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Science-fictions animales

Claude ECKEN

L'Autre n°1. Congress report:Convention de Lodève, 1999

          Note : Première parution sous le titre « De l'animalité à l'humanité : les animaux dans la SF » dans Alliage n°7 (ANAIS 1991). Version remaniée en 1999.

          A l'époque où la science-fiction réalise naïvement sur le papier les rêves de l'humanité, le bestiaire de la science-fiction est d'une exceptionnelle richesse : toutes les formes animales sont évoquées, mélangées, amalgamées, avec une prédilection manifeste pour les espèces de sauriens et d'insectes. Les auteurs puisent aussi abondamment dans les mythes, qu'ils revivifient ou justifient en peuplant les étoiles de gorgones ou de chimères. Ces animaux n'existent le plus souvent que le temps d'un récit, car ils n'ont de caractéristique que la laideur et la férocité, ce qui est insuffisant pour laisser une trace durable dans l'imaginaire. Ce manque manifeste d'imagination est aggravé par de sérieux problèmes de crédibilité auxquels on remédiera par la suite (un insecte géant ne peut vivre, une souris avoir la capacité cérébrale d'un génie...). Tout ceci montre que le seul intérêt de ces animaux est de susciter peur, dégoût et sentiment d'étrangeté.
          Parmi les tentatives pour peindre des créatures entièrement nouvelles et non combinées à partir d'éléments de la faune ou de la flore terrestres, la plus réussie reste encore celle décrite en 1887 par Rosny Aîné : les Xipéhuz, d'origine minérale, sont si radicalement différents que leur intelligence est incompréhensible à l'homme. Cette race qui existait 1 000 ans avant Ninive et Babylone, fut impitoyablement éliminée par l'homme dans sa domination de la terre, et constitue donc le premier génocide littéraire.
          Car la guerre fait rage entre l'homme et les animaux... A de rares exceptions près, la science-fiction des origines ne conçoit l'animal que comme un agresseur que l'on s'efforce d'éliminer impitoyablement. Les années vingt et trente ont multiplié cette faune sanguinaire, au point qu'on lui donna le nom de BEM (Bug-Eyed Monsters). Les bêtes n'étaient d'ailleurs pas si carnassières ni si redoutables, puisque l'homme, au bout du compte, se révélait plus fort qu'elles... et plus expéditif Cette sauvagerie, justifiée par la peur d'une menace animale et l'affirmation de la suprématie de l'homme sur la nature, demeure pourtant excessive : la protection est assurée par le plus primitif des moyens, l'élimination, et la sécurité bien avant l'amorce d'un péril. Il n'est qu'à voir dans le King-Kong de 1933, comment les hommes se défont des autres animaux peuplant l'île oubliée : le stégosaure abattu (un herbivore) n'est l'objet d'aucune attention de leur part, pas plus que le tyrannosaure vaincu par le gorille géant n'étonne ou n'émeut, et pourtant, ces animaux disparus méritaient bien plus d'égards que ce singe qui n'avait d'extraordinaire que la taille.
          Il reste peu de textes de ce type ayant survécu, sinon à titre de curiosité. La faune de l'espace de Van Vogt a résisté au temps grâce à l'originalité des monstres et des moyens scientifiques mis en oeuvre pour s'en débarrasser ; ainsi, l'Ixtl, qui se nourrit d'énergie électrique et a besoin de pondre ses oeufs dans un corps humain encore vivant (lequel Ixtl a inspiré l'Alien du film). 1945 met fin à ces réactions épidermiques : les hostilités ne sont pas engagées sans raisons sérieuses mais la méfiance demeure. En plein maccarthysme et guerre froide, ce sont des êtres invisibles ou dotés de pouvoirs de contrôle sur l'humain qui se répandent à travers la planète.
