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Utopie (Les trois visages de l')

George W. BARLOW

Le Monde de la SF. MA. Editions, juin 1987

          Les hommes n'ont pas attendu la science-fiction pour imaginer une société différente de la leur — l'utopie, c'est-à-dire le « non-lieu » (ou-topos) ou le « bon lieu » (eu-topos) — ni, pour pratiquer le genre, l'invention du terme par Thomas More en 1515 dans De optimo Republicae statu deque nova insula Utopia (L'Utopie — GF Flammarion) : dès l'Antiquité, Homère rêvait aux Jardin, d'Alkinoos et Pindare à l'Ile des Bienheureux, et Platon cultivait la nostalgie de l'âge d'or en Attique et en Atlantide : dans Le Timée et Le Critias et codifiait son rétablissement dans Les Lois et La Republique. Après une éclipse au Moyen Age, où l'on attendait que le royaume de Dieu tombe tout bâti du ciel, ce fut, a partir de la Renaissance, une grande floraison d'utopies, qui sentaient encore fort la théocratie — chez « saint » Thomas More comme chez « frère » Tommaso Campanella dans La Cité du soleil — Broz) — et aussi l'autocratie : à l'instar de Platon espérant que ses plan seraient réalisés d'en-haut par Denys, tyran de Syracuse, More devint chancelier de Henry VIII et y perdit la tête en 1535, de sorte que si la 1er édition de son œuvre se fit en latin pour ne pas provoquer de mouvements de masse (!), l'édition en anglais de 1551 fut posthume tout comme la publication de La Nouvelle Atlantide (Payot — New Atlantis, 1627) de Francis Bacon, également chancelier d'Angleterre, et si déçu par son souverain Jacques 1er, qu'il jugea inutile d'achever son livre.
          On risque moins de chagrin à écrire des utopies purement fantasques comme Histoire comique des états et empires de la Lune (1657) et du Soleil (1662) — disponible chez Garnier — et pourtant Cyrano de Bergerac n'a guère fait école. Même Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (Folio — Gulliver's Travels 1726) marient à la fantaisie la satire, et juxtaposent l'ailleurs idéal (les Houyhnhnms) et le miroir grossissant des défauts existants (Lapuita) faute d'un astre sur lequel s'orienter. C'est ce que pensèrent trouver dans le socialisme les utopistes du siècle suivant, tel Etienne Cabet avec son Voyage en Icarie (1840 — Slatkine). Encore furent-ils loin de mettre la même chose sous le même mot : à peine Edward Bellamy eut-il publié Cent ans après, ou l'an 2000 (Fustier looking backwardd, 1888) que William Morris, n'y voyant que capitalisme d'état, lui répondait en exaltant, dans Nouvelles de Nulle Part (Aubier — News from Nowhere, 1890), les valeurs anciennes les satisfactions esthétiques et la réconciliation avec la nature : aimable anarchisme qu'on a qualifié de réactionnaire mais qui l'est peut- être moins que le « socialisme » de Wells qui, dans Une utopie moderne (A Modem Utopia, 1905), annonce parfois le fascisme.
          Ce qu'annonçaient en tout cas ces utopies, c'était la société communiste : « L'URSS n'est qu'une vaste anticipation vécue », dit Stephen Spriel parmi d'autres. Rien d'étonnant donc si le XXe Siècle a été celui des utopies pessimistes, alias dystopies, anti-utopies ou contre-utopies, en commençant par Nous autres, écrite dès 1920 par Yevgeni Zamiatine, qui était sur place, mais pour cette même raison traduite en bien des langues avant d'être publiée en russe en 1952... à New-York ! Le grand problème que ne résolvaient pas les utopistes, « Comment y parvenir ?, s'est transformé en son contraire : « Que faire pour éviter d'aller jusque-là ? ». Car, en se réalisant, l'idéal d'un petit nombre est devenu le cauchemar d'un grand nombre. Dans Le Maître du Passé, Lafferty fait dire à Thomas More ressuscité : « On en vint à croire que j'avais décrit un monde idéal... Cette seule idée m'horrifie ».
          Si ce qu'il y a de nouveau à l'est, c'est que le bonheur individuel soit sacrifié à la puissance collective — nazisme et stalinisme — , les lendemains ne chantent pas mieux qui se lèvent à l'ouest : les Goulags mous de Jacques Mondoloni (FNA — 1984) sont occidentaux, et c'est notre Marché Commun, devenu « Marcom » que, dans Cette chère humanité (J'ai Lu), Curval isole par un moderne Rideau de Fer ; au 1984 de George Orwell — du bon usage de la guerre permanente pour faire régner à l'intérieur une discipline totale — font pendant Le Meilleur des mondes de Huxley — du mauvais usage de la science pour faire le bonheur des hommes en les déshumanisant — et Planète à gogos de Pohl et Kornbluth — du mauvais usage de l'économie capitaliste, et notamment de la publicité, pour soumettre à l'oligarchie un troupeau de consommateurs, les « gogos » du titre. Le schéma huxleyien est modernisé dans Un bonheur insoutenable d'Ira Levin par la prise en compte de la révolution informatique : relié au grand ordinateur universel UniOrd, chacun n'est plus qu'un « noméro ».
          Il est piquant de noter que, seul, le même Kornbluth publiait quelques années plus tard Le Moindre des fléaux (Et. Dbl. — Two Dooms, 1958), qui est ce que l'on pourrait appeler une anti-utopie béate : nous ne vivons pas dans le pire des mondes car, si l'on n'avait pas atomisé les Japonais, ils se partageraient l'Amérique avec les nazis — situation également décrite par Dick dans Le Maître du Haut-Château. Pohl, lui, a récemment donné une suite à Planète à gogos Les Gogos contre-attaquent(PdF — The Merchant's War, 1984) pour sortir de leur aliénation. L'opposition entre système aliénant sur Terre et société libérée sur Vénus rappelle Le Monde des A de van Vogt, et est transposé par Ursula Le Guin dans Les Dépossédés (sous-titre « une utopie ambiguë ») sur les planètes jumelles Anarres et Urras, l'une anarchiste, l'autre capitaliste, en lesquelles on ne saurait voir le modèle et son repoussoir. mais plutôt deux sœurs brouillées qui risquent l'une et l'autre la sclérose si elles continuent à se tourner le dos, comme Lys et Diaspart (anagramme de « paradis » !) dans La Cité et les astres de Clarke.
          C'est que l'anticipation contemporaine a assez largement dépassé le stade de l'admonition : maintenant qu'il a été amplement démontré que projeter le meilleur des mondes conduisait au pire on s'intéresse davantage à ce qui est simplement autre. L'éloignement, qui servait aux utopistes à isoler le monde idéal de la corruption du nôtre, n'est souvent qu'un facteur de dépaysement, d'exotisme, notamment pour les innombrables sociétés extraterrestres minutieusement conçues par Jack Vance, à commencer par celles qui peuplent sa Planète géante (PP — Big Planet 1952) Mais l'autre se fait aussi sa place à l'intérieur de l'utopie, par opposition a 1'uniformité que lui voulaient les utopistes, et dont lui en voulaient les anti-utopistes : c'est l'extrême pluralité (politique, religieuse, sexuelle...) que fait régner S. Delany sur Triton ; et ce n'est pas pour rien que la contribution de M. Jeury à Utopies 75 s'appelle La Fête du changement.

