Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Avant-propos au Monde de la SF

Denis GUIOT

Le Monde de la SF. M.A. Editions, juin 1987

          « Pauvre Fletcher, ne te fie pas à tes yeux, mon vieux. Tout ce qu'ils te montrent, ce sont des limites, les tiennes. Regarde avec ton esprit, découvre ce dont, d'ores et déjà, tu as la conviction et tu trouveras la voie de l'envol. »
 
          Lorsque je préparais ce livre, j'ai eu l'idée plutôt saugrenue de sacrifier au rituel de l'île déserte et de poser à une soixantaine de personnalités du monde de la science-fiction française la question suivante : « Vous devez passer un an sur un astéroïde désert et vous ne pouvez emporter qu'un seul livre de SF (question de poids !). Lequel ? »
          J'ai obtenu une trentaine de réponses, mais l'éventail en était tellement large qu'aucune exploitation statistique de ce mini sondage n'a été possible. Seule remarque : puisque un seul livre était autorisé, la tendance était logiquement aux « pavés » (bien que cela soit en contradiction avec l'impératif du poids, mais passons !) : Dune, Tous à Zanzibar, Le Fleuve de l'éternité ou... la Bible (imbattable pour le rapport poids-temps de lecture, à cause du papier du même nom !).
          La Bible, un ouvrage de science-fiction ? George Barlow, auteur de cette provocante réponse — et collaborateur à ce Monde de la SF- justifie son choix : « La SF est la littérature du »Et si...« . Certes, dans la Bible, le »Et si... ? « est un peu tiré par les cheveux (un Joueur omniscient et tout-puissant, au nom imprononçable, dont la Terre est le champ d'expériences et dont des centaines de personnages sont les marionnettes plus ou moins consentantes), mais les variations auxquelles donne lieu cette hypothèse para — scientifique hardie sont fort divertissantes et jettent même parfois une lumière intéressante sur la réalité ! ».
          Il ne s'agit pas d'inventer ici des ancêtres prestigieux à la science — fiction, histoire de combattre l'étiquette « infamante » de littérature populaire qui lui colle à la peau, mais force est de constater que dans des récits comme L'histoire véritable de l'écrivain grec Lucien de Samosate (IIe siècle ap. J.-C.) où des navigateurs, à la suite d'une tempête, sont projetés sur la Lune, Micromégas de Voltaire ou Les voyages de Gulliver de Swift, les éléments science-fictifs abondent. Certes, ces récits relèvent du conte philosophique. Pour qu'ils appartiennent stricto-sensu au genre SF (si genre il y a : voir à ce sujet l'entrée « Littérature générale »), il est nécessaire que le merveilleux du récit soit « plausibilisé par des pseudo-explications » (selon la formule de Jacques Goimard). Le XIXe siècle, avec son cortège extraordinaire d'inventions et de découvertes, sa science toute puissante qui devait transformer l'homme en Dieu ou Diable, était le lieu rêvé de germination de la science-fiction qui, dans ses débuts, pourrait être définie comme le conte philosophique plus l'électricité. Ainsi, Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley (1817) est-il considéré par beaucoup comme le premier véritable roman de SF.
          Edgar Poe, Jules Verne, Wells se succèdent... Et puis Hugo Gernsback vint, pour le meilleur et pour le pire. Luxembourgeois d'origine émigré aux Etats-Unis au début du XXe siècle, passionné par tout ce qui relevait de la technique, éditeur enthousiaste, il cristallise dans ses revues toutes les forces vives de l'anticipation qu'il baptise en 1929 du mot de science-fiction. Mais en enfermant la SF dans la notion de genre, il lui assigne un rôle précis, celui de « prophétiser » le futur en mettant l'accent sur la science de demain, rôle qu'elle va traîner comme un boulet à partir de l'après — guerre. Car prisonnière de sa propre appellation, la SF, aujourd'hui encore, est considérée comme une sous-littérature destinée à la jeunesse (la « malédiction » vernienne), vaguement scientifique ou carrément infantile.
          Aussi est-il nécessaire de faire le ménage dans les idées reçues. Dans le mini-sondage précité, je posais la question suivante : « Lors d'un Apostrophes spécial SF (on peut rêver...) Bernard Pivot vous demande de DEFINIR la science-fiction ! ! ! C'est l'angoisse. La France entière est suspendue à vos lèvres. Que répondez-vous ? »
          Oui mais voilà, le problème est tellement ambigu, vaste, rebattu et a fait l'objet de tant de débats stériles et de propos oiseux que certains réagissent violemment. Ainsi, Philippe Hupp, l'organisateur du Festival de la Science-fiction et de l'Imaginaire de Metz : « L'éternelle stupide question de la définition de la SF me donne envie de hurler. » Dominique Douay élabore une stratégie d'évitement plus subtile : « Je passe aimablement la parole a l'un de mes petits camarades », tandis que Daniel Riche, rédacteur en chef de la revue Science-fiction, propose deux solutions : « Soit faire le malin en répondant par une plaisanterie (ayant toutes les chances de tomber à plat), un jeu de mots, un paradoxe etc. soit dire quelque chose du genre : je ne m'y risquerai pas, c'est une question très difficile (trop difficile) et de toute façon, les téléspectateurs voient sans doute très bien en gros de quoi il s'agit. Cela suffit pour en parler ».
          Nous voilà bien avancés ! Heureusement, d'autres relèvent courageusement le gant. Pour Cathy Martin, de la librairie spécialisée toulousaine Ailleurs : « La SF est une branche de la littérature romanesque où l'écrivain, non content de créer ses personnages, étend son pouvoir de création jusqu'à l'univers lui-même, dans son environnement, ses bases sociales. L'univers SF montre un décalage temporel, historique, spatial, technologique avec le monde réel, même s'il lui emprunte une partie de ses éléments ». Par son pouvoir de modifier à sa guise le monde réel — ce que ne peut faire la littérature générale — elle est un outil privilégie pour analyser la place de l'homme dans l'univers (dans sa préface à Crash !, Ballard écrit : « Si naïvement ou grossièrement que ce soit, la science-fiction tente du moins de fournir un cadre philosophique ou métaphysique aux événements les plus importants de nos existences et aux données de nos consciences »).
