Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

Page 6 sur 19. Revenir page 5

LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 4 : Quatrième livraison
paru in Yellow Submarine n°108 (mars 94)

 

     Deux magazines américains de plus

 

     Un des signes de la vitalité commerciale de la SF aux États-Unis est l'apparition quasi-permanente de nouveaux magazines consacrés au genre. La plupart des nouveaux-nés ne passent pas l'année, ou conservent une distribution confidentielle, mais il se trouve toujours des gens pour tenter l'aventure — peut-être que c'est tout ce qui manque à la SF française ; l'histoire récente des tentatives de revues montre que la qualité est un ingrédient bien moins important que l'énergie.

 

     C'est sans doute ce qui donne des chances de survie à une publication comme Offworld. Agrafé au centre et plus petit en format qu'un magazine classique comme Omni, mais beaucoup plus grand que les digest auxquels nous sommes habitués (Asimov's, F&SF...), il vise précisément la taille et le public des comic books. Cela se sent à son contenu, qui fait la part belle aux illustrations, et aux déclarations faites par son rédacteur en chef Neil Feigeles (lui-même un dessinateur).

 

     Ce numéro 1 (daté de l'automne 93) serait le début d'une grande aventure, et les $3.95 qu'ils coûtent doivent être vus comme un investissement avisé, car chacun sait que les numéros 1 cotent haut sur le marché des collectionneurs, nous rappelle Feigeles ! Il nous promet donc nouvelles et illustrations, et rien que cela, mais les nouvelles seront meilleures que les scénarios de comic books, et les illustrations meilleures que celles des magazines de SF habituels.

 

     Je dois dire qu'hélas, aucune des deux affirmations ne me paraît justifiée par le premier numéro. Les illustrations au trait, en particulier, sont parfois d'une maladresse gênante (tout en restant publiables), et la plupart des nouvelles, très courtes, reposant sur une seule idée, seront oubliées aussi vite que lues. Seule la première du numéro (« Return Post », par Geoffrey Notkin), texte mélancolique et rétrospectif, justifie le papier glacé sur lequel elle est imprimée. Mais les choses se gâtent vraiment quand Feigeles publie un de ses propres dessins en hommage à son film de SF préféré de tous les temps, accompagnés d'une page de louanges dithyrambiques adressés à son metteur en scène... il s'agit respectivement de E.T. et de Stephen Spielberg. L'accusation considère que la cause est entendue !

 

     Avec un format plus grand (celui d'Omni) et un papier plus épais, Science Fiction Age nous propose une centaine de pages (contre la quarantaine de Offworld) pour $2.95 seulement. Mais ici, nous avons droit à des pages de publicité, qui semblent d'ailleurs très révélatrices de la sociologie d'un certain milieu qui a évolué autour de la SF : un petit peu de publicité pour des livres, et beaucoup pour des posters (dragons, dinosaures, contes de fées...), des sculptures, des jeux de cartes, des T-shirts, des vidéos, des jeux informatiques, des bandes sonores de Star Trek, et même une chevalière-souvenir Star Trek ! Et puis, une page ou deux pour l'ordre Rosicrucien ou des méthodes d'amélioration mentale aux relents de New Age du plus mauvais aloi. Les annonces pour des libraires ou des livres en petite édition ne sont pas absentes, mais de taille beaucoup plus modeste : visiblement, ce n'est plus là qu'on fait beaucoup d'argent dans la SF (du moins en vente par correspondance).

 

     Science Fiction Age est le fils spirituel de Scott Edelman, qui n'est pas un nouveau venu dans le monde des magazines semi-pros de SF. Cette fois-ci, il semble avoir réussi son coup : la revue, bimestrielle, est substantielle, et le numéro de novembre 1993 que j'ai en mains est déjà le premier du Volume 2. Outre les nouvelles (sur lesquelles je reviendrai), on trouve une grande variété de rubriques sur tous les aspects « grand public » de la vie du genre, étant entendu que les détails des affaires des écrivains et des éditeurs reste reservés à des publications comme Locus ou Science Fiction Chronicle. Et ces rubriques sont fort bien faites ! Article sur le cinéma (ici le dernier Stallone, qui est de la SF), l'illustration de SF, les comics, les jeux, et aussi les livres. Et ces articles sont signés par des gens connus dans le milieu, par exemple l'excellent écrivain Terry Bisson pour les comics, Norman Spinrad pour un essai un peu polémique sur le genre comme il les faisait déjà si bien dans Asimov's, David Brin et Allen Steele parmi les chroniqueurs de livres.

