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L'Autre monde médiéval : Rapprochement avec la science-fiction ?

Patricia LACHAUD

Revue SF et Fantastique - 2 ; Presse universitaire de Nice-Sophia Antipolis, février 1985

          Patricia Lachaud est étudiante en Lettres Modernes à l'U.E.R. Lettres de Nice. Elle a soutenu un mémoire de Maîtrise sur le sujet suivant : (d'image des fées et des faes dans la littérature française des XIIe et XIIIe siècles ».
 
 
          Sans vouloir déformer la science-fiction ni la littérature médiévale et leur enlever leurs caractéristiques premières, il m'est apparu tentant de confronter l'Autre Monde médiéval avec les autres mondes des temps futurs évoqués dans les récits de science-fiction.
           La science-fiction du XXe siècle et le merveilleux du XIIe siècle expriment tous deux, à mon avis, le rêve d'un monde possible imaginé à partir des aspirations de leur époque.
         Notre prétention à amorcer un rapprochement entre l'Autre Monde médiéval et les autres mondes de la science-fiction est née de quelques analogies découvertes à la faveur de nos investigations, peut-être sans fondement scientifique et en tous cas sans ordre bien établi.
          Quelles sont les passerelles possibles entre ces deux univers ?

          Jean Gattegno dans son Que sais-je ? sur la science-fiction, explique que « la science-fiction naît avec la science, elle appartient au même univers » 1. La science-fiction repose selon l'expression de l'auteur sur des « prémisses irrationnelles » nées à partir de la pensée et des découvertes scientifiques : « Ce sont les progrès des techniques et les promesses infinies de découvertes en tous genres qui rendent possible la construction de mondes autres, apparemment fantastiques, mais en réalité non totalement invraisemblables » 2.
          En fait, la science-fiction apparaît comme un rêve de la science, un produit de l'ère scientifique dans laquelle nous vivons. La science-fiction ne repose pas sur une réalité, mais sur le mythe scientifique.
         Le merveilleux du XIIe siècle participe du même phénomène : il est lui aussi un rêve, engendré cette fois par une ère mystique et mythique. L'Autre Monde de la tradition celtique est donc né des prémisses irrationnelles dues cette fois-ci à la pensée mystique du XIIe siècle.

          Le mysticisme agit comme le fait la science pour son époque, en ouvrant des domaines « au-dehors, au-dessus du réel », dans l'espace et dans le temps. Selon Jean Markale, le celte n'est pas si différent de l'homme du XXe siècle : « Le celte n'est jamais tourné vers le passé ; il se nourrit du passé et construit son avenir. C'est une preuve de sa confiance. C'est aussi le mythe d'Avallon : le celte a toujours les yeux tournés au-dehors, au-dessus du réel, vers le pays de l'éternelle jeunesse. » 3.

          La volonté de créer des mondes autres, des mondes différents de la réalité se retrouve tout autant dans la science-fiction que dans le merveilleux du XIIe siècle. Il faut regarder l'Autre Monde du Moyen Age comme ce dernier pouvait le concevoir : un monde parallèle au sien dont il ignorait tout ou presque, un monde à découvrir, tout comme apparaît la planète glacée à l'envoyé de la Terre, le héros de La Main Gauche de la Nuit d'Ursula Le Guin 4.

          Jean Gattegno, parlant de la science-fiction, abonde dans notre sens : « Nouvelle fée, ou plutôt nouvelle baguette magique, elle (la SF) nous fait voir le monde comme au Moyen Age on le voyait : fondamentalement cohérent, mais laissant subsister des poches inconnues. » 5.
          Ce sont précisément les « poches inconnues » du Moyen Age représentées par l'Autre Monde, que nous nous proposons d'aborder maintenant.

          Pour cette présentation de l'Autre Monde, nous nous servirons des textes suivants : les lais anonymes et les lais de Marie de France, sortes de recueils formés de plusieurs nouvelles datant des XIIe et XIIIe siècles 6. Les récits de Perceval 7 et de la Mort Artu 8 feront l'objet de quelques emprunts. Ce choix est subjectif car la figure de l'Autre Monde apparaît dans toute la littérature médiévale et bien d'autres textes auraient pu être utilisés.

