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Stefan Wul. Artificier de l'imaginaire

Note :Cet article regroupe les deux préfaces aux « Œuvres Complètes de Stefan Wul » parues en 1996 et 1997

Laurent GENEFORT

Préface à Œuvres complètes 1 & 2. Ed. Lefrancq, 1997

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          Au cours de l'année 1957, Wul livre encore trois romans. Le premier, La Peur géante, commence par deux phrases qui révèlent, en sus du peintre, un double génie de conteur et de romancier.
          « L'année 2157 vit la plus grande catastrophe affectant l'humanité depuis les temps bibliques. L'attaque, car c'en était une, commença de façon insidieuse par quelques pannes de réfrigérateur. »
          La Terre, enfin la terre émergée, se voit menacée par les torpèdes, sortes de raies torpilles intelligentes qui, à l'instar des E.T. du film de James Cameron Abyss, sont capables de modeler l'eau à leur guise. Ils provoquent une série de cataclysmes détruisant la moitié des surfaces habitables. L'humanité décimée réagira de façon fort wellsienne.
          À la différence des œuvres contemporaines dans la même collection, celles de Wul ne se sont jamais fanées. Pourtant, par son côté catastrophe planétaire survenant — inattendu chez l'auteur — au sein d'un État utopique (État non dénué de ressources défensives, donc pas si utopique), La Peur géante est sans doute le plus daté, le plus ancré dans les tendances de l'époque. Est-ce la raison pour laquelle il faillit être adapté au cinéma ?
          Wul enchaîne sur Oms en série, space opera magistral mettant en scène les Draags, race d'extraterrestres géants, et leurs animaux domestiques, les Oms. Ceux-ci n'étant rien moins que les êtres humains dégénérés de notre lointain futur, déportés sur Ygam par leurs maîtres. L'histoire de Terr, un jeune garçon éduqué par erreur, est assez connue pour ne pas avoir à la déflorer ici. René Laloux en a réalisé un long métrage d'animation, La Planète sauvage (1972), sous la plume et les rhodoïdes de Roland Topor.
          À la présentation du film à Evreux — Stefan Wul n'avait pas participé au projet — , des voix prétendirent qu'Oms en série était une parabole politique. « C'était l'époque du printemps de Prague. Les journalistes étaient convaincus que les Oms étaient les Tchèques, et les Draags, les Russes. Alors que le livre avait été écrit quinze ans plus tôt ! De même, les journalistes ont affirmé que Niourk était un roman anti-raciste, parce que mon héros, Alf, était Noir. Mon intention n'a jamais été de faire des romans politiques. »
          C'est dans le même cadre d'idées, le même malentendu dira-t-on, que l'on a reproché à l'auteur son exotisme baroque. S'il y a un message, il ne se trouve pas dans l'idéologie, la religion ou la morale, mais dans l'affirmation de la pérennité de la vie. Le héros wulien n'est pas en conflit avec son milieu ; il le découvre, le comprend, s'en fait un allié. Le Temple du passé à cet égard a valeur de démonstration.
          Wul avoue écrire par plaisir, pour le plaisir du lecteur. Son imagination coule comme l'encre de son stylo. Ce qui ne signifie pas que ses romans soient dépourvus de profondeur. Le nombre de travaux universitaires consacrés à cet auteur à vocation populaire serait de nature à rendre jaloux n'importe quel écrivain à prétentions intellectuelles. Néanmoins, l'analyse critique d'une œuvre toute entière tournée vers le plaisir de lire est-elle licite ? Car il est difficile d'évoquer l'œuvre de Wul sans enthousiasme, l'enthousiasme d'une lecture naïve. Et, certains ont tendance à l'oublier, toute critique est à jamais inférieure à l'œuvre qui l'a suscité.
          Il serait fastidieux de développer ici les thèmes récurrents. Qu'il s'agisse de l'accomplissement personnel face à un environnement hostile, de l'élévation intérieure par la mutation, du gigantisme et de la dévoration, d'une forme d'animisme qui procède du « penchant qui porte les hommes d'imagination à tout grandir ou à prêter une âme à toutes les formes » (Balzac, Illusions perdues), de l'humour enfin... D'autres s'en sont chargés avec talent.