          Liberté totale, donc, mais solidement encadrée, c'est-à-dire « à la seule condition de rester rigoureux à partir du postulat de départ, même farfelu », précise l'écrivain Fleuve Noir G. Morris. L'accent on le voit, est mis sur un imaginaire « plausibilisé ». La SF peu raconter n'importe quoi, mais pas n'importe comment ! « C'est un univers qui crée sa propre logique. Ce fut en son temps la démarche des Romantiques, remarque Michel Grimaud, auteur de La dame de cuir, sauf que ces derniers gardaient les pieds sur Terre, nous ne nous y sentons point obligés ».
          Autres temps, autres espaces : « La SF explore tous nos futurs (encore possibles) et réinvente nos passés les plus improbables, que ce soit sur Terre ou ailleurs, dans le ciel ou en d'autres univers » (Daniel Walther). Elle est, bien sûr, la littérature d'évasion par excellence (le cosmos n'a pas de limites), mais aussi le miroir brûlant de notre société en crise, car le « sense of wonder » n'étouffe pas les cris d'alarme. « Elle est nos peurs et nos espoirs, nos croyances et notre vision du présent, romancés dans la projection d'une multitude de futurs changeants... (Jean-Pierre Andrevon). « Usine à concepts », la science-fiction prépare la mutation des mentalités — tout comme les Encyclopédistes du XVIIIe siècle firent le lit de la révolution de 1789 — en spéculant sur le devenir de l'homme face a son environnement à venir. « Elle est la branche la plus fécondé de la littérature, affirme Pierre Ferran, enseignant-chercheur a l'ENS Saint-Cloud, car d'une part elle satisfait l'imaginaire et d'autre part elle débouche sur la distanciation : elle propose à la réflexion les problèmes scientifiques, philosophiques et sociaux dont la solution conditionne l'avenir de l'humanité ».
          Mais surtout, la science-fiction permet une autre approche du réel. Jacques Chambon, directeur de la collection Présence du Futur applique à la SF la phrase de Boris Vian concernant L'écume des jours : « C'est une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence ondulé et présentant de la distorsion ». Plus sérieux ( ?), l'universitaire Roger Bozzetto écrit : « Les SF (on notera le pluriel) constituent un ensemble de textes dont le point commun est de placer dans une perspective différente les certitudes de l'habitude et de la norme (l'allant de soi), afin de produire des cadres nouveaux pour les fictions éventuellement les plus délirantes. C'est ce côté spéculatif (qui peut renvoyer obliquement et métaphoriquement, au progrès des sciences) qui différencie ces SF à la fois du Merveilleux pré-scientifique (contes féériques) et du Fantastique ». Et Jean-Pierre Fontana, président du Grand Prix de la SF française, d'ajouter : « La SF est à la littérature ce que les géométries non-euclidiennes sont à la géométrie ».
          Dans Le temps du changement, le célèbre physicien américain Fritjof Capra (auteur du fameux Tao de la Physique, Tchou, 1975) démontre que la crise que nous traversons actuellement est une crise de perception : « Nous nous efforçons toujours d'appliquer des concepts dépassés — la vision mécaniste du monde propre à la science cartésienne — newtonienne — à une réalité qui ne peut être appréhendée en ces termes (...). Nous avons donc besoin d'un nouveau « paradigme » — une nouvelle vision de la réalité ; une modification fondamentale de notre système de pensée, de nos perceptions et de nos valeurs ».
          Je pense que la science-fiction dans sa forme la plus authentique contribue à l'élaboration de ce nouveau paradigme. Elle est un processus transformatif des consciences, une aventure individuelle et collective qui — par la voie littéraire — vise à briser la prison de notre conditionnement. Car « depuis nos plus tendres années, nous sommes baignés dans un système de croyances tellement intriqué à notte expérience que nous ne pouvons distinguer notre culture de notre nature » (Marylin Ferguson dans Les enfant du Verseau / The Aquarian conspiracy — Calmann-Levy 1980). Le jeu sur les possibles développe une nouvelle qualité de l'attention un élargissement de l'état de conscience, apprend à reformuler les questions et permet de s'ouvrir à tout changement. Grâce à ses hypothèses audacieuses qui amplifient les problèmes soulevés, la science-fiction fait violence à nos habitudes même les mieux ancrées. Au-delà de la quincaillerie thématique et des figures imposées du genre, l'extraterrestre, par exemple, ne renvoie qu'à notre altérité tandis que les univers parallèles et les paradoxes temporels remettent en question le statut même du réel.
          Interface entre l'univers mental et la réalité extérieure, entre la science au sens large — c'est-à-dire un désir de saisir le monde par la pensée — et la littérature, la SF suscite son propre langage et propose une perception différente du monde et des gens. Elle est le goéland du proverbe : « Le Goéland voit le plus loin qui vole le plus haut » (Jonathan Livingstone, évidemment).
 
DENIS GUIOT
Armentières, le 29 mars 1987.
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Thèmes, catégorie Science-Fiction
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 66179 livres, 66217 photos de couvertures, 60995 quatrièmes.
8090 critiques, 36213 intervenant·e·s, 1462 photographies, 3689 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2019. Tous droits réservés.