          Les lais anonymes et les lais de Marie de France, « contes d'aventure et d'amour » 9 s'articulent autour d'un motif central : la rencontre du monde féodal et du monde féérique, de l'Autre Monde, dont les protagonistes sont le roi, la reine, les chevaliers, les dames d'une part, et les fées, les chevaliers faés, les nains et les immortels d'autre part. Quelques rencontres peuvent être ainsi résumées : un chevalier humain part à l'aventure, et traverse la frontière de l'Autre Monde — le plus souvent inconsciemment —; il y rencontre des personnages féériques — une fée par exemple, qui lui propose son amour contre le respect d'un interdit magique. L'être humain, bien qu'il transgresse le pacte, part définitivement avec l'être féérique dans le pays de ce dernier, l'Autre Monde.
          Ce schéma narratif presque toujours identique est riche en description de l'Autre Monde.
          Tout d'abord l'Autre Monde s'oppose au monde civilisé qu'est la cour féodale. Aussi, l'Autre Monde se situe-t-il toujours dans ou après la forêt. La démarcation entre ville et forêt est fortement soulignée ; ainsi est précisé dans le lai de Graelent, aux vers 194-195 :
                    Fors de la vile avoit une gart
                    une forest grant e pleniere.
          « Hors de la ville, il y avait un espace découvert, une forêt grande et vaste. »

          Il est permis de penser que la forêt représente pour les esprits du Moyen Age un lieu très éloigné déjà, un lieu le plus souvent inconnu10. S'aventurer dans la forêt relève de l'exploit, que peu de chevaliers entreprennent. Guingamor, un jeune chevalier, va tenter l'expérience, tout d'abord accompagné des vassaux du roi :
                    Cil qui l'alerent convoier
                    li rois et tuit si chevalier
                    e li autre de la cité
                    defors le bois sont aresté
                    n'en lesse nul aler avant.
(v. 303-307)
          « Ceux qui étaient aller l'accompagner, le roi et tous ses chevaliers et les autres de la cité s'écartèrent à la lisière de la forêt ; le roi ne laissa personne aller plus avant. »
          Une fois sorti de la ville, le chevalier se retrouve seul :
                    Fors de la vilë est eissuz
                    Tuz suis est en un pré venuz.
(v. 43-44 du lai de Lanval)
          « Une fois hors de la ville, le voilà tout seul dans un pré. »
          Par procuration, à travers cet unique protagoniste, la société réalise son désir d'entrer en contact avec l'Autre Monde. Ce chevalier est un véritable représentant de la société féodale.

          Il y occupe toujours une place non négligeable : « favori du roi, héritier présomptif, familier de la cour »11. Ce phénomène du personnage unique se retrouve tout autant dans la science-fiction, nous dit Jean Gattegno : « J'ai déjà souligné la prédilection des auteurs de science-fiction pour le héros représentant de l'espèce : ce n'est pas là caprice, c'est au contraire un trait constant des récits du genre depuis Wells et Burroughs. »12. Dans le cas de la fiction médiévale, le chevalier devient l'unique héros, l'unique homme à s'avancer près de la frontière de l'Autre Monde, à accomplir le passage. Cette transition vers un monde autre se manifeste par la traversée de l'élément eau, que l'on peut peut-être rapprocher des passages dans l'espace-temps de la science-fiction. En effet cette frontière, appelée humide ou liquide car elle peut prendre la forme de rivière, de fontaine, de mer, de lac, de brouillard ou de pluie, est toujours présente.
          Dans le lai de Guingamor, il s'agit d'une fontaine : une fontaine illec trova
                    desoz Iolivier foillu
                    vert et flori e bien branchu ;
                    la fontaingne ert et clere et bele,
                    d'or et d'argent ert la gravele.
(v. 422-426)
          « Il trouva une source sous un olivier feuillu, vert, fleuri et touffu. La fontaine était claire et belle, le gravier en était d'or et d'argent. »