          Le Temple du passé présente le concept le plus original de Wul. Une fusée en perdition est avalée par une créature aquatique, sur une planète à l'atmosphère délétère. Jolt et Massir, les occupants du vaisseau immobilisé, ont l'idée de faire muter artificiellement le monstre. Des pattes lui poussent, et il vient agoniser sur une grève où ses œufs donnent des lézards intelligents. Ceux-ci aident les deux astronautes. Mais les astronautes ne peuvent espérer s'en sortir. Dix mille ans plus tard...
          La réussite de l'auteur — qui aime à se balader dans les replis anatomiques des êtres vivants — est de nous rendre crédible et vivant un organisme fondamentalement étranger, par un sens du vraisemblable et une précision dans le détail qui ne nous font douter à aucun moment que celui-ci n'est que pur produit de l'imagination. À tel point que beaucoup placent Le Temple au-dessus de Niourk dans leurs préférences. Et pourtant, « il y a bon nombre d'absurdités scientifiques », relève un critique de la revue Satellite à la parution du roman. Défaut impardonnable pour les puristes du genre, attachés à la notion de véracité. Mais qui explique en partie pourquoi le roman n'a pas vieilli, alors que d'autres, très acceptables pour l'époque, n'ont pas passé le cap des années...
          L'idée de départ, raconte Stefan Wul, vient d'un article de journal racontant que deux Allemands avaient été retrouvés dans le sous-sol de Varsovie ; ils étaient restés cachés là-dedans quinze ans, ignorants de la fin de la guerre, survivant grâce aux magasins enterrés de la Wehrmacht. Leurs compagnons étaient tous morts ; l'un était devenu aveugle, l'autre fou. Un formidable sujet de roman... pour Jean-Paul Kléber, qui en tira Le Blockhaus.
          1958 voit paraître L'Orphelin de Perdide.
          Seul survivant de l'extermination d'une colonie par des frelons géants, Claudi, un enfant de quatre ans, ne doit sa survie qu'à un micro qu'il prend pour un jouet. À l'autre bout et des années-lumière de là, Max, bandit au grand cœur, et le vieux Silbad. Ce sont eux qui guident le garçon à travers la jungle hostile, en attendant d'atteindre la planète. L'escale sur un monde tenu par des corsaires naufragés compromet pour un temps la mission de sauvetage.
          La chute du roman (non préméditée aux dires de l'auteur) fait exploser la trame archi-simple d'une course contre la montre, par la révélation : parvenus au bout de leur voyage effectué à 99,9% de la lumière, ils se rendent compte qu'ils sont arrivés avec un siècle de retard. Les conversations avec Claudi ont eu lieu à rebours. Ce qui est advenu de Claudi est lié de la plus surprenante façon à la poignante histoire de Silbad, l'un des personnages les plus attachants de Wul.
          Les deux chapitres insérés au milieu du roman que Wul mit trois semaines à écrire, n'altèrent en rien le rythme de ce récit bourgeonnant.
          Sous le titre des Maîtres du temps, la seconde adaptation cinématographique de René Laloux, sous le trait dépouillé de Moebius, ajoute avec bonheur au roman deux éléments : les corsaires naufragés, métamorphosés en anges asexués soumis à une masse protoplasmique, et les Maîtres du temps, extraterrestres donnant chair au paradoxe temporel.
          En 1958 paraît La Mort vivante.
          Le vieux Joachim, maître-biologiste vénusien persécuté par une société religieuse où la science, responsable de la pollution atomique de la planète mère, est tenue suspecte, est enlevé et amené sur la Terre abandonnée. Là, dans un château des Pourres (les Pyrénées), une jeune femme, Martha, demande au vieillard de ressusciter sa fille, tuée par la morsure d'un lézard. Joachim parvient à cloner quelques cellules de la morte, mais la réussite dépasse ses espérances et ce sont sept jumelles qui naissent et grandissent à un rythme prodigieux. Bientôt, les bras des jumelles se soudent (même l'auteur des Météores n'est pas allé aussi loin !).
