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Stefan Wul. Artificier de l'imaginaire

Note :Cet article regroupe les deux préfaces aux « Œuvres Complètes de Stefan Wul » parues en 1996 et 1997

Laurent GENEFORT

Préface à Œuvres complètes 1 & 2. Ed. Lefrancq, 1997

          À l'origine était Pierre Pairault.
          Né en 1922, dans le quatrième arrondissement de Paris, d'ascendance mi-poitevine, mi-bretonne. Il suit des études classiques au collège Rocroy Saint-Léon. Bac philo en 1940. Diplôme de chirurgien-dentiste à la fin de la guerre, marié en 48. Il pratique à Paris, puis dans la campagne normande, à partir de 1952... Quatre ans plus tard naît Stefan Wul.
          Cette petite fiche signalétique indique que l'auteur n'a jamais fait de son art un métier. L'introduction de la nouvelle Le Bruit, en 1957, nous éclaire davantage.
          « Premier roman écrit à dix ans : Dans le Sahara mystérieux, où il était question de Touareg et de palais cachés dans les sables. Je percevais mes droits d'auteur directement, en réclamant à mes camarades de collège cinq billes et un sou par chapitre nouveau (...). À dix-huit ans, j'ai fui le domicile paternel en serrant sur mon cœur une guitare (celle-ci n'était pas encore à la mode) et un exemplaire d' Ainsi parla Zarathoustra. Je comptais éblouir les foules avec des chansons “pensées”. Cette expérience a duré huit jours pendant lesquels je lavais les verres dans une brasserie du quartier latin. À mon retour, on m'a fermement laissé entendre que je devais apprendre un métier. J'ai choisi la dentisterie parce que j'imaginais ces études faciles. Erreur ! Et j'avais mis le doigt dans un engrenage conformiste dont j'espère m'arracher quelque jour... »
          Le cabaret en question s'appelait Le Lapin agile. Notre artiste en herbe y déclama des poèmes de Verhaeren et Van Leberghe en se faisant un fond sonore de guitare. L'expérience tournant court, l'imagination créatrice de notre auteur s'endort pour quelques années. C'est dans un tout autre domaine qu'elle va trouver sa pleine mesure : la science-fiction (SF).
          Comment lui vient le goût d'écrire de la SF ? Comme beaucoup : par l'anecdote. « Un jour, ma femme était en train de lire un roman de science-fiction, je ne me souviens plus du titre, donc je ne ferai de peine à personne, même si je le voulais  ! Et elle m'a dit : Nom d'un chien, ce que c'est mauvais ! Tu devrais essayer, tu ferais bien mieux ! Et alors, sur une crise de fantaisie, j'ai laissé tomber mon essai de roman policier, j'ai arraché toutes les feuilles du cahier sur lesquelles j'avais griffonné déjà, je les ai jetées à la poubelle et je me suis mis au travail sur ce cahier vierge, en disant à ma femme : Je vais t'écrire un roman de SF, et celui-là sera bon ! » (Galaxie n°80, 1971, p. 141)
          Et elle est légion, la mauvaise production. Cela ne tient pas tant à la nature du genre que du fait que — est-ce un mot de Sturgeon ou de Brian Aldiss ? — « 90% de n'importe quoi est mauvais ». Contrairement aux auteurs fantastiques qui écrivent généralement bien, les écrivains de science-fiction ne brillent guère par leur maîtrise du verbe. Les écrivains du Fleuve Noir ne se font du reste pas d'illusion sur les qualités de leur prose. Certes, on peut en dire autant des romans d'espionnage de l'époque. Et qu'à l'inverse il y a eu des écrivains talentueux, notamment dans la collection du “Rayon fantastique”.