          Car c'est bien de contrôle, c'est-à-dire de domination, qu'il est question. L'assurance de la supériorité de l'homme sur la nature amène ce dernier à écarter toute menace qui le détrônerait. C'est pourquoi le thème de l'animalité recoupe largement, en science-fiction, celui des envahisseurs, des mutants, des robots et de l'ordinateur, de l'Autre en général. Des titres de film comme Them, Alien, sont à cet égard éclairants. Eux, c'est tout ce qui n'est pas Je, tout ce qui se situe au-delà d'une frontière dressée par l'homme pour asseoir sa différence et, enfin de compte, sa supériorité. C'est ainsi que les extraterrestres sont classés de façon réductrice par rapport à l'homme comme inférieurs ou supérieurs (mais jamais supérieurs au point de ne pas avoir de talon d'Achille que l'homme saurait déceler et utiliser).
          Roi de la terre, l'homme se baptise roi de l'univers dès qu'il effectue ses premiers pas dans l'espace. Cette supériorité apparemment naturelle n'est pas transmise seulement culturellement mais aussi par la tradition religieuse judéo-chrétienne. Déjà, dans les Xipéhuz, elle est assenée à la façon d'un acte de foi, (« La terre appartient aux hommes »), à travers un texte aux accents bibliques rappelant que cette domination est l'expression de la volonté divine.
          « Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras, dans l'extase, je remerciai l'Unique.
          Ainsi donc ils étaient vulnérables à l'arme humaine, ces épouvantables Xipéhuz ! On pouvait espérer les détruire !
          Maintenant, sans crainte, je laissai gronder ma poitrine, je laissai battre la musique d'allégresse, moi qui avais tant désespéré du futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le cristal bleu de l'abîme, avais si souvent calculé qu'en deux siècles le vaste monde aurait senti craquer ses limites devant l'invasion xipéhuze.
          Et pourtant, quand elle revint, la Nuit aimée, la Nuit pensive, une ombre tomba sur ma béatitude, le chagrin que l'homme et le Xipéhuz ne pussent coexister, que l'anéantissement de l'un dût être la farouche condition de vie de l'autre.«  1
          On constate chez Rosny un regret qu'on ne trouvera plus dans les textes anglo-saxons des années trente concernant l'extermination d'une race.
          Et me voici, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le fleuve erre lentement parmi les saules ; sa voix éternelle raconte le temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j'ai enterré mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car maintenant que les Xipéhuiz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l'Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les Ténèbres du Meurtre ! 2
          Cette peur de l'Autre est encore avivée par la découverte qu'une supériorité intellectuelle ou physique ne protège pas nécessairement des êtres inférieurs. Ceux-ci peuvent avoir des dispositions que l'homme ne saurait contrer à temps, comme l'invisibilité alliée à une extraordinaire fécondité dans La merveilleuse aventure du bébé Hurkle de Théodore Sturgeon, ou de dangereuses facultés de métamorphose : l'omnimal qui est le Sujet d'étude de F. L. Wallace lutte contre les envahisseurs en créant des espèces adaptées à chaque problème. Devenu souris, l'homme lui oppose des chats jusqu'à ce que l'omnimal devienne rat, contré par des chiens auquel l'omnimal réagit en devenant tigre. Jusqu'où ira cette faculté d'adaptation ?
          « Vous ne voyez toujours pas ? C'est une progression. Après le tigre, c'est ça. Si cette évolution échoue, si nous l'abattons, quelle sera la création suivante ? Je crois que nous pouvons nous mesurer à cette créature-ci. C'est ce qui vient après que je ne veux pas voir »« .
          La créature les entendit. Elle releva la tête et regarda autour d'elle. Elle recula lentement et battit en retraite vers le bois le plus proche.
          Le biologiste se redressa et appela doucement. La créature trotta vers les arbres et disparut sous leur ombre.
          Les deux hommes reposèrent leur arme. Ils s'approchèrent ensemble du bois, les mains tendues en évidence pour montrer qu'ils n'avaient pas d'armes.
          Il vint à leur rencontre. Nu, car il ne connaissait pas encore le vêtement. Et il n'avait pas d'armes. Il cueillit une grosse fleur blanche sur un arbre et la tendit sans un mot en signe de paix.
          « Je me demande comment il est fait, dit Marin. Il paraît adulte, mais peut-il l'être vraiment ? Qu'est-ce qu'il a dans le corps ?
           Moi, c'est ce qu'il a dans la tête qui m'inquiète« , soupira Hafner.