          Atypique dans la production wulienne par sa fin pessimiste, par l'atmosphère de fantastique gothique qu'il distille, par le personnage principal qui est un vieillard épuisé aux antipodes du héros d'action classique, ainsi que par une angoisse très proche de celle du film The Thing de John Carpenter, — le thème et le développement restent néanmoins purement SF. Stefan n'a jamais été attiré par le fantastique, qu'il juge (à l'instar du surréalisme) trop gratuit : le surnaturel doit s'appuyer sur une ombre de logique rationnelle. L'illustration de couverture de Brantonne, où figurent une tête de mort, un kriss, un chandelier et des signes cabalistiques, a pu toutefois prêter à confusion. Il faut le replacer dans un contexte où le fantastique moderne n'a pas encore émergé. La Mort vivante est un cas, rare en France, de mariage réussi entre science-fiction et angoisse, tel qu'en produisait à l'époque Richard Matheson. Il a d'ailleurs suscité quelques lettres indignées, de la part de lecteurs épouvantés.
          Le roman aurait dû être adapté par le cinéma italien. Les éditions Robert Laffont, qui possédaient les droits à l'époque, n'ont pas eu le nez creux...
          L'idée de base, raconte volontiers Stefan Wul, est la fusion de personnes différentes en un tout monstrueux. Pour plus de ressemblance, il faut que ces gens soient de même sang : dix, non, sept jumelles... des orphelines. L'auteur choisit de situer l'histoire en Afrique du Sud, où elles sont montrées dans un cirque. Au cours d'un orage, un éclair ou une saute de tension frappe le chapiteau du cirque, qui s'effondre. On les découvre alors, soudées... et Stefan Wul s'aperçoit qu'il ne peut rien tirer de cela. Il trouve les images trop laides. Son scénario prend la direction d'un tiroir, où il reste plusieurs mois. Soudain, c'est le déclic. Il décide de situer l'action dans un château médiéval, avec une jolie femme un peu inquiétante, un peu romantique — mais dans le futur : il s'agit bien de science-fiction. Et l'atmosphère d'angoisse se surimpressionne au tableau.
          Mais la chute, et quelle chute ! comme celle de ses autres romans, ne sera pas préméditée. Wul, travaillant sans plan, laisse l'inspiration le guider. Le résultat est un roman qui ne ressemble à aucun autre, au thème entièrement original. Le space opera classique ne fournit à l'action qu'un décor, une toile de fond qui n'intervient pas dans l'action. Ici, le décor et l'action s'imbriquent dans la trame narrative de sorte qu'on ne peut plus les distinguer. Les critiques ont relevé chez l'auteur des thèmes récurrents : le dépassement de soi-même par l'aventure, le gigantisme, la lutte de l'homme contre un environnement hostile, la mutation positive, l'acquisition de la connaissance individuelle...
          Quand Stefan Wul puise à des motifs connus, c'est pour leur insuffler une vigueur nouvelle. Ainsi Piège sur Zarkass, dans lequel l'auteur renoue avec ses thèmes et ses décors de prédilection.
          Laurent et Darcel, agents terriens, sont en mission sur Zarkass, planète tropicale dont le protectorat est menacé par les mystérieux Triangles. À la suite d'une expédition au sein de la jungle visant à atteindre un Triangle écrasé, ils découvriront le secret du voyage sub-spatial. Obligé de se camoufler dans la momie d'un roi antique pour infiltrer l'Administration zarkassienne noyautée par les Triangles, Laurent se voit “parasité” par l'esprit de ce roi.