          La SF n'en demeure pas moins un territoire où il ne fait pas bon s'aventurer, si l'on veut conserver l'estime de ses voisins. Pour tout dire, elle n'a pas bonne réputation. « En 1959 [raconte Pierre Versins dans son Encyclopédie, p.34], au contraire, les allusions étaient plutôt négatives. On se défendait d'écrire de la science fiction, même alors qu'aucune contestation n'était possible. » Ce n'est pas encore une culture. Pas même une littérature avec son histoire, ses codes, et ses classiques. La grande majorité des collections ont une vocation ouvertement commerciale... et ne survivent guère à leurs dix premiers numéros. Pourquoi Wul choisit-il de persévérer dans ce “mauvais genre” par excellence  ?
          Il faudrait renverser la question : quelle autre littérature était en mesure de recueillir sans déborder un tel flux d'images délirantes et logiques à la fois ? quel autre genre où exploiter tout à loisir son goût du merveilleux et sa démesure imaginative ? C'est « l'irrésistible besoin de bâtir des rêves et de les partager » qui va pousser notre auteur. La SF est un domaine méprisé, où tout reste à faire. Une jungle, où l'on discerne quelques chemins défrichés par une poignée d'aventuriers.
          Wul va se tracer sa propre route.
          Pierre Pairault a trente-quatre ans lorsque naît Stefan Wul. Au fait, d'où vient ce pseudonyme ? L'auteur ne s'en cache pas : Wul est le nom asiatique d'un ingénieur atomiste de l'Oural, entendu à la radio. Commentaire un brin sarcastique du présentateur : « Un nom digne d'un écrivain de science-fiction... » Ainsi fut fait, fournissant l'occasion d'un épisode plaisant à une foire aux livres : une brave Niçoise, poussant son fils devant elle : « My son ! lui aimer beaucoup vos... euh, books, mister Oul... vous compris  ? »
          Bref : tout d'une traite et « torché sur un coin de table de cuisine, levant les jambes quand la femme de ménage balayait sous la chaise », l'auteur rédige d'un jet son premier texte, sans intention de le faire publier.
          Cela donne Retour à “0”, space opera qu'il convient de situer en quelques mots. (Le space opera, terme forgé en 1941 par Wilson Tucker, désigne — non sans connotations péjoratives — les aventures où l'accent est mis sur l'ampleur du décor, l'espace qui se développe au fur et à mesure qu'on le découvre, le plus souvent au détriment de la profondeur des personnages.)
          Depuis deux siècles, la Terre pacifiée envoie ses malfaiteurs sur son satellite. Mais la colonie prépare sa vengeance. Les dirigeants terriens envoient Jâ Benal, savant atomiste condamné à la suite d'une catastrophe factice. Jâ Benal parviendra-t-il à rallier les détenus à la cause terrienne avant que l'Ancêtre, chef de la révolte, ne fasse sauter la Lune ?
          Tous les ingrédients sont réunis pour offrir un space opera des plus ordinaires : colonie rebelle, félons extraterrestres, catastrophe planétaire... La fin de l'histoire — à vous de la découvrir ! — bouleverse ce schéma. Et surtout, la foule de trouvailles qui ont fait de ce petit livre coloré un événement pour les lecteurs du Fleuve Noir, habitués aux histoires rationnelles, mais à l'imaginaire fluet, qui leur sont offertes jusqu'à présent. L'inspiration de Wul diffère radicalement des rares traductions anglo-saxonnes chères à Boris Vian et Raymond Queneau, ces histoires de robots froides dans leur rigueur conceptuelle. Quelle différence avec l'arrivée du héros sur un sol lunaire à consistance de gruyère, qui semble tout droit sortie d'un rêve d'enfant !
