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Stefan Wul. Artificier de l'imaginaire

Note :Cet article regroupe les deux préfaces aux « Œuvres Complètes de Stefan Wul » parues en 1996 et 1997

Laurent GENEFORT

Préface à Œuvres complètes 1 & 2. Ed. Lefrancq, 1997

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          Terminus 1 est de la pure aventure. Marje demande à son ancien ami Julius, aventurier doué, quoique très faiblement, de télépathie, de se rendre sur Walden : dans un lieu connu d'elle seule se trouve une décharge spatiale recelant un trésor d'un métal inestimable, le palladium. Après quelques péripéties, Julius parvient au cimetière de vaisseaux habité par les Velus, race primitive, et troque contre de la nourriture le métal, qu'il fait parvenir à Marje par l'intermédiaire d'une valise transmetteur de matière. Mais ses aventures ne sont pas terminées...
          Malgré son abord anecdotique, le roman vaut par quelques tableaux saisissants. Son cimetière de fusées demeure un modèle du genre, jamais égalé. Mais le coup de théâtre final trahit un recours de plus en plus grand de l'auteur à la poésie pure.
          1959 est l'année des adieux de Stefan Wul à la SF. Odyssée sous contrôle, son dernier titre, paraît en mai. C'est le numéro 138 de la collection Anticipation.
          Michel Maistre, agent secret terrien, débarque sur la planète Émeraude où les Cépodes, extraterrestres belliqueux tenant du poulpe, trament un mauvais coup. Dans le vaisseau, il a fait la connaissance d'une jeune fille, qui est bientôt enlevée. Les recherches de Maistre le mènent jusqu'au repaire des Cépodes. Capturé, il se réveille et s'aperçoit que les Cépodes ont placé son cerveau dans un bocal ; son corps servira à abriter le cerveau d'un Cépode. Mais le héros se découvre alors des talents psychiques insoupçonnés...
          L'intrigue d'espionnage servant de cadre habituel à l'auteur (on retrouve la plupart de ses situations favorites) se délite ensuite en aventure horrifique, l'équivalent d'une “série B”, telle qu'en fera plus tard Gilles Thomas. L'auteur avouera dans une interview que le livre a été bricolé à partir de trois ou quatre nouvelles, ce qui explique son côté fragmenté. Avec toujours l'épilogue en forme de pirouette chère à Stefan Wul, qui fait de ce roman un univers virtuel avant la lettre et montre que le film Total Recall n'a rien inventé...
          Dans les années qui suivent, nombreux sont les fidèles à presser Stefan Wul de reprendre la plume. Quand ils lui demandent la raison de sa désaffection de la SF, il répond : « Tout simplement parce que j'étais fatigué, et puis l'inspiration avait fichu le camp, c'est tout ». Les obligations professionnelles n'y sont pas étrangères : l'imagination a besoin de disponibilité d'esprit. L'envie, également, de faire autre chose. Le cadre du roman, cela est perceptible dans Odyssée sous contrôle, est devenu carcan.