 

     Les nouvelles sont dues à des gens relativement connus, comme Harlan Ellison (qui, il est vrai, se fend seulement d'un court texte motivé par l'illustration qui l'accompagne), Barry Malzberg, Thomas Monteleone, Phyllis Gotlieb, et à trois autres auteurs moins confirmés. C'est l'un d'entre eux, Daniel Hood, qui pond le texte le plus drôle du numéro, "The Wealth of Kingdoms", ou les contes de fées revus sous l'angle de l'économie politique. Les économistes s'en sortent plus mal que les enfants qui lisent des contes ! Malzberg reste dans sa veine amère de commentaire sur la SF — la tendance à la SF de commenter sur elle-même est d'ailleurs soulignée dans l'éditorial du numéro — et on peut considérer que « Off to see the Wizard » (de Monteleone), dans lequel le seul espoir d'un monde post-holocauste sont des mensonges inspirés par la littérature, et « Earl's Snack Shop » (de Robert Metzger), situé dans le cadre incongru d'un « convenience store », qui réutilise les clichés de la SF pour servir un humour très noir, relèvent un peu du même syndrome.

 

     Bref, si les nouvelles de Science Fiction Age ne renouvellent pas le genre, elles se laissent lire fort agréablement, et le magazine dans son ensemble est fort bien fait ; mais il ne vous donnera pas autant de bonne SF par dollar que les digests (Asimov's, Analog, ou F&SF).

 

     La SF sous toutes ses coutures

 

     Les ventes aux enchères destinées à financer le Prix Rosny Aîné sont, semble-t-il, passées dans les mœurs du fandom français. La coutume existait depuis longtemps dans le fandom anglo-saxon pour différentes bonnes causes (souvent plus faniques que strictement littéraires, comme les fonds qui permettent à d'heureux fans de traverser les océans) ; la voici qui s'applique à un prix littéraire, mais c'est l'objet destiné à la vente qui est le plus remarquable.


Le James Tiptree Jr. Award — nommé d'après le pseudonyme masculin de la célèbre auteure — est attribué depuis 1992 à des romans de SF ou de fantastique qui soient gender-bending, qui remettent en question les rôles traditionnels homme/femme. Les gagnants ont été en 1992 The White Queen de Gwyneth Jones et A Woman of the Iron People par Eleanor Arnason (ex-æquo), et en 1993 China Mountain Zhang par Maureen F. McHugh (décidemment un premier roman très remarqué). Et le financement a été assuré au début par une méthode considérée comme traditionnellement féminine et bien américaine, la bake sale, la vente de gâteaux faits à la maison par une armée de volontaires 1.

 

     Cette année, l'entreprise a pris un tour plus ambitieux avec le « Tiptree Quilt » — la courtepointe Tiptree. La confection collective de couvertures en patchwork ornées de toutes sortes de dessins est, elle aussi, une activité traditionnelle américaine, un artisanat qui se hisse parfois au niveau d'une forme d'art (relativement folklorique). Ici, le dessin a été inspiré par un roman de Tiptree (Brightness Falls from the Air), découpé en une multitude de carrés et de triangles à l'aide d'un ordinateur, et s'exécute lentement sous l'énergique direction d'Elspeth Krisor (qu'on préfère appeler Elk).

 

     J'ai oublié un point important : les gens qui organisent le Tiptree Award (mais pas le membres du jury) sont pour la plupart membres de la SF3, le club de SF de Madison, Wisconsin, ville où je viens de passer trois mois. Toutes les bonnes volontés sont invitées à prendre l'aiguille (il y beaucoup de gens qui cousent par correspondance : on leur envoie par la poste les pièces d'un carré à assembler, avec les instructions), et si je ne suis pas un as de la couture, il me reste quelques souvenirs de l'époque où je m'efforçais obstinément d'assurer la cohésion des vêtements que je mettais à rude épreuve. Les couseurs — surtout les couseuses, à vrai dire — se réunissent un soir par semaine, prennent de la tisane, papotent, et font avancer le grand projet pas à pas. Il y a quelque chose de profondément rassérénant dans l'accomplissement d'une tâche peu exigeante intellectuellement, mais dont on a l'assurance qu'elle bénéficiera à un grand dessein. Et le cercle de couture, qui tolère en son sein les talents grands ou petits, et ne manque jamais de bonne humeur, remplit à la fois ses fonctions sociales et financières : il y a un marché des collectionneurs de courtepointes d'art, et des reproductions photographiques de celles-ci, et les promoteurs du projet espèrent fermement en tirer un montant substantiel au profit du prix, nettement plus en tout cas que ses ressources actuelles. Bravo pour l'idée ! Elle est assez originale pour mériter d'être mentionnée.

Notes :

1. Il existe aussi des livres de recettes vendus au profit du prix — The Bakery Men Don't See, et Her Smoke Rose up from Supper, $11 chacun, auprès de SF3, P.O.Box 1624, Madison, WI 53701-1624, USA.

Aller page 7
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Articles, catégorie Carnets de Papy Péji
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 72841 livres, 78900 photos de couvertures, 68200 quatrièmes.
8509 critiques, 39249 intervenant·e·s, 1507 photographies, 3732 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2021. Tous droits réservés.