          « Ce fut également dans une forêt, celle de Colombiers, en Poitou, près d'une fontaine, que Mélusine apparut à Raimondin » signale Anthime Maury dans Croyances et légendes du Moyen Age 13.
          Le chevalier n'est pas toujours conscient d'avoir traversé l'Autre Monde. Lanval par exemple ne le sait pas ; seule l'attitude de son cheval l'indique comme si l'animal sentait quelque chose qui échappe à l'être humain :
                    Fors de la vilë est eissuz
                    Tuz suis est en un pré venuz
                    sur une ewe curaunt descent,
                    mes sis chevals tremble forment.
(v. 43-46)
          « Une fois hors de la ville, le voilà tout seul dans un pré. Il descend de cheval au bord d'une rivière, mais son cheval tremble de tous ses membres. »
          Une autre forme de frontière annonçant l'Autre Monde est le phénomène atmosphérique de la pluie. Lorsque Arthur blessé attend seul la mort, une pluie violente s'abat soudain. S'annonce alors sa soeur, la fée Morgane, qui vient le chercher pour l'emmener dans l'Autre Monde :
                    Une pluie commença a cheoir moult grant et moult merveilleuse.
          « Commença à tomber violemment une pluie étrange. »
                    Si vit venir parmi la mer une nef qui estoit toute pleine de dames ; (...) et la dame d'eles tenoit Morgain, la sereur le roi Artu, par la main et commença à apeler le roi qu'il entrast en la nef ;
(La Mort Artu, p. 250)
          « on vit venir sur la mer un bateau qui était plein de dames dont l'une était
          Morgane, la sœur du roi qui l'appela à monter sur le bateau. »

          La lande et la frontière humide constituent l'entrée dans l'Autre Monde. Le héros doit traverser ces éléments pour y pénétrer. Cette image de la traversée se retrouve dans les romans de science-fiction contemporains comme par exemple le passage du désert dans Dune 14, et, se rapprochant encore plus de notre sujet, les navigations du héros de Terremer 15, ou la traversée des glaces de La Main Gauche de la Nuit 16.
          Une fois les barrières passées, s'ouvre l'Autre Monde. Quelquefois il garde tout son mystère et n'est pas visible. C'est le cas du royaume du chevalier faé qui se trouve au fond du lac :
                    Tot el cheval el lac se mist
                    l'eve li clot desus le front
                    eil se met el plus parfont
                    quatre leëes i estut.
(v. 100-103)
          « Il entra tout entier dans le lac avec son cheval. L'eau se referma sur son front et il s'enfonça vers l'eau la plus profonde ; il y franchit une longueur de quatre lieues. »
          C'est aussi le cas de la demeure offerte par Merlin à Viviane. Dans le lac, Merlin fit construire un palais qu'il protégea en le rendant transparent. Seule se voit la surface du lac.

          Si l'Autre Monde peut être caché au fond de l'eau, il peut exister au-dessus de l'eau, sur une île. La plus connue est celle d'Avallon où habite Morgane, entourée d'autres fées. Cette île mythique se situe quelque part dans la mer ; c'est une « île du milieu du monde, sorte de nombril du monde, mais aussi matrice, réserve inépuisable d'énergie. » 17. A son propos, Anthime Maury nous dit : « l'idée d'une terre située au-delà des limites des régions habitées, idée qui est précisément celle que Platon a fait revivre dans son Atlantide, se rattache au mythe des îles Fortunées. Les premiers chrétiens plaçaient aussi le Paradis terrestre, le jardin de la pomme fatale, au-delà des bornes du Monde, et, sans contredit, ils subissaient alors l'influence du grand mythe dont Avallon a été l'un des rameaux. » 18. Dans la légende arthurienne, l'île d'Avallon « est un pays sans maladie, ni âge, ni mort, où le bonheur dure éternellement, où souhaiter quelque chose équivaut à le posséder, et où cent ans sont comme un jour. » 19.

