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Les chats dans les littératures de l'imaginaire
(SF, fantasy, fantastique)

Nathalie LABROUSSE

nooSFere, juin 2000

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2. Les pouvoirs du chat :


          Mais la magie du chat ne tient pas simplement à son appartenance à un univers extraordinaire. La magie est aussi en lui, dans les divers pouvoirs qui lui sont impartis. Dans la mythologie, le tout premier de ces pouvoirs, sans doute parce que le chat est l'un des rares animaux à apprécier la proximité du foyer et à ne pas craindre les flammes, est la maîtrise du feu. Raiju, le démon-tonnerre japonais, calcine les arbres de ses griffes de chat. Bastet, la déesse-chat des égyptiens, qui symbolise les effets bienfaisants de la puissance solaire, peut aussi, comme Ouadjet (la déesse-serpent de Basse-Egypte), calciner du regard les ennemis du Soleil. Au Cambodge, en cas de sécheresse, on arrose un chat pour éteindre le feu qui dévore les terres et émouvoir Indra, dispensateur de l'ondée bienfaisante. Même plus près de nous, en Irlande, un conte intitulé la Navigation de Mael-Duin raconte comment un petit chat apparemment inoffensif quitta soudain ses jeux pour foudroyer du regard (au sens propre) le frère de lait du héros, qui avait volé un cercle d'or dans un château abandonné. C'est aussi pour cette raison que l'Inquisition recommandait de brûler les chats, comme les sorcières, afin qu'ils périssent par là où ils avaient péché. Cette magie pyrotechnique du chat a souvent été exploitée dans la littérature fantastique et dans la fantasy. Chez Donaldson, dans l'Appel de Mordant, les chats amenés par imagerie pour détruire Household sont des chats-de-feu, qui brûlent tout ce qui entre en leur contact, mais périssent dans leurs propres flammes lorsqu'on les recouvre de matériaux inflammables (image qui rappelle sans équivoque le chat noir brûlant sur le bûcher de l'Inquisition). Le chat prismatique du cycle Royaume magique à vendre ! (Terry Brooks) révèle à Ben qu'il est capable de capter l'énergie lumineuse de n'importe quelle source, fût-elle située à des milliards d'années-lumières, ce qui lui permet d'irradier de la chaleur, ou de mettre le feu à quasiment n'importe quoi. Enfin, autre exemple mais non des moindres, c'est par le feu que sera détruite la maison du narrateur de la nouvelle de Poe, le Chat noir.
          Mais au-delà de ce pouvoir purement magique, il est une aptitude qui semble résider dans la nature même de notre ami félin : le pouvoir de perception. Un chat, dit-on, ne dort jamais que d'un oeil. Il sait aussi pertinemment quand il doit se tenir à distance, et quand il peut se permettre certaines privautés. On dit aussi qu'il ne faut jamais révéler un secret en présence d'un chat, même endormi, sous peine de le voir aussitôt ébruité. Son regard même, et sa manière de tourner vivement la tête en direction du moindre son, semblent donner une légitimité à ces croyances. Bref, comme le pensent les peuples d'Afrique centrale, ainsi que les indiens Pawnees, le chat semble doué d'une clairvoyance qui va bien au-delà des facultés sensorielles classiques. Cette idée, que l'on retrouve aussi dans la Kabbale, qui croyait le chat (comme le démon) apte à s'emparer des pensées de l'homme et à corrompre son âme, a si fortement inspiré la littérature de l'imaginaire que l'on n'y compte plus les chats télépathes, empathes, ou télékynésistes. Dans le cycle de Pégase, par exemple, d'Anne Mac Caffrey, spécifiquement consacré aux pouvoirs psy, le chat est l'animal des télépathes par excellence : il peut leur parler, de façon rudimentaire (chatcoons) ou plus élaborée (chadbords). La même Mac Caffrey récidive dans la Trilogie des Forces, où les chats de Clodagh et les grands félins servent de relais télépathique entre la planète et les hommes, mais aussi de messagers et d'espions. Dans un même genre d'idée, on peut constater que le Grand Chat, dans la Romance de Ténébreuse (Marion Zimmer Bradley) est le seul être non-humanoïde apte à manipuler une matrice de niveau élevé. Citons encore, dans la littérature pour enfants, le matou rose et télépathe de Dana et Michel Jeury, dans le Chat venu du Futur ; en BD, le chat télépathe blanc à rayures vertes de la trilogie Nikopol, de Bilal ; dans les films et les séries, le chat de Charmed ou d'Alien 1, qui sont aptes à repérer ce que les humains ne voient pas (les sorciers pour le premier, les problèmes pour le second) ; dans la littérature enfin, parmi tous les exemples possibles, le chat métamorphe et télépathe de Zelazny dans l'Oeil de Chat, ou encore l'aptitude des chats du Disque-Monde (Pratchett) à voir la Mort et la couleur octarine.
          Réservons une place particulière à la brillante et délirante introduction de Diane Duane, dans To visit the Queen, « a note on feline linguistics », qui nous explique pourquoi les chats semblent pouvoir communiquer par la pensée. On y apprend que les chats ne miaulent qu'à l'usage des humains, dont l'oreille est trop peu sensible pour « entendre » leur véritable langage, l'Ailurin, sorte de subtile vibration de l'air dans le larynx, combinée avec celle du sang dans les veines et dans les artères de la gorge... Ce langage silencieux, subvocal, ne comporte pas moins de trente-sept voyelles, ce qui le rend totalement imprononçable par les humains, qui sont condamnés à de regrettables erreurs de syntaxe, que les chats trouvent hilarantes. Ceux qui ont un homme (car chacun sait que ce n'est pas l'homme qui possède le chat, mais bien l'inverse) se sont résignés à « crier » pour se faire entendre. Et à en prendre plein les oreilles avec notre manie de hurler à pleins poumons ce qui pourrait être dit de manière tellement plus subtile en Ailurin...