          Mais la fête n'a qu'un temps : « La colonne unioniste s'ébranla Alors, les pèlerins, devenus soldats du Variana, marchèrent à sa rencontre avec des fusils de bois ». Autrement dit, les nouvelles utopies libertaires sont à la merci du monde extérieur même s'il s'agit d une Ile comme chez Huxley. A moins... que le monde extérieur ait eu la bonté de se détruire auparavant, comme dans Naissance d'une île de François Clément (Laffont, 1973) dont le titre dit bien qu'on voit cette fois s'élaborer l'utopie, et ceci parce qu'un nouveau départ est nécessaire ; et la première erreur du passé à éviter, pour les robinsons du grand naufrage, c'est le colonialisme : impossible d'imposer sa vérité aux indigènes comme Robinson Crusoë 1 mais plutôt que de se soumettre à la leur comme dans Vendredi ou les limbes du Pacifique de M. Tournier (1967 — Folio) il faut élaborer avec eux de nouvelles vérités.
          Aller aux indigènes (très intimement même), c'était la spécialité de Pierre Loti, grand chantre des paradis exotiques, ce pourquoi Philippe Curval donne son nom au héros de sa contribution à Utopies 75, Un souvenir de Pierre Loti : le culte de l'ailleurs et celui du meilleur s'y rejoignent, car Curval y rivalise de fantaisie avec Cyrano de Bergerac tout en faisant l'apologie de 1'« harmonieuse incohérence » : à notre devise utopique, « Liberté, Egalité, fraternité », répond une double triade, « Transformation, mutation, innovation », et « Jouissance, volupté, sensualité ». Mais Nopal a beau être la création imaginaire d'un magicien imaginaire (Mandrake !), refaçonné sans cesse au gré des désirs des participants, « même en Utopie, le bonheur a son revers ». Ce qui pourrait nous servir de conclusion, même si la dernière phrase de Curval est encore plus forte : « Il y a un anagramme à l'utopie, c'est Loti pue ».

 

          Lecture
          — L'Utopie et les utopies, par R. Ruyer (PUF, 1950).
          — Utopie et civilisation, par Gilles Lapouge (Flammarion, 1973).
          — Voyage aux pays de nulle part, Histoire littéraire de la pensée utopique, par R. Trousson (Ed. de l'Université, Bruxelles, 1975).
          — Planète socialiste, anthologie de Michel Jeury (Kesselring, 1977).

 


Notes :

1. Lu à fond et en entier, le roman de Defoe était aussi une utopie en 1719, et elle aussi s'est réalisée : c'est la société dite libérale.

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