          Cela ressemblait beaucoup à un homme.«  3
          Au terme de cette escalade, l'homme connaît et redoute l'étape suivante, l'espèce qui lui est supérieure. Mais il est clair qu'il a déjà peur d'être confronté à lui-même.
          L'homme redoute d'autant plus certaines espèces animales qu'il envie leurs pouvoirs. Développant la même idée dans Les Portes de l'Eden, Brian Stableford sur Naxos imagine des batraciens dont la fonction est d'assimiler pour mieux résister. Tout tourne autour de la question de l'adaptation au milieu : s'adapter n'est pas évoluer. L'homme est capable de plier la nature à sa condition. Ici, le batracien s'adapte : il devient humain pour le noyauter de l'intérieur. Amer constat d'un membre de l'équipe sur Naxos : « vous voyez capitaine, en un sens vous avez — ou plutôt nous avons — déjà colonisé, de la seule façon qui est ou qui sera jamais possible. »
          Quelle est la forme de vie la plus adaptée à la survie, celle qui transforme le milieu à sa convenance ou celle qui se plie à ses exigences ? A priori, celle qui s'adapte n'est pas susceptible d'évolution, seulement de survie, puisqu'elle se plie aux lois du milieu. Mais cela dépend de la nature du modèle copié.
          Un protagoniste rêve déjà d'éduquer les enfants de ces batraciens mutants « selon nos valeurs », pour profiter de ce don. Mais on l'en dissuade, même si la race ne manifeste aucune visée expansionniste et que ces nouveaux humains de Naxos ne représentent donc pas un danger pour l'humanité. Car ce trait, l'expansionnisme, semble être partie intégrante de l'évolution, puisque la curiosité et l'esprit conquérants sont des caractéristiques humaines. Les humains se savent déjà dépassés par ceux qui se sont si bien, trop bien, adaptés aux colonisateurs.
          « Les êtres métamorphosables sont peut-être plus intelligents que nous ou bien on pourrait dire qu'ils se sont beaucoup mieux adaptés à leur environnement. Ce qui ne signifie pas qu'ils deviendront nos rivaux. On pourrait soutenir que puisqu'ils se sont bien mieux adaptés à leur environnement immédiat, ils n'ont aucun motif de le quitter. De notre point de vue, peut-être ne vivent-ils pas dans un paradis, mais de leur propre point de vue la vie est agréable. »
           Des voyageurs spatiaux de passage en auraient dit autant de tes lointains ancêtres« , rétorqua-t-il. » Et, en tout cas, le peu d'innocence que les hommes de Naxos ont pu avoir est maintenant perdu. Il existe un serpent dans leur paradis et, pour pactiser avec lui, ils doivent faire des progrès — notre genre de progrès. Nous avons vu le futur, Lee, et il n'appartient pas à des êtres comme nous. Nous ne sommes que transitoires dans l'univers, les produits d'un processus évolutif caduc. Si les hommes de Naxos ne recueillent pas la succession que nous espérions être nôtre, ce seront dés créatures qui leur ressembleront, plus qu'à nous. Nous nous aveuglerions si nous n'admettions pas la signification de ce que nous venons d'apprendre sur la vie au cours de ces derniers jours.« 
           Ça n'affectera pas nos existences « , l'assurai-je. »Nous pouvons encore nous bercer d'illusions durant le temps que nous avons à passer ici-bas — tout autant que les capitaines de l'Ariane. « 
           Certes « , acquiesça Zénon. » Mais l'essentiel est que nous sachions que ce sont des illusions et n'ignorions pas que nous sommes de simples pions dans une partie dont l'issue nous échappe « 
           Nous l'avons toujours su « , déclarai-je. »Non ? «  4
          La suprématie humaine est donc illusion, ce qui est difficile à avaler. On remarquera également dans ces récits qu'ils reconnaissent implicitement les travers de l'homme, son animalité : quand leurs attributs passent à l'espèce animale, ce n'est pas l'euphorie mais l'angoisse qui prévaut.