          Finalement, le chat est tellement associé, dans la culture littéraire, à cette idée de communication non-verbale, qu'il n'est pas étonnant que les personnages de l'Homme de deux Mondes (Frank Herbert) prennent pour un chat le Redresseur, sorte de petite boule jaune qui sert à connaître et à contrôler les pensées des jeunes drènes — ou de tout être conscient passant à leur portée. Jiti s'est d'emblée coulée dans la représentation de l'animal qui correspond le plus à sa nature d'espionne-télépathe. Logique encore, chez les Pokemon, que Miaous soit le seul à parler et que certains autres Pokemon (comme Spectrum et Fantominus) l'utilisent comme vecteur lorsqu'ils désirent s'adresser aux humains. Logique aussi, finalement, d'entendre Anne Mac Caffrey dire, dans une interview, qu'elle s'est inspirée des chats pour créer ses dragons. Comme les chats imaginaires, les dragons peuvent communiquer par la pensée ou le regard et ils connaissent même leur nom véritable. Cette dernière caractéristique est aussi celle du chat souvent mis en scène par Roland C. Wagner dans ses nouvelles ou romans liés à la psychosphère : Pete, qui est le chat de Killer dans la réalité consensuelle, lui apprend dans le Paysage déchiré qu'il préfère le nom de Fuzz, qui est celui qu'il se donne à lui-même.
          Si ces chats télépathes peuvent ainsi écouter nos pensées et se les communiquer à l'insu des oreilles indiscrètes, cela leur confère sans nul doute la palme d'or en matière de discrétion et d'espionnage. Si Jiti, le Redresseur de l'Homme de deux Mondes, prend aux yeux des humains l'apparence d'un chat, c'est aussi parce que cela lui permet de passer inaperçue et de se faufiler partout. Car le chat, tout le monde le sait, profite de la moindre occasion pour fouiner où bon lui semble. Dans la mythologie, cette caractéristique des matous en a fait les animaux-passeurs par excellence. Au Siam et en Malaisie, par exemple, on pense que le chat est le seul animal capable de voyager entre le monde des morts et celui des vivants, ce qui lui permet d'accompagner l'âme dans son voyage vers l'au-delà. En Egypte déjà, on embaumait les chats, ce qui suppose qu'on les croyait aussi capable de faire le voyage décrit dans le Livre des Morts. Voilà encore une idée que la science-fiction a largement reprise à son compte, en faisant du chat une sorte de voyageur furtif, que cela soit à l'intérieur de la réalité commune, ou bien entre les différents niveaux de la réalité. Les chats de Clodagh, dans la Trilogie des Forces, sont comme nous l'avons vu les espions d'Effem, car « tout le monde trouve naturel de voir un chat rôder et fouiller partout ». Mais c'est surtout entre le réel et l'imaginaire, entre notre monde et les autres que les chats peuvent librement voyager. Peut-être parce que l'homme s'est toujours interrogé sur les activités nocturnes des chats. Peut-être aussi parce que les chats sont d'irrépressibles fugueurs et que tout enfant ayant perdu un chat s'est un jour demandé où il avait bien pu passer. Chez Terry Brooks, le chat prismatique peut librement passer des Brumes des Fées aux autres univers — par simple caprice, comme il le dit lui-même à Ben Holiday. Les plus vieux chats d'Ulthar, si on en croit Lovecraft, peuvent voyager dans les royaumes infernaux, en sautant du toit des maisons (Démons et Merveilles).
          Roland C. Wagner est certainement l'un des auteurs qui utilise cette caractéristique du chat de la manière la plus loufoque et la plus régulière à la fois — comme une sorte de clin d'oeil ludique permanent à ses propres ouvrages. Dans son oeuvre, on le sait, coexistent deux niveaux de réalité : une réalité dite « consensuelle », qui correspond au monde de l'expérience commune, celui où le sapiens comme vous et moi vit la plupart du temps, et une réalité d'ordre psychique, la Psychosphère, peuplée d'archétypes de tout poil, et où les millénaristes peuvent se rendre par le truchement de la Fusion. Même si la Psychosphère a de nombreuses fuites, on ne passe pas si facilement que cela de la réalité consensuelle au monde des archétypes, à moins d'avoir la bonne altération de la bonne paire de chromosome... ou si l'on s'appelle Fuzz et que l'on est un chat. Fuzz est en effet un des premiers personnages à voyager dans la Psychosphère, dès le Paysage déchiré, et il y retournera, cette fois volontairement, dans Quelqu'un hurle mon nom, où il sera battu à mort par Dragon-Rouge. Mais il franchira alors une ultime barrière, celle de la corporéité, puisque Killer, maintenant Tête-de-crâne, l'intégrera à son être et en fera un membre à part entière de la Psychosphère.
          « Il a oublié son nom
          Un matin de mai
          Il a perdu son chat
          Et il l'a intégré.» 