          L'image peut faire sourire aujourd'hui. Que l'on se souvienne que l'homme ne mit le pied sur la lune que treize ans plus tard... Et puis quelle importance ? Pour Stefan Wul, la SF est avant tout un réservoir d'images et d'idées folles. Et le roman, tel qu'il le conçoit pour la collection “Anticipation” des éditions Fleuve Noir, est un voyage, un prétexte au dépaysement. Sans oublier l'action. « La grande qualité de l'action, c'est qu'elle ne triche pas. » Seule Anticipation, qui en est à sa cinquième année d'existence, peut lui offrir ce cadre. En un peu moins de trois ans, onze romans se succéderont au sein de la doyenne des collections françaises de SF. « Mais l'action n'est qu'une toile sur laquelle j'aime à étaler mes couleurs. Si celles-ci sont assez évocatrices pour faire pénétrer le lecteur dans une atmosphère, le roman est réussi.  »
          La scène restée célèbre est sans conteste l'introduction de personnages miniaturisés dans un corps humain, pour aller combattre, au sens le plus littéral, les germes de la maladie. Scène plagiée en 1966 dans le film Le Voyage fantastique, novellisé par Isaac Asimov. En 1947, Marc Wersinger avait déjà entraîné son héros dans un voyage au pays des microbes (La Chute dans le néant) ; mais dans le cas de Retour à “0”, la ressemblance avec le film est frappante. Un avocat spécialisé dans les problèmes de droits d'auteur était disposé à intenter un procès à la Fox, mais l'éditeur ne tint pas à s'engager, et l'histoire en resta là.
          Le deuxième roman de Wul, Niourk, reprend le thème connu de la Terre post-atomique. Mais la vision qu'il en a le place d'emblée aux côtés des plus grands maîtres du genre. Les océans se sont asséchés et les poulpes ont muté. Un enfant noir, paria de sa tribu, est contraint de s'enfuir avant d'être sacrifié. Ayant mangé la cervelle du vieux chef mort d'ivresse et s'étant emparé d'un antique laser, il mène son clan jusqu'à Niourk. Atteints par la radioactivité de cervelles de poulpes mangées, ils commencent à mourir... C'est d'une manière imprévue (une fois n'est pas coutume) et étonnamment moderne que l'enfant noir arrivera à survivre.
          Mais qu'est-ce que Niourk ? New-York, bien sûr !
          Il est destiné à l'origine au “Rayon fantastique” (chez Hachette et Gallimard), dont les écrivains français se comptent sur les doigts de la main. Celui-ci cessant — provisoirement — ses publications, Stefan Wul adresse Retour à “0” et Niourk à la collection Anticipation de Fleuve Noir. Une collection populaire et pour tout dire alimentaire, où publient François Richard-Bessière, Vargo Statten, Jimmy Guieu, Jean-Gaston Vandel, mais où l'on compte cependant des traductions d'Arthur Clarke, de John Wyndham et de quelques autres. L'éditeur accepte les deux manuscrits en précisant : « Niourk n'est pas tout à fait notre genre. » Et pour cause !
          Le premier paraît dans le dernier trimestre 1956 sous le numéro 78, le deuxième au début de l'année suivante.
          Pour beaucoup, ce dernier compte comme le meilleur de l'auteur. La vision des villes abandonnées, dont les robots continuent leurs tâches depuis des siècles, est tout bonnement saisissante ; par sa puissance évocatrice, elle rappelle certains tableaux de l'école visionnaire. Il n'est pas exagéré de dire qu'avec Niourk, le niveau du Fleuve a monté à un point jamais atteint auparavant... jusqu'à déborder le lit de la collection : pour la première fois, un auteur d'“Anticipation” est réédité dans la prestigieuse collection “Présence du Futur”. C'est en outre un immense succès de librairie chez les plus jeunes, qui l'ont découvert en Folio Junior, illustré par Bilal.
          La vision des barrières de corail couvertes de neige, celle de la statue de la Liberté, et surtout de la ville même, demeurent inoubliables :
          « Haute, sur l'horizon des montagnes lointaines, Niourk se dressait dans le ciel. De prodigieux entablements d'édifices métalliques, en forme de T ou d'H géants, reflétaient la rougeur de l'aube. Une ville de cuivre en fusion dépassait des nuages, dominait de très haut la vallée du fleuve Huds. »
          Comme son premier livre et comme les suivants, Niourk est écrit bille en tête, sans méthode ni système. Ce n'est pas faute d'avoir essayé, par exemple dans le domaine du polar, mais l'auteur préfère se balader dans ses histoires. Ce qui explique ses refus polis de travaux de commande...
