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Jack l'éventreur

La femme, les femmes et la société victorienne

Jacques SIRGENT

Crypt'O Goths n°10-11, août 2007

          L'histoire est entendue et la messe... presque dite. La légende de Jack l'éventreur repose plus sur l'identité mystérieuse du tueur en série, à ce jour jamais officiellement identifié, bien plus que sur l'identité, connue, des victimes, leur profession, leur sexe, leurs états d'âme ou les motivations réelles et profondes qui ont poussé le tueur, homme ou femme, à charcuter cinq prostituées (chiffre officiel mais il se pourrait qu'il y en ait eu beaucoup plus...) et à détruire ce qu'il y avait en elles de plus intimes : les caractéristiques physiques indiquant leur appartenance au sexe dit faible.
 
 

 

Première partie

 

          Plantons tout d'abord le décor : Le Londres de cette fin du XIX° siècle, marqué par un conservatisme, un immobilisme sur le plan du progrès social et une rigidité cadavérique. La vie est dure pour les pauvres, tellement nombreux, qui s'entassent dans des « poor houses » (asile de jour et de nuit) où ils sont astreints à des travaux pénibles et à un couvre-feu des plus draconiens. La nourriture, chichement distribuées, les maintient tout juste en vie. Ceux qui ont la « chance » d'avoir un travail rémunéré quelques sillings pour un labeur quotidien de près de seize heures, vivent à plusieurs dans une pièce sans gaz, uniquement éclairé à la bougie et ne mangent en général que les deux ou trois jours. Les dockers, par exemple, qui ne sont payés que les jours de travail effectifs et peuvent ainsi attendre une semaine sans pouvoir se payer à manger, doivent reprendre leur labeur dans un état de faiblesse quasi chronique, ce qui multiplie le risque d'accidents mortels.
          Les femmes accomplissent les tâches les plus pénibles et sont forcément bien moins payées que les hommes. Elles n'ont souvent comme unique solution de survie, pour elles et leur famille, que de se prostituée, multipliant ainsi par trois leur revenu quotidien qui est en moyenne de 7 shillings (insuffisant pour vivre, sinon pour survivre). Ce serait donc une pauvreté endémique qui pousserait les femmes à se livrer à ce commerce honteux qu'on appelle souvent « le plus vieux métier du monde ». Le système social anglais se refuse à reconnaitre sa responsabilité cet état de fait et préfère voir dans la prolifération de cette engeance la preuve que la femme est un être démoniaque qui ne se vend que pour assouvir de bas instincts et parce qu'elle a littéralement « le diable au corps » et même situé dans une partie très précise de son anatomie.
          Plusieurs dizaine de milliers de femme de mauvaises vie se livrent donc à cet honteux négoce (honteux pour elles et jamais pour leurs clients masculins) dans les rues de Londres ou dans des maisons closes pour les moins infortunées.
          Depuis 1885 plusieurs malheureuses ont ainsi été retrouvées assassinées, charcutées, mutilées, vitriolées par des bandes de maquereaux, de souteneurs, de proxénètes, les « pimps » qui écument les quartiers pauvres de Londres en rackettant les filles qui, le plus souvent, travaillent seules et ne bénéficient donc d'aucune « protection »', surtout pas celle de la police. Scotland Yard n'était pas équipée pour lutter contre ce tueur d'une espèce nouvelle (la presse de l'époque évoquait « un monstre assoiffé de sang d'une espèce nouvelle rôdait dans Londres »). Le relevé des empreintes digitales, technique mise au point par un chercheur français ou argentin (l'Argentine et la France revendiquent toutes deux la paternité de cette découverte) au début des années 80, n'avait pas encore été adoptée, faute de moyens, par la police britannique.
          Etre policier n'était pas une sinécure. Tout homme sans casier judiciaire pouvait devenir représentant de l'ordre ou plutôt pilier contre le désordre au terme d'un stage de formation de dix jours seulement ! Payé comme un ouvrier, c'est à dire fort mal, détesté par l'ensemble de la population pour le rôle peu glorieux que les forces de l'ordre avaient tenu lors du massacre de plusieurs ouvriers pendant des manifestations survenues peu de temps avant le début des exactions attribuées à Jack, le policier ne bénéficiait d'aucun capital sympathie auprès de la population et d'aucun soutien logistique ou moral de sa hiérarchie. Chaussé de chaussures à taille quasi unique l'empêchant de courir, muni d'une lanterne rouge qui l'éclairait lui mais n'éclairait rien au delà de 30 centimètres, le policier devait effectuer des rondes sur un parcours immuable dans un temps record, toujours le même. Ce qui fait que les malfrats souhaitant commettre quelque délit pouvaient déterminer à quelques secondes près quand un policier pointerait le bout de son nez !