Le roi de la nature : un tyran honteux


          Un dominateur connaît toujours ses droits, rarement ses devoirs. Les droits le l'homme à l'égard de la nature asservie sont d'en disposer à sa guise. Ce qu'il nomme espèce utile est une espèce exploitable. Le dauphin, Cet Animal doué de raison, prend vite conscience, chez Robert Merle, que si l'homme l'emploie pour poser des bombes chez l'ennemi, l'homme est mauvais. Chez Frederik Pohl également, la communication avec les animaux conduit les pays à les utiliser militairement (Les Animaux de la guerre). Pourtant, dès 1935, Karel Capek avait prévu, avec La Guerre des salamandres, qu'éduquer et asservir celles-ci les conduirait à se révolter. Il s'agissait sous sa plume d'une dénonciation de la montée du nazisme mais l'auteur s'était bien interrogé quant à la pertinence de la domination de l'homme sur la nature : « Ne pensez pas que l'évolution qui a abouti à notre vie soit la seule possibilité d'évolution sur cette planète... Si une espèce animale autre que l'homme avait atteint ce niveau que nous appelons civilisation (...) que dirions-nous de l'impérialisme des sauriens, du nationalisme des termites, de l'expansion économique des crabes ou des harengs ? Que dirions-nous si une espèce animale autre que l'homme proclamait que, vu son nombre et son instruction, elle possède seule le droit d'occuper le monde entier et de dominer toute la nature ? » 5
          En filigrane donc, une honte à profiter sans vergogne de la main-d'oeuvre animale (et humaine) et des doutes quant à la légitimé de la suprématie humaine.
          Très vite, la science-fiction nourrit des scrupules sur la façon d'agir de l'homme, même si elle en conçoit la nécessité. Le succès de La Bestiole de Bolden ne réjouira nullement ce dernier qui avait adopté un animal extraterrestre par pure affection : « La créature était inutile, complètement inutile, mais elle possédait une vertu. Elle aimait l'homme, et l'homme l'aimait. » Il s'avérera pourtant qu'elle absorbe les maladies de l'homme et qu'il faut ensuite la tuer pour lui éviter de souffrir. On imagine le profit à tirer d'un tel animal. Il est aussitôt stocké pour soigner les prochains malades, c'est-à-dire condamné à mort. « Mais de toutes façon, l'animal ne peut jamais devenir une bête de compagnie, bien que c'est peut-être tout ce que désire la petite créature aux yeux jaunes » . Quant à Bolden, « ses amis disent qu'il est malheureux d'être le premier Terrien à avoir découvert l'utilité du petit animal. Ils ont raison. C'est une distinction dont il se serait passé ». 6 Précisons que cette nouvelle de F.L.Wallace, datée de 1955, se déroule sur fond de colonisation de planète habitée.
          Même si l'homme est bestial, il serait hâtif de trouver en compensation de l'humanité dans l'animal. Ce que notre vision anthropomorphique révèle n'est peut-être qu'une réaction instinctive. Socrate, de John Christopher 7 est un chien mutant très intelligent qui apprend des tours de cirque inculqués à coups de fouet par son maître alcoolique. Quand il est seul, il va trouver un savant, le seul à le savoir doué de la parole, et qui lui apprend la philosophie et la poésie. Une nuit l'odieux propriétaire du chien tombe à la rivière et se noie. « Tu es libre. Viens à la maison, Socrate », dit le savant. « Maître ! », s'écrie le chien. Il s'élance au secours du noyé et disparaît avec lui. Au lecteur de décider de la portée de l'acte de Socrate.


L'animal, miroir de l'âme humaine


          L'humain se sent digne et fier parce qu'il a échappé à l'animalité après des siècles d'efforts. Celle-ci apparaît alors comme un miroir renvoyant une image négative, indésirable, sachant que l'animal n'est qu'une forme de vie qui n'a pas évolué comme lui. La frontière, en définitive, n'est pas si nette et la peur de retomber dans la bestialité rend l'homme d'autant plus agressif. La lutte contre l'animal relève de la volonté d'éradiquer de soi toute forme d'animalité ou jugée comme telle. Ainsi, Son ombre dans les eaux profondes de Roger Zelazny : un chasseur veut retrouver une créature aquatique sur Vénus, l'Ichclasmognatus, devant laquelle il était resté paralysé. Il s'agit d'un combat contre lui-même :
          « La Bête avait émis un bruit : Dieu jouant sur un orgue Hammond...