          Lorsque le héros mortel pénètre dans cet Autre Monde, une fois passées les frontières, il y découvre toute une vie et tout d'abord des châteaux ou même des cités 20. Perceval, après avoir chevauché toute la journée, aperçoit une barque sur la rivière, dans laquelle se trouvent deux hommes dont l'un lui indique un gîte pour la nuit. Or, arrivé à l'endroit indiqué, Perceval ne voit aucune maison ; « quand soudain une tour lui apparaît, puis tout un château » 21, château merveilleux de l'Autre Monde puisqu'il peut se rendre invisible.
          La dame du lai de Yonec, une des rares dames humaines à se rendre dans l'Autre Monde, découvre une cité, avec son château, ses maisons, son port et ses champs :
                    Assez près ot une cité.
                    de mur fu close tut entur ; n'i ot mesun, sale ne tur
                    Ki ne parust tute d'argent ;
                    Mut sunt riche li mandement.
                    Devert le bure sunt li mareis
                    e les forez e li defeis.
                    De l'autre part, vers le dunjun,
                    Curt une ewe envirun ;
                    Illeoc arivoent les nefs, plus i aveit de treis cenz très.
(vv. 360-371)
          « Toute proche se trouvait une ville entièrement close de remparts ; pas de maison, de salle, de tour qui n'y paraisse toute d'argent. Les bâtiments en sont magnifiques ; du côté du bourg, il y a les marais, les forêts, les terres en defens et de l'autre côté, vers le donjon coule une rivière qui en fait le tour. C'est à cet endroit qu'abordent les navires et il y avait là plus de trois cents voiles. »
          Outre le fait que le héros ne met pas en doute ce qu'il voit, ce qu'il entend dans l'Autre Monde, il n'est pas étonné. Comment le serait-il puisque cet Autre Monde apparaît au premier abord comme un décalque, une copie du monde féodal ? Après un premier mouvement consistant à créer un monde parallèle, un monde autre, un deuxième phénomène se produit : cet autre monde est semblable au monde de la réalité. Tout comme lui, il est composé de châteaux, de dames et de chevaliers ; on y vit tout pareillement. Mais à ce deuxième mouvement s'ajoute un troisième où l'on découvre que cet autre monde n'est autre que la réalité rêvée. Dans une réalité féodale, l'Autre Monde ne peut qu'abonder en luxe et de même ne peut que déployer une aristocratie supérieure. En fait, tout est en qualité et en quantité élevées dans l'Autre Monde. Le marbre, l'argent et l'ivoire rivalisent d'éclat :
                    d'un grant palés vit les muraus qui molt estoit bien fez sanz chaus,
                    de vert marbre fu clos entor
                    et sor l'entree ot une tor, d'argent paroit qui l'esgardoit, merveille clarté rendoit
                    les portes sont de fin yvoire, d'or entaillies a trifoire
                    n 'i ot barre ne fermeüre.
(vv. 363-371)
          « Il aperçut soudain les murs d'un grand palais qui était fort bien construit à pierres vives. Les murs qui l'entouraient étaient de marbre vert et à l'entrée se dressait une tour qui s'offrait aux regards comme de l'argent et rayonnait d'une merveilleuse clarté. Les portes étaient de bel ivoire, incrustées d'or. Il n'y avait ni barre, ni fermeture. »
          Tel est le château luxueux que Guingamor découvre.
          Tous les détails sont prétexte à montrer la richesse extraordinaire de l'Autre Monde ; le lit d'un chevalier faé par exemple :
                    li pecol sunt d'or esméré ;
                    ne sai mie les dras preisier ;
                    Li cirgë e li chandelier,
                    ki nuit e fur sunt alumé
                    valent tut l'or d'une cité.
(vv. 388-392, Yonec)
          « Les montants du lit en sont d'or pur ; je ne suis pas capable d'évaluer le prix des draps. Les chandeliers dont les bougies sont allumées jour et nuit valent tout l'or de la cité. »
          La traduction de la magnificence de l'Autre Monde en valeurs temporelles du monde humain montre combien la richesse des biens matériels préoccupe les esprits du Moyen Age.
          Perdus dans la forêt, le roi Arthur et sa suite découvrent un château — sorte de relai de l'île d'Avallon — ; le roi lui-même est ébloui par le luxe qu'il y trouve :
                    Car il n'avoit onques veü plus richement encortinee eglise ne mostier que la cort de leanz estoit encortinée.
(p. 57,1. 80-84)
          « car il n'avait jamais vu ni d'église ni d'abbaye aussi richement décorée que cet endroit où il se trouvait. »