          Wul travaille à son cabinet dentaire matin et après-midi. Pendant cette “époque héroïque”, il se lève à six heures du matin, s'enferme tout seul dans le grenier et, se chauffant à l'aide de cuvettes d'alcool, s'installe devant une inconfortable petite table de jardin. La montre sur la table, avec un rythme à soutenir de deux lignes par minute. Les trois premiers chapitres de Rayons pour Sidar relèvent presque de l'écriture automatique... Le succès venu, Wul décide de réserver ses matinées. C'est ainsi qu'il définit ses contraintes :
          « Parlons-en des dimanches ! En fait, le romancier amateur n'a ni fêtes ni dimanches, refuse d'aller au cinéma, ne regarde pas la télé mais se couche tard quand même, se lève tôt, mange vite, fait la gueule quand sa femme parle de sortir, envoie promener les visites amicales ou va très impoliment s'enfermer à l'autre bout de la maison... et se balade comme un zombie de mauvais poil sur une plage quand on l'oblige à prendre quelques jours de vacances. »
          De 1957 à 1959, Stefan Wul acceptera ces conditions d'écriture.
          Rayons pour Sidar constitue le premier roman où se voit développé un décor de prédilection, la jungle. Pour ce passionné de couleur (y compris la couleur blanche des cartes de géographie) qu'est Pierre Pairault, quel décor plus bigarré que la jungle ? « La jungle est la matrice d'un formidable enchevêtrement d'existences, où l'on peut s'attendre à une foule de possibles. »
          À la suite d'un accord diplomatique, Sidar, ex-colonie terrienne, doit passer sous l'égide des Xress. Ceux-ci, des rats intelligents mais agressifs, s'apprêtent à commettre un génocide à l'encontre des Sidariens. Lorrain, agent terrien, se met en quête de Lionel, un clone cybernétique à son image, qu'il avait envoyé en reconnaissance. Ensemble, ils traversent la jungle pour rejoindre un laboratoire, d'où Lorrain parviendra à arracher la planète de son orbite afin de la catapulter vers le système solaire. Le moyen, différent de celui de Niourk, combine logique et démesure, science et fantaisie.
          Par ses grandes scènes picturales évoquant des dioramas anciens, ses jungles bariolées comme des couvertures de pulps, l'atmosphère n'est pas sans évoquer l'Afrique ; non pas une Afrique réelle, l'auteur ne se rendra sur le continent que plusieurs années après, mais une Afrique fantasmée, celle des films de Tarzan que l'on voit avec des yeux d'enfants. Il y a dans l'écriture une jouissance esthétique de la couleur, que Wul étale par palettes entières sur les choses, les plantes, les animaux... et même les gens. Le rapprochement avec les couvertures originales de René Brantonne est inévitable. La collection Anticipation doit au kitsch des illustrations une bonne part de son succès ; Stefan Wul envoyait quatre ou cinq croquis, à partir desquels travaillait Brantonne. Guère étonnant que les exemplaires de Wul soient les plus recherchés des collectionneurs...
          Le rouge, couleur de la vie animale, domine dans le roman. Sidar est un lieu de vie grouillante, de même que l'écriture. Le rythme de l'action impose une économie de moyens avec laquelle l'auteur joue en virtuose. Le style wulien ne consiste pas dans le maniement des imparfaits du subjonctif, il se trouve dans la poésie des phrases ; il y en a « de rouges, de vertes et d'estranges ». Et dans l'invention d'une flore et d'une faune enchanteresses : krôtangs, polymors, krofo, bountogs, gloms... Ces hybridations lexicales — si elles n'ont pas la complexité proliférante de Noô — ressortent d'un art du collage, un goût typiquement baroque pour la monstruosité. Retour à “0” et Piège sur Zarkass en regorgent. Seulement, dans le cas de Sidar, il ne s'agit pas de ces décors auxquels les space operas nous ont habitués. La jungle sidarienne est un véritable écosystème, avec ses êtres vivants. Cette vie tient à l'art du conteur, qui procède par petites touches dans la description... mais Wul décrit moins qu'il ne cristallise l'imagination du lecteur, comme s'il lâchait des grains de sable dans un liquide en surfusion.
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