          Enfin, l'autre pouvoir du chat, largement exploité par la littérature de l'imaginaire et directement liée à ce qui précède, c'est sa capacité à jouer avec le temps et avec l'espace. Cette caractéristique est déjà présente dans la mythologie. Il est vrai qu'avec sa posture à la fois hautaine et lointaine, le chat semble toujours être en partie ailleurs, comme s'il participait de plusieurs mondes, ou de plusieurs temps à la fois. Peut-être parce qu'il possède encore, comme le dit Lovecraft, des secrets que même son cousin le Sphinx a oubliés ? Peut-être encore parce que ses sept vies successives lui valent quelques petits problèmes pour s'ancrer totalement dans la réalité présente ? Cette idée a encore été renforcée par le fameux paradoxe du chat mort-vivant de Schrödinger. Schrödinger le concevait comme une démonstration de l'absurdité de la physique quantique appliquée à des objets macroscopiques : s'il est facile d'accepter qu'une particule atomique isolée puisse être simultanément en plusieurs états superposés, il est en revanche difficile d'admettre qu'un chat, avant d'être observé, puisse être à le fois vivant et mort, ou bien à plusieurs endroits à la fois — étant en interaction avec des milliards de particules différentes, il glisse spontanément dans un phénomène de décohérence, du « et » quantique (vivant ET mort) au « ou » classique (vivant OU mort). Pourtant, il n'a pas manqué de physiciens, tels Eugène Wigner, pour tenter de sauver l'hypothèse quantique au niveau macroscopique. Aussi la SF s'est-elle amusée à imaginer des chats « quantiques » (quoique la définition de ce terme pourrait sans doute faire sourire — ou mourir d'apoplexie — bon nombre de physiciens), maîtres du temps et de l'espace, non soumis aux lois de la physique classique. Citons parmi ceux-là le célèbre Pixel de Heinlein, le Chat Passe-Muraille, capable de traverser les murs « parce qu'il est trop jeune pour savoir que c'est impossible », ou les Chrono-minets d'Asimov, ces chats à quatre dimensions qui s'allongent dans le temps et que nul ne peut observer car ils se décomposent dès leur mort. De la même manière, le chat de la série Demain à la Une est en mesure d'apporter chaque matin le journal du lendemain, tandis que le chat prismatique déjà cité peut capter instantanément l'énergie d'une source lumineuse distante de milliards d'années-lumières et déclarer hautainement qu'il n'y a là « rien qui ne relève de la physique la plus élémentaire, en vérité ». Ce pouvoir sur l'espace et le temps va évidemment avoir des incidences sur le rôle des chats dans l'univers et dans leur attitude face au monde. Pour Diane Duane, dans To visit the Queen, ils sont les gardiens du temps, chargés d'en contrôler les petits dérèglements accidentels. Pour Bradley, dans le cycle Unité, ce sont les proto-félins qui dominent la culture et la technologie de l'Unité, parce que ce sont eux qui ont inventé la technique permettant de dépasser la vitesse de la lumière, donnant ainsi à leur civilisation le contrôle absolu de l'espace et du temps.
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