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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 2 : 2ème livraison
paru in Yellow Submarine n°103 (août-septembre 93)

 

     Le groupe Remparts a tenu sa 12e réunion début juillet dans les collines du Rouergue. Une réunion presque intime, avec une douzaine de participants qui reflétaient les diverses époques du groupe, et la diversité des motivations qui peuvent pousser quelqu'un à y participer (de Jacques Boireau à Alain Huet en passant par Raymond Milési ou moi-même !). Aubaine : un des thèmes de la retraite était « l'identité du groupe Remparts », et ce fut une occasion de passer sous la plaque du microscope un fragment d'histoire de la SF française.

 

     Mais si la question de l'identité pouvait se poser, c'est justement sous la pression des changements ; quand Remparts avait été créé dans les années 70, la question ne se posait pas, parce que ses membres se sentaient proches, sans avoir besoin d'expliciter ce qui les rassemblait — des observateurs extérieurs auraient peut-être appliqué l'étiquette « SF politique française », avec tout ce qu'elle avait de faux et de polémique. En tout cas, Remparts était parfaitement positionné sur son créneau... et c'est au cours des années que les vagues d'immigration successives ont pu diluer la conscience spontanée d'appartenance à un groupe. Remparts voudrait-il alors se barricader ? Il n'en est pas question ; le groupe — dont le nom vient de Rencontres de Parisot, lieu de leur première réunion — a toujours été, et demeure ouvert. Mais, comme tout groupe humain, il cherche à accueillir des gens qui se situent dans un esprit à lui compatible... ce qui pose nécessairement la question de l'identité.

 

     Depuis ses débuts, Remparts s'est exprimé par des réunions (pas des colloques, en général : elles étaient au début purement ludiques), et à partir du début des années 80 (82 ?) par un bulletin reflétant les vues des divers membres (distinct des bulletins préparatoires des réunions). La réalisation la plus connue de Remparts est la création d'Infini, à partir de la réunion de 1983 au Larzac ; c'est aussi ce qui lui a posé le plus de problèmes existentiels, dans la mesure où Remparts a dû se distinguer d'Infini à partir de la création de celle-ci. À mon avis, la distinction (d'objectifs) est nette : Remparts ne se tourne pas vers l'extérieur, ni vers les problèmes matériels du milieu SF (édition, etc).

 

     Remparts existe donc pour lui-même... mais encore ! ? Le centre d'intérêt commun de ses membres étant l'écriture, il a été décidé cette année de se concentrer sur le sujet, et ce fut fait ! Avec parfois une étonnante volonté de parler technique, de se salir les mains d'adverbes et de dialogues. Aboutissement : un projet d'atelier d'écriture en guise de réunion 1994, dont la responsabilité devrait être partagée entre Claude Ecken, Jacques Boireau et Pierre Stolze. Un résultat remarquablement positif : l'efficacité des réunions serait-elle inversement proportionnelle au nombre de participants ?

 

     L'évolution du groupe Remparts, que j'observe d'un œil fasciné, pas vraiment extérieur, mais pas vraiment intérieur non plus, reflète les grandes transformations de la SF française : la période dite « politique », plus protestataire, plus expérimentale, coïncidait avec un certain optimisme au niveau de l'édition, un développement du marché pour la SF ; dans les années de vaches maigres que nous vivons, on constate un retour à une conception plus humble de l'écriture, un regain d'intérêt pour des trucs techniques. Oh, n'y voyons pas une relation directe de cause à effet : le groupe a aussi changé sous l'effet des départs et des arrivées, et des membres comme Yves Frémion, René Durand et Joëlle Wintrebert, par exemple, s'ils sont toujours occasionnellement présents, ont maintenant d'autres sujets de préoccupation que la SF (politique chez les Verts ; BD ; littérature pour les jeunes et scénarii TV, respectivement).

 

     NB — Tout ce que je peux dire sur le groupe Remparts n'est que ma propre impression de ce que j'ai entendu des divers membres du groupe, coloré par ma mémoire défaillante et mes propres opinions.

 

* * *

 

     Avram Davidson vient de mourir, et comme dans sa vie, il reste discret dans son décès, éclipsé qu'il est par la disparition presque simultanée de Lester Del Rey, auteur, fan, et surtout éditeur à succès, qui a laissé son nom à un éditeur (Del Rey Books, ainsi nommé reconnaissons-le surtout à cause du talent éditorial de sa dernière épouse Judy-Lynn Del Rey, qui l'avait précédé de quelques années dans l'au-delà).

 

     Davidson a toujours été un auteur minoritaire. Vous aurez compris à son nom qu'il est juif ; ça n'a rien d'exceptionnel parmi les auteurs de SF américains, de la même manière que parmi les ingénieurs américains ou les professeurs d'université américains. Tous très intégrés. Davidson, dont les parents étaient des Juifs orthodoxes, se distinguait par sa splendide barbe de rabbin, et ses états de service dans l'armée israélienne lors de la guerre d'indépendance de 1947-48.

 

     Il n'en est pas resté là. Grand amateur des recoins inconnus de l'Histoire et des sciences au fondement discutable (ses articles sur le sujet ont fini par être recueillis en 1993 sous le titre Adventures in Unhistory), il écrivait des nouvelles à l'ambiance inimitable. Davidson a travaillé un temps pour Fantasy and Science Fiction, et — avant comme après cette période — beaucoup de ses textes y sont parus, ce qui devrait en rendre bon nombre accessibles au lecteur de Fiction (en anglais, on conseillera la sélection offerte par le recueil 'best of' Collected Fantasies). Souvent situés dans une Antiquité ré-imaginée, ou dans de ces pays d'Europe centrale qui auraient pu se dissimuler dans la poussière d'éclats en laquelle vola l'Empire austro-hongrois (mais que vous ne trouverez sur aucune carte), ses récits relevaient du fantastique. En un sens. Cela ne l'a pas empêché de gagner des prix pour ses nouvelles policières, et d'écrire plusieurs space operas.

