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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 1 : 1ère livraison
paru in Yellow Submarine n°102 (juin-juillet 93)

 

     Surprise sympathique du courrier : un professionnel de SF américain de mes accointances m'a fait passer un exemplaire des pages d'épreuves de l'article « France » dans la nouvelle édition — en préparation chez Saint Martin's Press — de la Science Fiction Encyclopedia de Peter Nicholls. L'article d'origine avait été rédigé par Robert Louit (la première édition du Nicholls remonte à 1979, ce qui ne nous rajeunit pas). La signature de l'article révisé, R.L./J.Ch., se référant à Robert Louit/Jacques Chambon, je subodore une remise à jour due à la plume du directeur des diverses Présences qui peuplent le paysage non-mimétique chez Denoël.

 

     Je dois tout d'abord donner un coup de chapeau au travail des encyclopédistes, travail tout en modestie qui consiste à restituer dans une prose aussi concentrée que possible les fruits d'un vaste travail de culture. Robert Louit s'en était fort bien acquitté, et Chambon prend dignement sa suite. J'ai presque honte d'ajouter à tout cela ma propre glose. Mais je suis un lecteur obsessionnel de dictionnaires, et je suis sûr vous vous intéressez aussi à l'image que peut avoir la SF française à l'étranger, qui sera largement conditionnée par ce que pourra en dire un ouvrage de référence aussi respectée que le Nicholls.

 

     Les changements d'ensemble les plus marquants sont, au-delà de quelques rectifications typographiques ou stylistiques mineures (dates de vie des personnes mentionnées plus systématiquement, par exemple), l'addition de 20% de texte en plus couvrant la période des années 80, et le changement de ton qui s'en suit, de l'espoir que l'on pouvait manifester en 1978 pour des développements en cours au constat résigné de leur échec, avec le corollaire numérique du passage de 40 à 6 collections de SF (chiffres bien exagérés à mon sens, même si la réalité qu'ils expriment est incontestable).


     Sur la SF française des origines à 1975, Chambon ne change pas grand-chose ; il insère surtout un passage sur Félix Bodin et son Roman de l'avenir, auteur signalé par Versins mais mis en lumière par Paul Alkon dans son ouvrage Origins of Futuristic Fiction, auquel Chambon rend un hommage justifié. "Les Xipéhuz" disparaissent du passage sur Rosny Aîné (mais celui-ci dispose de son propre article dans l'ouvrage). Enfin on note quelques changements rétrospectifs (ou dus à des différences d'opinion) dans les listes d'auteurs représentatifs : ainsi Louit ne citait-il pas Philip K. Dick, mais seulement Ballard, Disch, Ellison et Spinrad parmi les influences des auteurs de la génération post-soixante-huitarde, et Chambon corrige l'omission avec emphase (« and, above all, Philip K. Dick »), et change quelque peu l'échantillon de cette génération : aux inévitables Daniel Walther et Jean-Pierre Andrevon, il ajoute Jean-Pierre Hubert plutôt que Jean-Pierre Fontana, ce qui se comprend au niveau de la qualité littéraire, mais est plus surprenant d'un point de vue chronologique, puisque la phrase se poursuit par « have been followed by a batch of newcomers, with Dominique Douay, Pierre Pelot and Philippe Goy the best among them ». Goy et Pelot ne figuraient pas dans le texte de Louit 1, mais s'ils sont certainement des auteurs notables, cela fait drôle de les voir cités ensemble, et surtout de voir Douay et le trio présentés comme des petits nouveaux postérieurs à Hubert ! Pour mémoire, les premiers romans de Douay et Hubert, Éclipse et Planète à trois temps, respectivement, sont parus tous deux en 1975 dans la collection "Nebula"  chez Opta, le premier avec le numéro 4, le deuxième avec le numéro 8 ; Le Père Eternel de Philip Goy est paru au premier semestre 1974 ; et bien entendu, Pelot publiait pour la jeunesse depuis la fin des années 60 (mais pas trop de SF), et au Fleuve Noir sous le nom de Suragne depuis 1972.

 

     Ensuite, nous entrons dans le texte nouveau avec les années 80. Face à un corpus à la fois atone et atomisé, il est nécessaire de procéder à des simplifications, et Chambon ne s'en tire pas trop mal avec quatre grandes catégories qui ne correspondent que de très loin à des vagues échelonnées dans le temps (nous n'avons pas encore assez de recul pour procéder à de telles classifications) : les « experimental writ[ers] », Jouanne et Volodine ; ceux qui expriment leur « personal universe » : Ligny, Barbéri, Berthelot, « and particularly Serge Brussolo » (qui en effet est un exemple unique d'auteur de SF français à avoir atteint une grande popularité sans jamais changer ce qui fait sa spécificité, et en créant au contraire un public fanatisé pour celle-là) ; les « neo-classical » : G.-J. Arnaud, Simonay, Houssin (la présence du deuxième me surprend, et il aurait été plus honnête de parler plus généralement de ce qui se passe au Fleuve Noir, qui poursuit la tradition de la littérature populaire tout en témoignant d'évolutions qui ne manquent pas d'intérêt) ; enfin les auteurs d'aujourd'hui, parmi lesquels sont cités en exemple Canal, Stolze, Milési, et Fayard. On voit que les auteurs de chez Denoël sont abondamment, mais pas exclusivement, mentionnés, et on peut épiloguer sans fin pour savoir si la proportion est juste, ou influencée inconsciemment par les fonctions actuelles de Chambon. Il faut bien reconnaître qu'en-dehors du domaine de la SF populaire, Denoël assure la part du lion de la production de la SF française. Je regretterai personnellement l'absence de ce tableau des noms de Wagner et Wintrebert, voire Dunyach ou Frémion ; mais j'ai moi aussi ma propre subjectivité ! Chambon conclut fort justement que beaucoup d'auteurs ont choisi de se réorienter vers l'horreur, genre qui se vend désormais mieux.