          En présence de ces richesses qui sans doute étaient difficilement concevables pour l'imagination médiévale, une vie toute semblable à la cour féodale se déroule. Dans cette société, richement habillée, on mange, on chante et joue : le premier luxe, nous rappelle J. Le Goff, est le luxe alimentaire 22 :
                    tex III C ou plus en i ot
                    n 'i ot celui n 'eust vestu
                    bliaut de soie a or batu ;
                    Chascuns de ceus menoit s'amie,
                    mout ert bele la compagnie.
                    Valiez i o t a esperviers,
                    o bliaus astors (...),
                    el palés en ot autretant,
                    as tables, as esches jouant. (...)
                    bons mengiers o t a grant plenté,
                    o, grant déduit, o grant fierté,
                    Sons de herpes et de vïeles,
                    Chans de vallez et de puceles,...
(Guingamor, vv. 510-518 ; 527-530)
          « il y avait trois cents chevaliers ou plus, pas un seul qui ne fut revêtu d'une tunique de soie brochée d'or. Chacun d'eux amenait son amie et l'assemblée était fort belle. Il y avait des jeunes avec des éperviers, de beaux vautours... Dans le palais il y en avait autant, jouant au trictrac ou aux échecs... Il y avait grande abondance de nourriture, nombre de distractions et un beau déploiement d'élégance, de sons de harpes et de vièles, des chants de jeunes gens et jeunes filles... »
          De même à Avallon, chez Morgane, la cour du roi Arthur rencontre différents personnages :
                    Si encontrerent Morgain et avec lui bien cent que dames que chevaliers qui li feroient compagnie et estoient tuit et toutes vestues si richement que onques a feste qu 'il eüst tenue jour de sa vie n'avoit li rois Artus veüs gens si richement acesmés comme il estoient communalment par la sale.
(P-57)
          « Il virent Morgane et avec elle environ une centaine de dames et de chevaliers qui lui tenaient compagnie et qui étaient tous et toutes si richement vêtus que jamais jusqu'à ce jour, le roi n'avait vu à une fête des personnes si bien habillées comme elles l'étaient dans cette salle. »
                    Quant il orent mengié a grant plenté tant comme il leur plot, li rois escoute et ot en une chambre qui estoit en coste de lui touz les divers estrumenz dont il eüst onques oï parler en sa vie.
(p. 58 ; l. 1 à 40)
          « Quand ils eurent mangé à satiété comme il le voulaient, le roi écoute et dans une chambre à côté se trouvaient divers instruments de musique dont il n'avait jamais entendu parler dans sa vie. »
          L'analogie entre Autre Monde et monde féodal — du moins tel qu'il apparaît dans la fiction littéraire qu'on ne saurait entièrement confondre avec la réalité — est frappante, mais à l'intérieur de cette ressemblance deux différences, dont l'une est importante, sont à noter. La première réside dans le phénomène du temps. En effet, dans l'Autre Monde, le temps est ralenti : Guingamor en vivant trois jours dans le pays de sa fée y a passé en réalité trois cents ans :
          III Canz a si sont passé, lui dit sa fée amante. (v. 551)
          « Trois cents ans se sont passés. »

          Ou bien, le temps y est aboli : Tydorel, l'enfant à demi faé porte les marques d'un père de l'Autre Monde ; il ne dort jamais ; pour lui, la nuit et le jour n'existent pas 23  24. Dans l'Autre Monde, le temps est autre. A ce premier phénomène s'ajoute un deuxième ; outre les motifs de magie qui donnent l'impression d'une société régie par d'autres lois mais sur laquelle le mystère est total, la plupart des personnages de l'Autre Monde sont du sexe féminin. Les rares représentants du sexe fort ont peu de rôles et sont effacés. L'Autre Monde, « l'île d'Avallon, est régie par des femmes dans le cadre d'une organisation matriarcale », nous dit J. Markale, et il poursuit en se demandant : « Pourquoi ? Est-ce le souvenir d'une époque antérieure où la femme régissait la société, ou est-ce uniquement la projection des désirs inconscients du regressus ad uterum ? » 25.