          Le décor préféré est, naturellement, la forêt vierge. Rayons pour Sidar nous en a donné un aperçu. Pourquoi cet intérêt pour la forêt, qui se retrouve dans tout le space opera, depuis Edgar Rice Burroughs ? Cette jungle n'a rien de réel. C'est une jungle à la Roussel, charnelle, engloutissante ; la forêt du conte, plus l'exotisme. À l'inverse, on ne trouvera pas de désert dans l'œuvre wulienne, sa monotonie et son austérité se révélant trop peu propices à la prolifération des images. La jungle représente une frontière naturelle, une masse d'inconnu favorisant le voyage, bref un défi à l'esprit pionnier. Mais surtout, elle est l'espace non vernien par excellence, une éternelle terra incognita. Le rêve de tout héros de Jules Verne est de cerner le monde à l'intérieur de limites bien marquées. « L'homme, simple habitant de la Terre, ne saurait en franchir les bornes ! », affirme un personnage de La Maison à vapeur. Or, dans la jungle pas d'arpentage possible. La luxuriance en fait un lieu de mouvement perpétuel. La distinction même entre les règnes s'estompe, autorisant la création verbale la plus folle : la forêt est également un espace non cartésien, où l'imagination s'épanouit comme une plante somptueuse. Un bref passage suffit à convaincre : « Des chants d'insectes montaient de tous côtés, parfois si intenses qu'ils ressemblaient au bruit d'un immense incendie. Des mollusques phosphorescents glissaient comme des gouttes de lumière le long des troncs noirs. Au passage, les porteurs les cueillaient d'une main preste et se les mettaient sous la dent. Quand ils recrachaient la tête et la peau, ils semblaient postillonner des étincelles. »
          Dans la plupart des space operas traditionnels, la jungle parée de dangers carnivores est ennemie de l'homme : Le Monde de la mort de Harry Harrison est une quintessence en matière de jungle hostile ; dans La Planète oubliée de Murray Leinster, dans Ortog et les ténèbres de Kurt Steiner, c'est un piège vert abritant toutes sortes de monstres. La flore étrangère, dans la science-fiction, est d'ailleurs souvent perçue comme obscurément dangereuse. Rien de tout cela dans la jungle wulienne : c'est l'émerveillement, l'amour de l'altérité et du vivant quelle que soit sa forme, qui dominent.
          Il en va de même pour l'extraterrestre. Sur les planètes lointaines, l'homme est lui-même un extraterrestre. Dans les ouvrages d'autres auteurs, ils sont « hideux » et « nauséabonds ». Rien n'est répugnant sous la plume de l'auteur, même si, dans ce cas précis, ils se révèlent agressifs. Ce ne sont pas des monstres, car le monstre est instable et appelle à l'anéantissement. On a fait grief de cet exotisme occidental, qui fait de l'indigène un bon sauvage laissant la politique aux humains, les civilisés. Piège sur Zarkass est comme un écho de la situation indochinoise, les Triangles figurant les Japonais, alors que la décolonisation est déjà à l'œuvre à la fin des années 50. Mais on sent bien l'inanité de porter sur le roman un jugement politique. « Cet exotisme qui fait partie de ma chair », fait dire Wul au héros de Noô, et qui s'applique à tous ses romans, ne repose pas sur le désir d'occuper un espace vierge, ou de s'approprier l'individualité ou la culture de l'Autre. Il ressemble à celui de Victor Segalen  : une jubilation du divers pur qui prend pour objet le plaisir même de voir. Stefan Wul serait-il lui-même un “bon sauvage” ?
          Ceux pour qui la SF est avant tout décor verront dans Piège sur Zarkass une perle rare, un joyau annonçant, à bien des égards, Noô. Il restera aux autres à admirer l'histoire, mélange d'espionnage et d'aventure tel que l'auteur en commit sous un autre pseudonyme. (Il est à noter que la version originale de l'histoire, jamais publiée, n'était pas un “SF” mais un “espionnage” appelé Corrida pour une fusée, et qui avait Marc, l'agent de la D.S.T. de Poursuite vers Gao. Le ton comique de l'ensemble ne plut pas aux éditeurs, qui refusèrent le roman.) Seulement voilà, pour Stefan Wul l'espionnage est trop tangible.
          « J'aime mieux parler de Zarkass que d'Amérique du Sud, déclare-t-il. Tout est trop près, sur Terre. »
          Mais l'union spirituelle entre un humain et un esprit extraterrestre permet finalement de transcender une aventure qui, sans cela, serait restée au niveau, déjà excellent, de Rayons pour Sidar.

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