          ... et m'avait regardé !
          Je ne sais pas si des yeux comme ça enregistrent le monde comme les nôtres. J'en doute. Peut-être que je n'étais qu'une tache grise derrière un rocher noir, avec ce ciel de plexiglas qui blessait ses pupilles. Mais ce regard était fixé sur moi. Peut-être que le serpent ne paralyse pas vraiment le lapin. Peut-être que les lapins sont seulement froussards par nature. Mais quand il avait commencé à s'agiter, j'étais toujours incapable de bouger, fasciné.
          Fasciné par toute cette puissance, fasciné par ces yeux. Ils m'avaient retrouvé au même endroit quinze minutes plus tard, la tête et les épaules un peu fêlées, le bouton « inject » n'ayant pas été poussé.
          Et je n'en finis pas de rêver ces yeux. Je veux les affronter encore une fois, même si cette quête dure éternellement. J'ai besoin de savoir s'il y a quelque chose en moi quelque chose qui me différencie du lapin.«  8
          La chasseur craint que sa fascination à l'égard de la bête soit celle de sa propre nature, de son animalité toujours présente, enfouie sous des siècles de civilisation. La civilité est d'ailleurs pour lui « le cercueil des âmes dévoyées ». L'humanité est-elle une déviance ?
          Les travers dont on accable les animaux étant ceux dont l'humanité n'est pas encore parvenue à se débarrasser, cela revient à dire que le degré d'humanité auquel l'homme se flatte d'accéder est loin d'être atteint, constat qui réjouit les satiristes. On peut mélanger des porcs à l'humanité sans que celle-ci se porte plus mal, ironise Mac Orlan avec La bête triomphante. La saveur d'un mets suffit pour retourner à la barbarie ! Cordwainer Smith imagine un incident diplomatique déplorable sur La Planète Gustible : les ambassadeurs terriens n'ont pas pu s'empêcher de consommer, à leur très grande honte, les canards intelligents qui la peuplent. Un bête instinct atavique a effacé en quelques minutes des siècles de civilisation !
          La bestialité est innée en l'homme puisque présente dès l'enfance : dans ce monde post-atomique où les animaux ont presque disparu, Jérold et le chat, raconte Andrevon, auraient pu être compagnons de jeu. Mais le chat offert par le père devient un martyr entre les mains de l'enfant.
          La nouvelle de Georges R. R. Martin, Rois des sables 9 est un saisissant exemple de l'animal miroir de l'homme. Kress, dont la cruauté est sans bornes, acquiert des Rois des sables, sortes d'insectes belliqueux qui adorent, au sens religieux du terme, celui qui les nourrit. Ces insectes bâtissent des châteaux de sable qu'ils décorent à l'image de leur maître. Kress possède quatre nids dont il torture et affame les occupants pour les pousser à se faire la guerre. Bientôt, le visage bienveillant sculpté dans le sable devient la caricature obscène d'un être particulièrement malfaisant : Kress, le dieu cruel.
          Au cinéma, les mignonnes peluches que sont les Gremlins se transforment en épouvantables voyous, condensés de tous nos travers, plus particulièrement des délinquances propres à la civilisation industrielle. Leur métamorphose est d'ailleurs le fait de l'homme, qui leur a donné à manger après minuit. Peu importe qu'il s'agisse de négligence ou d'imprudence : le roi de la création est censé en être exempt puisqu'il a relégué ces défauts au rang de l'animalité.
