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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 3 : Troisième livraison
paru in Yellow Submarine n°104 (octobre 93)

     Pour déçues que soient les conclusions auxquelles il parvient — l'œuvre a mal vieilli — André François Ruaud n'a pas eu tort de revenir dans YS numéro 103 sur le cycle des Villes Nomades de James Blish. Tout simplement parce que l'œuvre, même si elle n'a pas été portée au pinacle où l'on a installé Fondation, a laissé des traces durables dans le paysage de la SF.

     Au niveau graphique, tout d'abord : cette image de Manhattan mise sous verre, larguant les amarres comme un cuirassé dans une bouteille — même si c'est Paris qu'avec des « si » on est censé pouvoir mettre en bouteille, seule Manhattan possède les proportions requises pour jouer le rôle d'un navire amiral : plan effilé, superstructures accumulées — vient d'être reprise, sous le pinceau de Darrell Sweet, en couverture du dernier roman de John Stith, finement titré Manhattan Transfer 1 [NdlR : depuis la première publication de cet article, ce roman a été traduit en France chez Pocket]. Hélas, sous l'emballage se dissimule un produit moins ambitieux que ceux de Blish : la ville a été capturée par un vaisseau étranger dont la taille dépasse l'imagination, et on passe fort peu de temps sur les nouveaux problèmes que pose la survie de la cité (quoique Stith, lui, montre qu'il se préoccupe des problèmes d'alimentation en air et en eau, et d'élimination des déchets), et beaucoup à suivre les aventures d'un commando stéréotypé 2 chargé d'aller trouver les responsables de l'entourloupe et de leur faire payer cher, car les humains (lisez : les Américains, ou mieux : les new-yorkais) ne se laisseront pas faire ainsi.

     Pourtant, avec toutes ses grosses ficelles, le roman de Stith reflète la problématique essentielle qui sous-tend l'œuvre de Blish : celle des interactions entre les villes et le pays environnant, qui doit les nourrir en échange de... d'être commandé par elles ? Les termes de l'échange peuvent paraître asymétriques, et la croissance effrénée des villes a souvent attiré sur elles les foudres des moralisateurs (jamais écoutés ; déjà Lot à Sodome...) Blish exprimait l'antagonisme en faisant des villes des Gitans de l'espace, spécialisées dans des activités de service, nécessairement temporaire, à l'égard des... culs-terriens de planétaires.

     Aux États-Unis, New-York, capitale culturelle 3, cristallise beaucoup des sentiments qui peuvent se focaliser en France sur la région parisienne et ses habitants. N'étant pas une capitale politique, elle a eu à subir des crises aiguës de ses finances municipales depuis les années 70, dont les autres Américains se sont faits spectateurs avec une joie maligne. Stith, dans un livre où Manhattan — entité collective — finit par assumer le rôle de sauveur de la planète Terre tout entière (passons sur les invraisemblances), veut riposter massivement, et ce n'est pas un hasard si un figurant dans une de ses scènes de rues s'exclame amèrement « ah ! ils disaient qu'ils pouvaient se passer de nous... » Bref, cela reste au niveau un peu fruste de la fameuse fable des membres et de l'estomac (utilisée, dit-on, par un tribun de la république romaine pour convaincre des plébéiens d'abandonner leur mouvement de révolte).

     L'image des nomades offrant leurs services tout en éprouvant un sentiment de supériorité vis-à-vis de leurs clients sédentaires réapparaît dans Rainbow Man, de M. J. Engh. Cette fois les nomades sont des arches stellaires, véritables cités puisque, parcourant l'espace à des vitesses sub-luminiques, elles abritent la vie entière de leurs membres d'équipage. Pendant ce temps, les planètes colonisées par les humains vivent leur vie, et reçoivent les communications (plus rapides) de leurs voisins galactiques. Mais les vaisseaux sont indispensables au commerce de biens matériels.

     Engh ne prend pas le temps de développer les détails de son système, puisque son roman (fort bon) a pour objet le séjour de son héroïne, le « Rainbow Man » du titre, sur la planète Bimran, à première vue une anarchie on ne peut plus civilisée, mais à mieux y regarder une théocratie d'autant plus terrible que le pouvoir y est exercé moins par une minorité armée, que par le consensus d'une majorité qui ferme les yeux. Et le livre glisse du sociologique vers le sentimental, car quelle est la première chose qu'une théocratie réprimera ? Le sexe.

     Mais je m'éloigne de mon sujet, et même si ces Carnets sont le lieu choisi des divagations d'un vieux fan, et même si mon sujet était le nomadisme urbain, je me dois d'y revenir avec le troisième des romans de SF américains que j'aie lus récemment (je le jure ! je ne les ai pas choisis exprès pour cette chronique !), Orbital Resonance de John Barnes. Il faudra que je vous reparle de celui-là, car il regorge de détails excellents et ouvre la voie à d'autres interprétations intéressantes, mais ne retenons qu'un point : sur un astéroïde qui a été/est en train d'être aménagé en cargo au long cours du système solaire, une nouvelle société s'est constituée parmi les adolescents — largement majoritaires — qui ont vécu toute leur vie sur le vaisseau. Au cours du livre, il devient évident qu'ils ne peuvent plus suivre les moules que veulent leur imposer les adultes, qui jouent ici le rôle des Terriens — des sédentaires — et qu'ils vont devoir construire leur propre monde — leur propre cité — dans le cadre du vaisseau lui-même, qui passera son temps à faire des navettes entre la Terre et les ressources minières de la ceinture d'astéroïdes. Et, une nouvelle fois, la SF (enfin, John Barnes, en l'espèce) prend le parti des petits malins, des gars des villes, de l'aventure. On ne saurait en être surpris ; mais reconnaissons que Blish avait trouvé une image particulièrement forte pour exprimer la position majoritaire de la SF dans la dialectique entre ville et arrière-pays.

Notes :

1. Stith doit quelques excuses à John Dos Passos : son écriture n'est certes pas comparable...
2. Un brave militaire pour commander, un technicien/ingénieur à tout faire, un scientifique à tout faire, un peu fou comme de juste, et une femme (pour le quota), linguiste de génie.
3. Surtout à l'époque de Blish. Aujourd'hui, Los Angeles a pris beaucoup de son rôle. Mais, on l'a compris, Stith ne pratique pas une SF très moderne, et de toute façon, Los Angeles n'aura jamais le profil d'un cuirassé croisant sur les mers interstellaires... ni même celui d'un porte-avions.

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