          L'œuvre de Stefan Wul la plus connue se trouve dans les pages jaunies d'Anticipation, mais il n'a pas réalisé que des “longs métrages”. Son incursion dans le territoire de la nouvelle, avec huit titres publiés, étalés de 1957 à 1982, fut aussi fulgurante que dans celui du roman. Il est permis de le regretter, même s'il est vrai que les débouchés ont toujours été incertains et peu nombreux.
          L'originalité qui caractérise les romans a été remplacée par l'humour, dans Échec au plan 3, Expertise, Il suffit d'un rien et surtout l'irrésistible Droit de réponse. Mais l'inventivité et le ton personnel de l'auteur renouvellent des thèmes usés. Pour Expertise, l'idée d'interprétation archéologique erronée est un motif connu depuis le XIXe siècle. Le thème de la bête-monde présent dans Le Bruit et Gwendoline n'a lui non plus rien de nouveau ; dès l'Antiquité, la Terre fut assimilée à un animal. Les textes traitant de l'origine de la vie sont innombrables ; il en est toutefois bien peu qui trouvent une fin si extravagante — bien dans la manière de l'auteur de L'Orphelin de Perdide — , comme le très court Il suffit d'un rien, dont il ne faut rien dire si l'on ne veut pas tout dire ! Il en est de même pour Échec au plan 3, paru en janvier 1958 dans le premier numéro de la revue Satellite, aux côtés de nouvelles de Ray Campbell, Jacques Sternberg... et Julia Verlanger.
          Il est souvent arrivé à la SF de flirter avec la légende christique. La plupart du temps, pour le pire. Dans le cas de L'Archange, pour le meilleur...
          Si le style concis de Stefan Wul, digne de ses confrères d'outre-Atlantique, convient à la nouvelle, les dimensions réduites qu'elle impose nuisent à la narration. Gwendoline déjà s'en éloigne. Les derniers textes, Le Loup botté et Droit de réponse, s'en dépouilleront complètement.
          Le premier est une réponse aux pressions des amis de Pierre Pairault à rendosser la défroque de l'écrivain : « ...Tout travail sur commande me met au supplice. Il suffit qu'on m'impose un certain nombre de lignes à livrer dans un certain délai pour me couper toute inspiration. » Le second, écrit durant la gestation de Noô qui paraîtra trois ans plus tard, préfigure déjà le grand chef-d'œuvre de Wul. Seules Gwendoline et Jeux de vestales ont trouvé grâce aux yeux de certains. C'est compter sans Droit de réponse. Ce joyau d'humour, qui détourne le jargon pontifiant des universitaires de carrière, offre un autre intérêt, en entrant en résonance avec l'univers d'Oms en série — tout comme Expertise, qui s'inscrit dans celui de Rayons pour Sidar.
          Le Bruit, première nouvelle de l'auteur, paraît en juillet 1957 dans le numéro 43 de la revue Fiction. On y trouve le ton de L'Orphelin de Perdide, qui verra le jour l'année suivante. Et l'on pourrait attribuer ces souvenirs de bourlingue au vieux Silbad, si la fin ne frôlait le surréalisme.
          À la même époque publie Julia Verlanger, de quelques mois son aînée à Fiction. Sous le pseudonyme masculin de Gilles Thomas, elle deviendra elle aussi — mais vingt ans plus tard — une figure légendaire d'Anticipation. La trajectoire des deux auteurs peut être mise en parallèle. Les conceptions littéraires aussi  ; Jean-Pierre Verlanger rend hommage à son épouse dans le numéro de la revue Weird qui lui fut consacré en 1986.
          « Elle était de ceux qui gardent intérieurement, toute leur vie, la fraîcheur et la faculté d'émerveillement de la jeunesse. (...) Son but n'était pas de décrire un système quelconque, social ou autre, son ambition était de raconter des histoires et de distraire ses lecteurs. C'était une individualiste à tous crins. Elle détestait les idées toutes faites, les classifications politiques ou autres. »
          On comprend pourquoi les deux écrivains, que liait une amitié profonde, s'appréciaient tant. Dans Les Voies d'Almagiel, Julia Verlanger salue à sa manière son semblable, dans une évocation qui est aussi une sorte de définition.
          « Les cavernes de Wul, sises dans une région montagneuse du Surdella, se classent parmi les curiosités naturelles d'Almagiel. J'en avais entendu parler, mais entendre est une chose, et voir une autre.
          « Je fus surpris par ces entrelacements de grottes, tunnels, labyrinthes, taillés dans une pierre verdâtre d'aspect savonneux, traversée de veines grises et pourpres. Un royaume de rocs, en montées, descentes, passages étroits qui soudain s'élargissent et débouchent dans ces salles pour contenir une bourgade. Stalactites et stalagmites les découpent de piliers gonflés de bourrelets. On y rencontre ruisseaux, rivières et lacs. Plus les rouises, reines incontestées de ce domaine. » (Les Voies d'Almagiel, 1978)
          Julia Verlanger partageait en outre avec Stefan Wul une gentillesse hors du commun, un désintéressement qui la poussait à encourager les débutants par ses conseils, alors que la plupart des écrivains parvenus au stade de la publication ont trop tendance à considérer leurs confrères comme des concurrents.
          La gentillesse et la générosité de Stefan Wul n'ont d'égales que sa discrétion, y compris au sein du fandom : sa collaboration s'est limitée au fanzine de Pierre Versins, On dirait (cinq numéros parus).