          A l'inverse sans aucun doute de la réalité médiévale, ce sont les dames-fées qui détiennent la souveraineté des châteaux et cités de l'Autre Monde. Dans la légende arthurienne, une comparaison s'impose rapidement entre Arthur, roi de la cour féodale, et Morgane, sa sœur, suprême souveraine d'Avallon 26.
          En conclusion, on peut dire que le but avoué est de décrire un univers différent de celui où l'on vit. Mais finalement, et bien que certains détails soient notables, on décrit un univers semblable. L'Autre Monde se veut être un monde parallèle au monde féodal dans lequel se vivent l'aventure et l'initiation. A cause de l'étroitesse de l'homme et de son imagination, il ne peut que transposer la réalité qu'il connaît dans un autre cadre, mais ne semble pas posséder la capacité de construire réellement un autre univers.
          La phrase d'Edgar Poe est encore vérifiée :
          L'esprit humain ne peut imaginer rien de ce qui n'a réellement existé.

          Aussi l'Autre Monde se compose-t-il comme le monde féodal, de dames, de chevaliers et de chevaux, nourriture et châteaux. Mais il est aussi un monde idéal vers lequel on tend, un monde où la réalité est rêvée. « Articulé sur le modèle féodal, le monde faé semble un produit de l'imaginaire, une élaboration utopique faite pour servir un rêve, une vision féodale où abondent l'or et l'argent... » explique D. Regnier-Bolher 27.
          C'est un monde bienheureux où les préoccupations féodales sont abolies ; l'insistance pratiquée sur les richesses, l'absence de stérilité, la longévité et le bonheur de l'Autre Monde montrent combien la société féodale est sensible à ces questions. Aussi dans l'Autre Monde ces problèmes sont-ils résolus et sublimés. Dans l'Autre Monde des lais ou dans l'Avallon de la légende arthurienne, on ne connaît ni maladie, ni vieillesse, ni mort, ni pauvreté, ni malheur.

          En résumé, on peut emprunter cette définition de l'Autre Monde de J. Markale : « En fait cet autre monde n'est pas un en-bas ni un en-haut, mais un à-côté, et il suffit parfois de franchir une simple porte pour y accéder » 28.
          A notre avis, le merveilleux du XIIe siècle et la Science-fiction sont analogues, dans ce sens que le merveilleux agit comme une science-fiction du monde féodal, c'est-à-dire en restant très semblable au monde féodal, et en n'extrapolant que par rapport à la réalité du moment. On peut ainsi représenter ce phénomène avec le principe de la tangente (qui est la droite la plus proche de la courbe, en un point donné) dont la courbe représenterait l'état du monde :
 



 

BIBLIOGRAPHIE
Les textes du Moyen Age :
          Les lais anonymes, éd. critique par Mary Tobin, Genève, 1976.
          Les lais de Marie de France, Paris, Champion, 1980.
          Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, Perceval, Paris, Champion, 1972.
          La Mort Artu, Genève, Droz, 1964.
Les traductions :
          Régnier-Bohler D., Le cœur mangé, Paris, Stock Plus, 1979.
          Jonin P., Les lais de Marie de France, Paris, Champion, 1981.
Autres textes :
          Bar, Les routes de l'Autre Monde, Paris, PUF, 1946.
          Bloch M., La société féodale, Paris, Albin Michel, 1939.
          Frappier J., Féérie du château du roi pêcheur dans le Conte du Graal, in Mélanges pour J. Fouquet, Paris, Klincksieck, 1969.
      Chrétien de Troyes et le mythe du Graal, Paris, Sédes, 1972.
                   Histoires, mythes et symboles, Genève, Droz, 1976.
          Gattegno J., La science-fiction, Que sais-je ?, Paris, PUF, 1971.
          Guyonvac'h C., Les royaumes celtiques, Paris, Fayard, 1974.
          Herbert F., Dune, Paris, Laffont, 1970.
          Le Goff J., La civilisation de l'occident médiéval, Paris, Arthaud, 1967.
          Le Guin U., La Main Gauche de la Nuit, Paris, Laffont, 1971.
                   Terremer, Paris, Seghers, 1980.
          Markale J., Les Celtes, Paris, Payot, 1969.
                   La femme celte, Paris, Pay ot, 1979.
                   Les contes populaires oraux, in revue Europe, Mai 1981, Paris.
          Maury A., Croyances et légendes au Moyen Age, Paris, Champion, 1896.