 

     Et puis... in cauda venenum, il y a un paragraphe sur le fandom ! Alleluiah, nous savions que notre ami Jacques n'oublierait pas une communauté pour laquelle il professe une si touchante adoration. « French fandom, » apprenons-nous, « remains self-centred, and is more devoted to its own byzantine arguments than to the task of working efficiently to enlarge sf's public recognition. » Et ça continue, avec une grande lamentation sur le manque d'articles sur la SF dans la presse généraliste (« only a handful of critics (...) have tried (...) to publish in mainstream magazines or newspapers regular columns or interviews meant to defend and exemplify sf »).

 

     Voilà un paragraphe qui ne manquera pas de susciter des sourires amusés parmi le lectorat anglo-saxon de l'Encyclopédie. Il y a belle lurette que le fandom américain (et anglais dans une moindre mesure) ne se préoccupe plus de, pour utiliser les termes volontaristes de J.Ch., « give a boost to the local production », mais s'est constitué lui aussi en une communauté indépendante, préoccupée par ses propres activités, et traversée par ses propres clivages — entre fans de conventions et de fanzines, entre lecteurs et amateurs d'images, entre dragonistes et technophiles, etc., etc. Ceux des fans qui mettent le pied dans l'univers professionnel mènent en général les deux activités en parallèle, sans nécessairement les mélanger beaucoup (et je connais des exemples, Patrick Nielsen Hayden étant le plus spectaculaire dans la nouvelle génération).


     Bon. J. Ch. ne connaît du fandom que les SFWA parties des conventions mondiales — l'endroit, justement, où le milieu pro américain se retrouve pour se distinguer de la foule du fandom à l'extérieur, dont les goûts sont nettement différents. Mais comment peut-il croire (et je le pense sincère) que c'est au fandom qu'il faudrait faire appel pour propager la bonne parole SFiste dans les revues généralistes, dans L'Express, La Vie du Rail ou Ouest France ? Cela peut se produire (je n'ai pas pris tous les exemples au hasard !), mais — outre que je ne suis pas forcément convaincu de la nécessité de propager la bonne parole, n'étant pas moi-même un employé de l'édition avec un bilan commercial à défendre vis-à-vis de son employeur — je ne suis pas sûr que les fans de SF soient les mieux placés pour (a) convaincre les rédacteurs en chef de revues de leur confier de l'espace dans leurs pages et (b) faire passer leur message auprès des lecteurs. Tout simplement parce que, aficionados, ils ont des goûts d'aficionados, pas forcément en phase avec ceux de la majorité du public. Il vaut mieux s'en remettre aux chroniques occasionnelles que peuvent signer des personnalités connues du monde littéraire ou scientifique, dont la voix portera infiniment plus loin. Qui doit parler de SF aux lecteurs de, disons, La Recherche, le mathématicien Jean-Marie Souriau, le grand banquier Michel Pébereau 2, ou le Fulgur Joseph Altairac ? Avec toute l'amitié que j'ai pour ce dernier, tout le plaisir paroxystique que je prend à le lire dans AAAPA 3, je dois conclure que les deux pré-cités ont sur lui l'avantage. Et puis, je préfère qu'il garde son énergie pour nous gratifier, à nous dans le fandom intra-muros, de ces arguments byzantins que je goûte tant...

Notes :

1. Et moins dans ses choix éditoriaux que Douay !
2. Entre la rédaction du premier jet de cette chronique et sa mise en forme définitive, j'apprends par la presse qu'il vient de passer de la direction du CCF à celle de la BNP. Voici un extrait de la biographie donnée dans l'article : « Ce Polytechnicien, inspecteur des finances, né en 1942, bon pianiste (Schuman et Bach) et féru de science-fiction... » (Le Monde, 19 Mai 1993). Il tient (ou tenait) entre autres la rubrique SF de La Recherche, et connaît Philip Goy, ce qui m'avait valu de le rencontrer à Paris au début des années 80, époque à laquelle il était plutôt grand commis de l'État que banquier, et je n'avais aucune idée des hautes fonctions qu'il occupait.
3. L'AAAPA, de Georges Pierru, occupe une place à part dans le fandom. On pourrait assimiler ce fanzine de participants aux messageries électroniques d'aujourd'hui. Le principe était simple : chaque correspondant devait envoyer, en 40 exemplaires, son texte, avis, reportage, dessin, études, listes de livres, etc, à Georges Pierru, qui rassemblait le tout, agrafait, y collait une couverture et réexpédiait l'ensemble aux correspondants faisant partie de l'AAAPA. Un peu comme dans les newsgroups de maintenant, chacun y allait de son avis et de sa verve. » (Claude Dumont in Les fanzines) [note de nooSFere]

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