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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 0 : Notre époque est celle du collage
paru in Yellow Submarine n° 98 (janvier 1993)

 

     De temps en temps je trouve une minute pour ouvrir, feuilleter, et même lire, cet indispensable mensuel d'information de la science fiction, Locus. La plus grande partie de ce qui est ici est technique, intéressant essentiellement nos chers amis détestés, les pros. Certaines rubriques, cependant, peuvent être lues par tous ; spécialement le délicieux « Agent's Corner » de Richard Curtis, qui a depuis longtemps dépassé les subtilités de contrats et de droits subsidiaires pour examiner l'évolution du business de l'édition. Les trois dernières livraisons de la rubrique de Curtis étaient particulièrement intéressante pour les amoureux du futur : il y envisageait le développement des oeuvres « multi-media », essentiellement les films animés interactifs édités sur ordinateurs, comme candidat à la succession des livres et des films comme medium de loisir préféré des masses du prochain siècle.

 

     Mais vers la fin — retrouvant son penchant pour la législation — il s'interessait aux problèmes associés au copyright dans un monde où les fichiers ordinateur sont si facilement copiés, et encore plus facilement modifiés d'une manière quasiment infinie, brouillant de ce fait la lisière entre le plagiarisme, l'utilisation honnète et l'édification de nouvelles œuvres à partir de l'influence des précédentes.

 

     Pensez simplement à la facilité du pastiche maintenant que vous pouvez charger sur votre propre disque la copie complète d'un roman, par exemple, dont vous voulez faire la satire ; il est très facile alors d'injecter des phrases complètes dans votre propre version, avec juste quelques changements superficiels. Bien sûr, pour produire un travail — y compris un pastiche — d'une réelle valeure, il vous faudra toujours pratiquer une sélection intelligente des tics et petites manies de l'original, et imposer votre propre structure. Mais songez seulement aux problèmes que cela peut causer dans le champ du non-fiction, de l'essai, par exemple, où l'on se doit d'exploiter des sources précédentes tout en se gardant de les plagiariser.

 

     Est-ce une coïncidence si durant la dernière décade nous avons vu apparaître tant d'oeuvres rabâchant les images puissantes précédemment créées ? Des romans sur Sherlock holmes ou Jack l'Eventreur, des films pleins à craquer de l'attirail du passé — de Delicatessen à Brazil en passant par le tout récent Kafka — et une musique allant du rock'n'roll des racines aux riffs recyclés du heavy metal des groupes hardcore d'aujourd'hui. Non pas qu'il n'y ait jamais eu de dérivations et de revival auparavant dans la culture populaire, mais il semblerait que nous ayons étendu ce genre de choses à leur point extrème. Jusqu'au look de nos sexe symboles, avec Madonna qui fait tout son possible pour avoir le look de Marilyn. Bon sang, elle date d'il y a trente ans, et elle est toujours une référence pour la beauté féminine — pensez-vous que les opulentes beautés de la Belle Epoque auraient bien passées sur les grands écrans de la fin des années 30 ? Et il y a des gens pour encore croire que le progrés va toujours plus vite...

 

     Bien sûr, ces images sont rarement utilisées sans quelques modifications. Qu'elle soit ou non secondée par un ordinateur, une préparation créative (creative editing) a lieu, et les vieilles images trouvent de nouveaux usages. Tout ceci étant encapsulé sous le terme « post-moderne », et étant tout particulièrement évident dans les nouveaux grattes-ciel qui poussent à Manhattan : au sommet d'une tour de bureaux de 60 étages, de gigantesques toits pointus évoquent les formes Art Déco des années 20 ou même les excentricités néo-gothiques du New York du début du siècle. On s'attendrait presque à ce que Doc Savage ait ses quartiers généraux dans le coin, mais il sera plus certainement remplacé par un (pas très) super-héro psychotique sorti des Gardiens d'Alan Moore, et le bâtiment lui-même vient juste d'être racheté par Sony ou Bertelsmann, de toute manière.

 

     Ainsi cet apparent manque de nouvelles images à notre ère ne signifie pas un manque de créativité.Comme la plupart des décadences, c'est une époque flamboyante, une époque à laquelle il fait meilleur vivre plutôt qu'à ces âges d'or, à la lumière (passée mais toujours en mémoire) desquels nous nous baignons. De toute façon, on ne peut pas voir un arc-en-ciel quand on se tient dedans, et la gloire d'un âge d'or n'est jamais évidente sur le moment. Il y a peut-être de nouvelles emblèmes créées actuellement que nous ne pouvons voir parce que nous n'y sommes pas habitués ; ou, plus vraisemblablement à mon avis, notre flamboyante décadence ne sera pas porteuse d'icônes majeures, mais laissera à nos héritiers sa version transformée de ce qui s'est déroulé avant elle...

 

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