          Mihhael Bishop note également que la peur et la répulsion envers les animaux sont des sentiments dirigés contre nous-mêmes. L'anthropologue qui étudie la Mort et succession des Asadis, dont on ignore s'il s'agit d'animaux en évolution ou d'une espèce intelligente ayant régressé, constate cette réflexivité en imaginant un dialogue entre son âme et son ego : « Je déteste les Asadis. Je déteste n'importe laquelle des manifestations de leur culture, sensée ou insensée. Leur étrangeté fondamentale fait frémir mon essence... Ce ne sont pas les Asadis qui te hantent, mon ami, mais c'est moi. » 10 Evoquant ce roman, Cordesse constate que « l'anthropologue commente sa propre recherche en termes de quête de soi : l'observateur est inclus dans l'observation, intérieur et extérieur communiquent. La plupart des observateurs refusent de reconnaître l'humain dans ces animaux, de peur de reconnaître l'animal en eux-mêmes. Au contraire, Chaney parle comme s'il doutait de leur réalité physique : »je commence à les considérer comme des projections externes de ma propre conscience« , ce qui bien sûr constitue une dénudation de l'acte de création de Bishop lui-même » 11. Bishop, a en tout cas compris que si l'animal est un miroir de l'homme, son étude permet d'en apprendre autant sinon plus sur ce dernier : il situe les Asadis dans la jungle de Synesthésia (la « perception simultanée »). 12


La frontière entre l'homme et l'animal : une clôture sous haute surveillance


« Vous savez, tous les êtres organisés de la galaxie étudient l'intelligence depuis des millénaires sans avoir véritablement réussi à la cerner... Il s'est toujours trouvé des gêneurs pour tout remettre en question. » 13

          Le critère d'altérité ne se limite pas à la forme. Il concerne également l'esprit. Par rapport à l'animal, l'homme se considère comme l'espèce consciente, intelligente. La logique voudrait qu'en cas de découverte d'une race consciente, celle-ci accédât à la dignité humaine. Cette reconnaissance d'une espèce étrangère demande d'abord que nous soyons fixés sur une définition irréductible de l'intelligence, de la conscience ou de l'humanité, définitions autour desquelles tournent la plupart des récits de ce type et qui montrent une fois de plus que l'homme tient à rester seul maître du jeu.
          Il serait vain de se figurer que la découverte d'une autre intelligence conduirait l'homme à traiter différemment l'animal qui en bénéficie, si d'autres intérêts sont en jeu. Ce que la dignité interdit de faire à un humain, la suprématie de la race l'autorise si c'est un animal. L'accession à l'humanité est en réalité dépendante des intérêts en jeu. Dans tous les cas relevés, c'est plus la notion du profit que la peur de la perte de la suprématie qui conduit l'homme à délibérément ignorer les capacités des autres formes de vie. Ainsi, La Dame de cuir 14 de Michel Grimaud : pour coloniser Troya, les hommes refusent aux indigènes le statut d'êtres humains. Yull est soumise à des tests pour prouver son intelligence, mais ceux-ci se déroulent dans des conditions si dégradantes que non seulement elle est incapable de les réussir mais qu'elle en meurt d'humiliation. Les hommes de poche et Tinounours sapiens de Beam H.Piper 15 relatent le même problème et il faut un procès pour le régler. L'esclave non plus n'avait pas d'âme. car il eût alors été immoral de l'exploiter. Cette façon de penser laisse carte blanche à l'homme pour exploiter tout ce qui n'est pas « humain ».
          Or, il peut paraître spécieux que seule l'humanité décide quelles espèces elle considérera comme ses pairs. Cette référence obligée à la loi avait déjà suscité l'étonnement de Vercors dans Les animaux dénaturés : « Il a fallu une loi pour définir la personne humaine. Il en a fallu une autre pour inclure les tropis (C'est ainsi que se nomment les humanoïdes du récit) dans cette définition. Cela montre qu'il ne dépendait pas des tropis d'être ou de n'être pas des membres de la communauté humaine, mais bien de nous de les y admettre. » 16
          Mais que la décision soit volontairement ou non prise, il semble que les événements ne peuvent que la provoquer. Ainsi, dans La Guerre des salamandres, les animaux placés en esclavage, de par leurs fonctions même, sont progressivement adaptées à la nouvelle espèce :
