organiser des récits selon un régime ontologique spéculatif, trop de caractéristiques les distinguent pour qu’une harmonisation des deux soit envisageable : là où la science fiction met en scène des mondes alternatifs et fonctionnels, l’imagination scientifique présente essentiellement des moments de basculement, de notre monde vers un autre, sans en développer les conséquences.

Notes :

1. Les romans d’imagination scientifique peuvent être rapprochés des romans de voyage, des romans préhistoriques, des romans d’aventure (Alexandre Dumas fait appel au mesmérisme dans Le Comte de Monte-Cristo), des romans policiers tels que ceux d’Arsène Lupin, ainsi que des textes fantastiques en général. Ils ressemblent parfois aussi aux contes philosophiques et aux satires.
2. Gérard Klein, « Préface », A. Valerie, [René Thévenin, Raoul Brémond, Guy d'Armen], Sur l'autre face du monde et autres romans scientifiques de Sciences et voyages, choisis et présentés par Gérard Klein et Jacques van Herp, Paris, Robert Laffont, Ailleurs et Demain Classiques, 1973, p. 8. Serge Lehman (« Hypermondes perdus », Chasseurs de chimères. L’Âge d'or de la science-fiction française, Paris, Omnibus, 2006, p. XIX) cite ce passage à l’appui d’une théorie qui lui semble complémentaire, à savoir que le « refus de l’avenir » par les auteurs français se lirait dans leur goût du beau style. Les auteurs français n’auraient pas cherché à écrire dans une langue nouvelle. Ceci fait écho à l’idée selon laquelle les « deux cultures », la culture scientifique et la culture littéraire seraient foncièrement distinctes dans la société française. Un écrivain français, en somme, n’écrit pas comme un ingénieur et ne fait pas de la vulgarisation scientifique.
3. Gérard Klein, art.cit., p. 15.
4. Les textes de J.-H. Rosny aîné et Maurice Renard datant d’après la première guerre mondiale sont toutefois moins sinistres que ceux qui la précèdent.
5. Il existe relativement peu d’histoires de fin du monde qui aboutissent effectivement à la destruction du monde. L’essentiel est que le lecteur soit confronté à la possibilité de la fin du monde, pas que cette fin soit détaillée. Les récits parlant de l’Atlantide ou d’un autre monde disparu constituent d’ailleurs des récits de fin du monde au second degré.
6. Les explorateurs rentrent à la maison, les expériences des savants fous cessent, les créatures dangereuses meurent ou sont renvoyées chez elles. Seules les rares histoires situées dans un monde d’après une catastrophe, comme Quinzinzili de Régis Messac (Issy-Les-Moulineaux, Éditions de la fenêtre ouverte, Les Hypermondes, 1935), ne montrent pas un tel retour à la normale.
7. Maurice Renard, « Du roman merveilleux-scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès », Le Spectateur, n° 6, octobre 1909, lu dans Maurice Renard, Romans et contes fantastiques, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1990, p. 1209 : « Telle est donc la structure élémentaire de toute œuvre de merveilleux-scientifique, quelle qu’en soit souvent l’apparence élégamment littéraire : qu’elle semble être le développement scénique d’un paradoxe, ou même la paraphrase en action d’une métaphore. »
8. Le principe des histoires de savant fou est d’ailleurs très souvent d’empêcher que leur découverte ne devienne commune, ou du moins qu’elle soit appliquée au monde entier. Par ailleurs, dans La Fin de la Terre et La Guerre des mouches, par une élégante inversion de perspective, c’est l’être humain qui devient l’anomalie à la fin du récit et par conséquent c’est lui qui doit être éliminé pour que le texte s’achève.
9. À part y contempler des merveilles, les êtres humains n’ont rien à faire Au centre de la Terre, Autour de la Lune, ou sur La Planète de cristal.
10. Malgré toutes les merveilles dont ils regorgent, les espaces décrits par J.-H. Rosny aîné dans L’Étonnant Voyage de Hareton Ironcastle et Les Navigateurs de l’infini semblent destinés à être analysés et dominés par des explorateurs avant tout animés par une curiosité dont l’assouvissement marque la fin des récits. En revanche, La Fin de la Terre introduit dans le récit des objets selon des modalités qui ne paraissent pas très différentes de celles de la science-fiction. En effet, les personnages emploient des objets visiblement fabriqués en série, comme les planeurs ou les « ondifères », même si ces objets, du fait de l’effondrement de la société industrielle, ne sont plus produits mais simplement entretenus.
11. Les sarvants sont les créatures qui vivent à la surface de l’atmosphère de la Terre et qui pêchent les humains dans le roman. Une fois qu’ils ont compris que les êtres humains sont doués de conscience, ils cessent de les pêcher, mais aucune communication n’est possible entre les deux espèces, qui sont destinées à rester chacune dans sa sphère.
12. La poétique de l’anomalie scientifique n’est pas spécifique aux auteurs français. Les textes de Wells peuvent également être analysés comme des manières de penser l’anomalie, en d’autres temps et autres lieux. Par ailleurs, il est difficile d’affirmer que la merveille « anomale », qui crée ostensiblement une tension entre ce que le lecteur estime réel et ce qui pourrait le remplacer, est intrinsèquement différente de l’objet de science-fiction. Entre les deux s’établit une distance parfois très faible, qui tient à ce que l’objet de science-fiction ne perd pas de son intérêt narratif et de son potentiel de fascination lorsqu’il est produit en série. D’une certaine manière, s’agissant de transformer le plomb en or, l’anomalie serait une pierre philosophale, un prodige valant par lui-même, tandis que l’objet de science-fiction serait un procédé chimique de transmutation, destiné par nature à rejoindre le catalogue de tous les procédés chimiques.
13. Les différents éléments narratifs concourent à cette clôture du récit : les personnages sont en général coupés du monde, qu’il s’agisse de savants retirés, de dilettantes excentriques ou d’explorateurs misanthropes ; ils sont entourés uniquement de familiers, amis intimes ou proches parents ; leur motivation, même lorsqu’elle recoupe des enjeux à l’échelle de l’humanité, est souvent très personnelle, amour, vengeance ou une quelconque motivation égoïste. Le récit lui-même est la plupart du temps une histoire secrète ou lointaine. Seuls les personnages qui y ont participé connaissent la vérité sur les événements, qui ne sont rapportés que bien après les faits.
14. Serge Lehman, « Hypermondes perdus », art. cit., p. XIX. Dans une certaine mesure, les contraintes stylistiques et narratives se rejoignent ici. L’attention accordée à la beauté du texte pour lui-même peut inciter à présenter une merveille « ciselée » et d’autant plus remarquable qu’elle se détache nettement de son environnement.
15. Ibid., p. XX.

Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Thèmes, catégorie Science-Fiction
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 74386 livres, 82956 photos de couvertures, 70025 quatrièmes.
8531 critiques, 40340 intervenant·e·s, 1569 photographies, 3737 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres et ne publions pas de textes.
Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2021. Tous droits réservés.