 

     Dans ses meilleures œuvres, il créait des univers parallèles, nourris d'une érudition réelle sur les conceptions illusoires des siècles passés. Avram Davidson, à plus d'un titre, était le plus « étranger » parmi les auteurs de SF américains, pour la plupart profondément plongés dans leur culture nationale. Il laisse un vide que personne ne pourra combler, même si, çà et là, on trouve des individualités qui entreprennent des projets aussi individuels que le sien (Lisa Goldstein ? Gene Wolfe ? R. A. Lafferty ? Isidore Haiblum ? Carter Scholz ? Toute comparaison se révèle impossible). Ne vous laissez pas impressionner par l'uniformité des ouvrages à succès de la SF ou de la Fantasy, et n'oubliez jamais que c'est dans les anfractuosités que vous découvrirez les trésors les plus précieux.

 

* * *

 

     C'est Éric Vial qui me l'a recommandé, et je ne me rendais pas compte alors à quel point il se comportait encore en fan de SF : Courrier International est le magazine hebdomadaire le plus intéressant du moment, du moins pour les lecteurs d'YS qui, je l'espère, apprécient un point de vue original sur l'actualité. Bon, le lecteur de SF sainement constitué n'aura sans doute ni le temps ni l'envie de lire 30 grandes pages par semaine de traductions d'articles parus dans la presse internationale, mais les rubriques « Intelligences » (sur les progrès techniques) et « cultures » (sur les arts et l'écriture) présentent régulièrement de quoi accrocher son intérêt.

 

     Deux exemples : il y a quelques mois, je lisais un roman d'Alexander Jablokov, A Deeper Sea, dans lequel la communication avec les dauphins était enfin réalisée, et utilisée par la marine russe dans une guerre contre les USA. Dans le n° 141 de Courrier International (14-21 juillet 1993), un article traduit des Izvestia nous apprend que les recherches menées sur le sujet depuis longtemps par... la marine russe, enfin soviétique jusqu'à 1991, étaient beaucoup plus avancées que l'on pouvait le penser. Les chercheurs ont en particulier isolé 60 phonèmes (51 signaux impulsifs, 9 sifflements) qui, combinés, permettent de reconstituer tous les messages échangés par les dauphins ; ces messages semblent présenter un niveau de complexité combinatoire qui indique une « organisation syntaxique ». Plus impressionnante encore, une expérience menée pour tester la capacité des dauphins à transmettre entre eux des instructions données par les expérimentateurs humains a été devancée par ses sujets expérimentaux ; et « une d'entre elles, Jenny, manifestant d'évidentes prédispositions au commandement, s'est mise à proposer son programme, plaçant sa coéquipière Kora devant un dilemme shakespearien : quel ordre exécuter, celui de l'homme ou celui de sa sœur d'espèce ? (...) [Elle] a fini par ne plus répondre qu'aux ordres de l'animal ».

 

     Moins impressionnant, mais plus rigolo : le premier roman « écrit par ordinateur » vient de sortir aux USA, nous annonce le n° 142 de Courrier International (d'après un article du New York Times). Depuis le temps qu'on l'attendait, après les textes de, par exemple, Robert Escarpit ou Nancy Kress. S'agit-il de SF, de policier, d'histoire de guerre ? Non ! C'est, selon le terme de Courrier International, du « porno soft ». Plus précisément, un spécialiste en intelligence artificielle, à la suite d'un pari stupide, s'est mis en devoir de programmer le style d'écriture de Jacqueline Susann (Valley of the Dolls, etc.). Bon, on peut se dire qu'il vaut mieux commencer avec les exemples les plus stéréotypés (à quand un Doc Savage ou un Tarzan écrit par ordinateur ?). Les lecteurs se montrent satisfaits du résultat, s'il faut en croire l'appréciation du Dead Jackie Susann Quarterly (il n'y a qu'un fanzine pour traiter de la sorte son auteur préféré, même si ici il ne s'agit pas de SF !) : « [Jacqueline Susann] serait très fière. Beaucoup d'argent, des ragots, des maladies, des morts, des caresses buccales, des tragédies, et la gentille fille qui devient méchante ».

 

     Hélas, il y a encore de petits défauts dans le système. Il a fallu une dizaine d'années à Scott French (notre informaticien) pour obtenir ce résultat, et l'ordinateur a encore besoin d'aide : Scott French « a rédigé un quart de la prose, l'ordinateur en a mouliné à peu près autant, et le reste ne peut être décrit que comme une collaboration entre l'homme et la machine. (...) L'ordinateur posait des questions, M. French y répondait, et la machine crachait alors l'histoire, à raison de quelques phrases à la fois. (...) 'Ce système n'écrit pas des paragraphes entiers à la fois', raconte Scott French. 'Impossible de se lever, de quitter l'ordinateur, de revenir et de trouver un chapitre terminé. Ce n'est pas aussi sophistiqué. (...) Soyons honnêtes : si je l'avais écris moi-même, j'aurais terminé ce livre il y a sept ou huit ans'. »

 

     Nos camarades auteurs du Fleuve Noir ou nègres de Blade peuvent dormir tranquilles pendant quelques années encore !
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