          « Malgré leur indiscutable intelligence, les salamandres n'étaient du point de vue légal, que des objets, des choses, des biens ; toute disposition spéciale les concernant serait, disaient-ils, une violation des droits sacrés de la propriété privée. Par contre, l'autre camp soutenait que les salamandres, êtres intelligents et en grande partie responsables de leurs actes, étaient capables de sciemment violer les lois en vigueur. Comment exiger alors que le propriétaire des salamandres réponde des infractions commises par ses employés ? (...) Donc la loi doit enjoindre aux salamandres elles-mêmes de respecter le code légal des hommes, et de se plier aux règlements qui seront promulgués à leur sujet. (...) On conçoit que, dès l'adoption des premières lois sur les salamandres, il se trouva des gens pour conclure, au nom de la logique, que si la Société humaine peut imposer certaines obligations aux salamandres, elle doit aussi leur reconnaître certains droits. L'État légiférait sur les salamandres, les reconnaissait ipso facto comme personnes libres et responsables, comme sujets légaux et même comme ressortissants ; dans ce cas, il fallait régler leurs rapports civiques à l'État sous les lois duquel elles vivaient. 17
          Le seul arbitrage humain ne peut qu'être contesté. Dans Le sous-peuple, roman du cycle des Seigneurs de l'Instrumentalité de Cordwainer Smith, les animaux modifiés par les humains, traités en esclaves, finissent par s'insurger : « Et pourquoi n'avons-nous aucune valeur ? Parce qu'une vérité et une loi plus hautes disent qu'il en est ainsi — la loi conventionnelle et non écrite de l'Humanité. Mais je ressens de l'amour pour toi et tu en ressens pour moi. Nous savons que tout ce qui aime a une valeur en soi, et qu'en conséquence, cette non valeur des sous-êtres est un leurre. » 18 Cet esprit messianique, dont Cordwainer Smith disperse le message d'amour dans plusieurs textes (« Avec l'amour, vous existez », dit Dame Panc Ashash à D'Joan 19 dans La Dame défunte de la ville des gueux), ne suffit pas, on s'en doute, à convaincre un tribunal davantage épris de rationalité que de bons sentiments pour dispenser sa justice. C'est pourquoi le sous-peuple tente d'obtenir un procès pour qu'on décrète en toute équité, plutôt qu'il n'impose son droit à la dignité.
          Le procès des hommes de poche de Piper se fondait sur des notions scientifiques pour déterminer si ceux-ci disposaient d'une pensée consciente. Chez Vercors, le débat se déroule davantage sur un plan philosophique, comme celui de la communication : « Ce n'est pas la communication qui est spécifique, mais le besoin de communiquer. » Il est troublant de constater qu'on ne pût susciter le débat que par un meurtre, c'est-à-dire par un geste non conforme à la dignité humaine. Pour éviter la mise en esclavage des anthropopithèques découverts en Guinée, Douglas Templemore déclare à l'état civil un rejeton obtenu par insémination artificielle avec une tropi, puis il le tue. La police ne sait s'il faut l'inculper pour le meurtre d'un enfant doté d'une déclaration de naissance, dont le père est anglais, ou abandonner l'affaire car la victime n'est qu'un singe non humain. C'est pour statuer sur ce meurtre qu'un tribunal se voit contraint de légiférer sur le reste, à savoir la définition de l'humain. Le suspense est garanti dans la mesure où Templore, s'il parvient à faire accepter les tropis dans la communauté humaine, mérite la peine de mort pour avoir commis un meurtre. Le procès s'enlise vite et on s'aperçoit que la psychologie, la zoologie ou l'ethnologie né suffisent pas à définir la frontière entre l'homme et l'animal.
          L'arbitraire même de toute décision mettra le juge sur la piste. La loi se fonde sur une succession de définitions apparemment logiques mais aussi arbitraires que des tabous, qui sont des interdits non fondés, dès lors qu'on se penche sur la pertinence de chacune d'elles. A preuve, les lois changent selon les époques, ce qui est interdit l'est à un endroit et pas ailleurs, en vertu de critères qui ne sont objectifs qu'en apparence. Le tribunal en viendra à distinguer l'homme de l'animal par son esprit religieux, lequel comprend Dieu, la Science, l'Art, les religions et philosophies, jusqu'aux totems, tabous et cannibalismes rituels. Ces pratiques et tabous reviennent, finalement, à prendre ses distances avec la nature.