          Une longue retraite littéraire permet à Stefan Wul de se livrer à d'autres activités artistiques, qui le délassent de sa profession libérale : le jardinage, la peinture, la sculpture — le musée d'Evreux a accueilli, pendant un temps, de curieux retables et bas-reliefs moulés dans un composé imitant le vieux bois, inventé par l'auteur. L'aménagement du jardin mérite à lui seul quelques lignes.
          Que l'on imagine une jungle dense de deux hectares, d'où jaillissent, par-dessus un entrelacs d'arbres fleuris et de hautes fougères à crosses dodelinantes, des palmiers insensibles aux intempéries ; un vaste bassin grouillant de batraciens, où les poissons rouges accourent à la voix. Les feuilles montrent parfois des couleurs surréalistes, au gré de la fantaisie... et des bombes à peinture de son jardinier ! Sommes-nous toujours dans le petit village d'Epieds, ou bien sur Zarkass, sur Soror ? La maison, une ancienne ferme adossée à l'église, nous offre quelque refuge face à cet assaut d'extraordinaire. Mais quelles sont ces gargouilles qui semblent pousser, mystérieuse maladie du bois, des poutres mêmes  ?...
          La jungle normande laisse quelque temps à Stefan Wul pour rédiger des poèmes, dont quelques-uns paraissent, isolés, dans des revues. Cette orfèvrerie littéraire est plus qu'un violon d'Ingres ; Stefan Wul sans la poésie ne serait pas Stefan Wul. On la trouve dès Retour à “0”, sous les dehors d'un refrain :
          « Il tournoiera sans fin dans le froid de l'espace
          « Impuissant prisonnier des orbites lointaines...
          Elle parsème tous ses livres, parfois en chansons (L'Orphelin de Perdide, Odyssée sous contrôle ), parfois camouflée dans le récit, au creux d'une description, par une sorte d'imprégnation.
          Les poèmes de Pierre Pairault (le voile est levé) combinent la forme classique de l'alexandrin et une inspiration franchement SF. Un mélange incongru, au vu des tendances narratives qu'a toujours manifesté la science-fiction... Mais après tout, la SF n'est pas un genre mais un mode de discours, qui s'applique tout aussi bien au roman qu'à la bande dessinée, à la musique et au cinéma.
          En 1989, peu après la vente de son cabinet dentaire, il déclare :
          « Notes pour une Apocalypse : il me semble que c'était un bon titre pour un recueil de poèmes SF aux thèmes décousus, sporadiques, et dont il faudrait deviner les feuillets manquants, bref : une Apocalypse en miettes, comme les Manuscrits de la mer Morte des Esséniens (...). Le reste n'a pas encore pris forme. »
          C'est chose faite avec Stefan Wul : Œuvres complètes 1, qui présente ces soixante-six poèmes, qui forment la première partie d'un diptyque, fragments hallucinés d'une mythologie future, faisant pendant dans le grandiose à Noô.
          Les poèmes de mort justifient le titre, Apocalypses. Mais l'on trouve pêle-mêle des histoires d'astroports qui sont autant d'invites au voyage, de vastes tableaux, des adresses au lecteur, ainsi que huit poèmes sur l'écriture et la poésie.
          Les indécis peuvent commencer avec les nouvelles en vers. On en compte une douzaine. Citons tout de même, pour leur chute remarquable, N'aie pas peur étranger, De couloir en couloir, L'Humain chez qui je loge, L'Arbre-fée.
          Ces poèmes montrent qu'il n'y a pas si grande différence entre la prose et la poésie versifiée. Wul officie dans les thèmes qu'il a développés auparavant dans ses romans. Parfois même ils les approfondissent, ainsi que des images rémanentes. Les poulpes-fleurs et les lianes-arpèges de Cette elfe qui là-bas ne dépareraient pas dans la jungle zarkassienne. La nuit tombe trop vite et l'haleine des fleurs rappelle à la fois Niourk et Rayons pour Sidar. J'ai vu la main du Roi évoque d'une façon trouble Piège sur Zarkass, tandis que La Dryade me dit pourrait avoir été écrit par le héros de Terminus I...
          L'univers d'Apocalypses (Stefan Wul : Œuvres complètes 1) contient l'univers de Noô, œuvre maîtresse de Stefan Wul. En particulier quinze pièces, éparpillées sans souci de chronologie dans le recueil, et qui forment le prolongement rimé d'une œuvre déjà fortement teintée de poésie. En voici la liste, composée selon l'ordre du voyage : Marcher marcher toujours ; Méfie-toi étranger ; Soir candidien ; Ils chevauchaient des dogues bleus ; Ciel noir... plafond d'ébène ; Arlequins ; Sous la futaie les parages sont traîtres ; Était-ce végétal ? ; Laisse-moi t'avertir ; Je les ai vus j'ai cru les voir  ; Mer tapis d'orient ; Il y eut au départ un vice de structure ; Le Monde est une arène ; De planète en planète et d'orbite en orbite ; Car c'est pour vous complaire ô Sublime Grandeur.

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