 


Notes :

1. J. Gattegno, la science-fiction, Que sais-je ?, Paris, PUF, 1971, p.9.
2. ib., p. 9.
3. J. Markale, les Celtes, Paris, Payot, 1969, p. 472.
4. U. Le Guin, La Main Gauche de la Nuit, Paris, Laffont, 1971.
5. J. Gattegno, op. cit., p. 112.
6. Les lais anonymes, éd. critique par Mary Tobin, Genève, Droz, 1976. Les lais de Marie de France, Paris, Champion, 1980.
7. Chrétien de Troyes, Le conte du Graal, Perceval, Paris, Champion, 1972.
8. La Mort Artu, Genève, Droz, 1964.
9. D. Regnier-Bohler, Le cœur Mangé, Paris, Stock Plus, 1079,p. 299.
10. Voici la description du décor de la France que fait Jacques Le Goff, dans La civilisation de l'occident médiéval : « Un grand manteau de forêts et de landes troué par des clairières cultivées, plus ou moins fertiles, tel est le visage de la Chrétienté... ». La civilisation de l'occident médiéval, Paris, Artaud, 1967, p. 169.
11. D. Regnier-Bohler, op. cit., p. 304.
12. J. Gattegno, op. cit., p. 117.
13. A. Maury, Croyances et légendes au Moyen Age, Paris, Champion, 1896, p. 18.
14. Frank Herbert, Dune, Paris, Laffont, 1970.
15. U. Le Guin, Terremer, Paris, Seghers, 1980.
16. U. Le Guin, op. cit.
17. Expression de Jean Markale, Les Celtes, op. cit., p. 438.
18. A. Maury, op. cit., p. 29.
19. Cette représentation d'Avallon et quelques récits de ses légendes se trouvent dans Les Royaumes celtiques de M. Dillon et N. Chadwick, traduit par C. Guyonvarc'h,Paris, Fayard, 1974, pp. 243 et suivantes. L'importance du château est manifeste. « Le château-fort est signe de sécurité, de puissance, de prestige », nous explique J. Le Goff, op. cit., p. 443.
20. Sur le caractère merveilleux du château de Perceval, quelques précisions sont présentées par Jean Frappier dans Chrétien de Troyes et le mythe du Graal, Paris, Sédes, 1972, pp. 108 et 118.
21. J. Le Goff, op. cit., p. 439.
22. On peut ajouter à ces exemples celui que nous signale J. Frappier dans son article sur le lai de Tyrodel : il s'agit du lit somptueux dont l'oreiller en était si merveilleux que nul dormeur n'aurait posé sa tête dessus sans obtenir le privilège de n'avoir jamais de cheveux blancs (v. 178-180). J. Frappier, Histoire, mythes et symboles, Genève, Droz, 1976, p.142.
23. Cf. Tyrodel (vv. 239-244).
24. J. Markale, La femme celte, Paris, Payot, 1979, p.105.
25. Dans le lai de Doon, le château porte le nom de Château aux Puceles (v. 16), car il n'est habité que par des femmes, et seules les dames de l'Autre Monde vivent seules.
26. Op. cit., p. 309.
27. J. Markale, Les contes populaires, dans Europe, Mai 1981, p. 24.

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