          Whitechapel était le quartier le plus « chaud » parmi les quartiers réputés dangereux : « the blackest of black districits'', le plus noir des quartiers noirs, au sens propre, si je puis dire, comme au sens figuré. Il n'y avait pour ainsi dire aucun bec de gaz, aucun éclairage public dans les rues de Whitechapel. Les appartements étaient éclairés à la bougie et les fenêtres recouvertes par d'épais bout de tissu servant de rideau, ceci pour préserver la maigre intimité des locataires. Les rues étaient donc plongées dans une obscurité quasi totale ce qui fait que même si les victimes avaient réussi à échapper à leur bourreau, elles auraient probablement été incapables de l'identifier. Emma Smith et Martha Tabram avaient été tuées dans des rues mal famées de Londres quelques semaines avant le meurtre barbare de Mary Ann Nichols, première victime officielle de l'éventreur. La police imputa ces deux meurtres à une bande de racketteurs et à un soldat de l'armée anglaise. En effet Tabram fut transpercée de plusieurs coups de baïonnette. Mais la prostitution étant un métier dégradant et considéré à juste titre comme à hauts risques, les anglais considéraient dans l'ensemble que ces femmes savaient ce qu'elles faisaient et les dangers qu'elles encouraient à vendre leur charme relatifs dans les bordels ou les rues de la capitale, puisque très souvent, faute d'un « lieu de travail » adéquat, les catins, les péripatéticiennes, les p..., les « whores » en anglais, se vendaient à leurs clients à même la rue, appuyée le visage contre un mur, les jupes relevées et à la merci d'un tueur en série potentiel.
          Toutes les victimes officielles de l'éventreur étaient mères de famille, toutes avaient été abandonnées par leur conjoint, toutes devaient de l'argent à leur propriétaire et chacune d'entre elles étaient alcooliques et fortement alcoolisée la nuit où elles furent tuées. Elles avaient en moyenne quarante cinq ans mais en paraissait facilement vingt de plus.
          Fait étrange : Bram Stoker qui entama la rédaction de son roman Dracula quelques semaines après le premier meurtre attribué à Jack, s'intéressa de très près aux meurtres de Whitechapel et du relever ce paradoxe étrange : boire de l'alcool vous fait paraitre visiblement beaucoup plus vieux tandis que boire du sang est censée vous rajeunir durablement ! L'idée de créer un prédateur buveur de sang, germa-t-elle dans l'esprit torturé de Stoker au moment des meurtres de Whitechapel ?
          Quelle est la position de la femme dans la société anglaise la vieille du premier meurtre ?
          Une position pour le moins inconfortable. La femme n'a pas le droit de vote, ne peut effectuer que des travaux pénibles et à bas salaire. Même dans les rapports amoureux elle est considérée comme une créature perverse si elle fait le premier pas et prend l'initiative. Certains ouvrages soit disant scientifiques la présentent même comme ayant des tendances vampiriques et mettent en garde les hommes contre les créatures qui affichent ouvertement leur attirance pour les choses du sexe. Le sourire de la Joconde est même présenté comme étant un signe indéniable de vampirisme sinon sanguin, du moins psychique. Le critique d'art Walter Horacio Pater déclarait du reste à propos de Mona Lisa : « Elle est plus vieille que les roches parmi lesquelles elle est assise, comme un vampire, elle est morte plusieurs fois, et a appris les secrets de la tombe... »
          Les femmes, les « Vamps » avant l'heure, vous prennent tous ! La seule sortie de secours, le seul dérivatif, la seule bouée de sauvetage des femmes en cette fin de siècle au romantisme moribond est le meurtre.
          A partir de 185O, l'Angleterre connut une progression fulgurante dans les crimes de sang commis par des femmes. Maris, amant passaient de vie à trépas aux mains de créatures sans scrupules avides de sang-sations fortes ou appâtées par le gain, mais en réalité peut-être victimes de sévices de la part des mâles les considérant, époque oblige, plus comme des objets de plaisir que comme des êtres humains.
 