          « Le professeur Rampole, continuait Sir Arthur, a précisé ce changement de qualité : la différence entre l'intelligence de l'homme de Néanderthal et celle d'un grand singe ne devait pas être bien grande en quantité. Mais elle a dû être énorme dans leur rapport avec la nature : l'animal a continué de la subir. L'homme a brusquement commencé de l'interroger. (...) Or, pour interroger, il faut être deux : celui qui interroge, celui qu'on interroge. Confondu avec la nature, l'animal ne peut l'interroger. Voilà, il me semble, le point que nous cherchons. L'animal fait un avec la nature. L'homme fait deux. Pour passer de l'inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce, il a fallu cet arrachement. N'est-ce point la frontière justement ? animal avant l'arrachement, homme après lui ? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes. » 20
          Ironie du sort, ce ne sont pas de fins esprits qui parviendront à reconnaître dans le comportement des tropis des attitudes religieuses mais des Papous, voisins des tropis, qui se livrent au cannibalisme sur une fraction seulement des tropis, ceux qui ne passent pas leur viande au feu, car ils ont reconnu chez les autres une très primitive adoration du feu.
          « Laissée à elle-même, [l'autre part de ce peuple] abandonne aussitôt une pratique qu'elle suivait par imitation, non par instinct — encore moins par raison. Et nos Papous ne s'y trompent pas : ils traitent les premiers en hommes et les autres en singes.
          « Nous croyons qu'ils sont dans le vrai. Chez ce peupe à la limite de l'homme et de la bête, tous n'ont pas égaement franchi la ligne. Mais il suffit à notre abvis, que quelques uns l'aient déjà franchie pour que l'espèce tout entière soit accueillie avec eux dans le sein de l'humanité. »
           D'ailleurs, confiait plus tard Sir Arthur Draper à Sir Kenneth, combien d'entre nous auraient-ils droit au titre d'homme, s'il fallait qu'ils eussent franchi la ligne d'arrivée sans l'aide de personne ?...«  21


Notes :

1. Les Xipéhuz, in Récits de science-fiction, J-H Rosn Aîné, Bibliothèque Marabout, Verviers 1975, p.118.
2. op. cit. p. 125.
3. in Histoires de créatures, La grande anthologie de la science-fiction, Livre de Poche 3787, LGF, Paris 1984, pp. 343-344.
4. Les Portes de l'Eden, Brian Stabeford, Galaxie Bis n°98, Opta, Paris 1984, pp. 205-206
5. Comment m'est venue l'idée de « La guerre des salamandres », in La Guerre des salamandres, Karel Capek, Bibliothèque Marabout n°324, Verviers 1969, annexe 2.
6. La bestiole de Bolden, Floyd L. Wallace, in Bébés-surprises et drôles de bestioles, Marginal n°10, Opta, Paris 1975, p.215.
7. Socrate, John Christopher, in Bébés-surprises et drôles de bestioles, Marginal n°10, Opta, Paris 1975.
8. in Histoires de créatures, La grande anthologie de la science-fiction, Livre de Poche 3787, LGF, Paris 1984, pp. 257-258.
9. in Univers 1981, J'ai lu 1208, Flammarion, Paris 19810.
10. in Galaxie n°122, Opta, Paris 1974, p. 34
11. La nouvelle science-fiction américaine, Gérard Cordesse, collection USA, ed. Aubier, Paris 1984, p. 195.
12. A ma connaissance, Transfigurations, le roman qui reprend et prolonge la nouvelle est inédit en France. Comme bon nombre de ses ouvrages. Transfigurations aura 20 ans en 99. Hé, les éditeurs !
13. La dame de cuir, Michel Grimaud, Présence du futur n°325, Denoël, Paris 1981, p. 115.
14. La dame de cuir, op. cit.
15. Les hommes de poche, Beam H. Piper, Le Masque SF n° 64, LCE, Paris 1977, Tinounours Sapiens, Le Masque SF n° 76
16. Les animaux dénaturés, Vercors, 1952, Livre de poche n°210, LGF, Paris 1981
17. op. cit. pp. 186-189
18. Tout le monde aime l'argent, in Les seigneurs de l'Instrumentalité, T.2, Cordwainer Smith, CLA n°51, OPTA, Paris 1974, p. 95.
19. La première lettre des noms renseigne sur leur origine : D pour Dog, C pour Cat, M pour Monkey, R pour Rat... Ainsi D'John, C'Mell, M'Onica, R'Adam.
20. op. cit. pp. 321-322.
21. op. cit. pp. 339-340.

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