 

 

Deuxième partie

 

          Le terme même de « sérial killer » aurait été trouvé par l'agent du FBI Robert Ressler dans les années 70. Cette entrée tardive dans le vocabulaire policier peut étonner dans la mesure où ce type de meurtriers sévissait certainement depuis des siècles. Il en est des exemples illustre.
          Il est vrai que la police n'effectuait peut être que rarement le rapprochement entre le mode opératoires des différents meurtres puisqu'elle ne disposait d'aucune méthode scientifique pour analyser les indices éventuels. L'intérêt de la science pour ce type de criminels remonte à.... deux ans avant les meurtres de l'éventreur.
          Richard Von Krafft Ebing dans son livre Psychopathica Sexualis évoque déjà les méfaits d'un tueur en série italien obsédé par le sang.
          Si donc la science commençait à échafauder les prémisses d'une police dite scientifique, les succès que rencontrait la police dans l'arrestation des criminels reposait plus sur l'esprit de déduction cher à certains détectives ou inspecteurs comme le Sherlock Holmes de Conan Doyle, le Dupin de Edgar Poe ou le Lecoq d'Emile Garoriau ou encore le Vidocq de la réalité.
          La police n'avait à sa disposition aucune technique lui permettant d'appréhender les délinquants autres que : le flagrant délit, la dénonciation (gare à la calomnie), et le mobile, presque toujours l'argent, la haine ou la jalousie qui permettent de remonter de la victime jusqu'à son assassin.
          Le profilage était inconnu à l'époque et n'a pas, encore aujourd'hui, que des adeptes puisque même en France on y recourt assez rarement. Difficile donc de pouvoir mettre un terme aux crimes d'un psychopathe tel que Jack l'éventreur dans la mesure où son mobile était inconnu, qu'il agissait vraisemblablement seul et ne pouvait donc être dénoncé par un complice éventuel. Officiant dans une obscurité presque totale dans un quartier qui n'était qu'un dédale de ruelles quasi sans éclairage, le flagrant délit était pour ainsi dire impossible. Il est bon de rappeler que toutes ses victimes étaient ivres au moment où elles furent tuées et n'ont donc eu aucune possibilité de crier afin d'ameuter des passants éventuels.
          On prête donc cinq victimes officielles à Jack l'arnaqueur. Cinq meurtres qui s'étalèrent sur dix semaines, du 31 août au 9 novembre et, chose étrange qui semble en contradiction avec le mode opératoire habituel des tueurs en série, qu'ils relèvent de la catégorie des psychopathes de type organisé ou désorganisé : les meurtres s'espacèrent dans le temps alors qu'ils devenaient de plus en plus brutaux dans leur exécution. Commençant par
          Mary Ann Nichols, tuée le 31 août 1888
          Annie Chapman, tuée le 8 septembre
          Elisabeth Stride, tuée le 30 septembre
          Catherine Eddowes, tuée le 30 septembre.
          Deux meurtres en une seule nuit.
          Pour le premier, il semblerait que l'éventreur ait été interrompu dans son « travail » par un bruit quelconque et n'ait pas eu le temps de charcuter sa victime plus qu'Annie Chapmann ne l'avait été. C'est sans doute pourquoi il récidiva à peine quelques heures plus tard en s'attaquant à Catherine Eddowes avec qui il prit son temps. C'est cette progression quasi inéluctable dans la violence et la barbarie qui rend difficile à comprendre qu'il ait ensuite attendu jusqu'au 9 novembre pour massacrer sa dernière victime, Mary Jane Kelly.

 

          Ce n'est en tout cas pas parce que les prostituées évitaient de sortir dans les rues de Whitechapel par peur d'être tuées. La misère dans laquelle se trouvaient ces infortunées les empêchait de songer avant tout à la sécurité de leur personne. Il en a été de même il y a un an quand sévissait l'étrangleur d'Ipswich. Une jeune femme interviewée à la télévision anglaise avoua devant les caméras qu'elle savait risquer sa vie en sortant se prostituer la nuit mais qu'elle « avait besoin d'argent ». En 1888, le relevé des empreintes digitales en était à ses balbutiements et n'avait pas encore été adopté en Angleterre. La metropolitan police n'avait jusqu'à alors jamais fait montre d'un zèle excessif pour mettre fin aux meurtres de prostituées commis à Whitechapel depuis près de deux ans déjà. Devant le risque d'une révolte populaire des quartiers pauvres, la police londonienne mit beaucoup d'hommes sur l'affaire de l'éventreur et on ne peut pas mettre en cause la réelle volonté des forces de l'ordre d'appréhender l'assassin. Mais la stratégie qu'adopta le chef de la metropolitan police visait avant tout, non pas à arrêter le criminel, mais à empêcher que la vindicte populaire ne se tourne vers un profil bien particulier de suspect pour assouvir des instincts qui n'avaient rien à voir avec un soif inextinguible de justice...
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