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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 5 : Les vraies locomotives font de la vapeur
paru in Yellow Submarine n°109 (avril 94)

 

     Tom Maddox est un auteur de SF et un scientifique, qui tient dans le mensuel Locus une chronique régulière sur la « frontière électronique », les derniers développements qui nous rapprochent du monde des cyberpunks. Peut-être. Dans une histoire récente qui s'appelle « Gravity's Angel », il nous fait rentrer dans le plus gros (en taille, en crédits) projet scientifique que les États-Unis aient envisagé sur le sol de notre planète... ou plutôt, sous le sol de notre planète : le tunnel circulaire de 50 kilomètres de diamètre qui abrite le SSC, le « Super Synchronous Collider » dont les travaux ont été démarrés au Texas il y a quelques années. À la manière de Gregory Benford (Un paysage du temps) ou Paul Preuss (Broken Symmetries), il nous fait partager la vie personnelle et scientifique d'une équipe de physiciens.

 

     Problème : paru il y a moins de deux ans (Omni, novembre 1992), son texte est déjà doublement dépassé. D'abord parce que le Congrès américain a récemment décidé d'interrompre les travaux sur le SSC — le projet, en ces temps de rigueur budgétaire, ne justifiait plus sa facture pharamineuse. Risques du métier SF, dira-t-on en grommelant contre les politiciens incapables d'appréhender la beauté de l'aventure intellectuelle.

 

     Mais le texte s'est aussi trouvé dépassé par l'actualité sur un point plus technique : les électro-aimants utilisés pour focaliser les jets de particules chargées au long de leur circuit utilisent des bobines supra-conductrices, et Maddox décrit dûment les réservoirs d'hélium liquide nécessaires au maintien des très basses températures qui permettent la supra-conductivité. Hélas ! Depuis quelques années, on dispose de matériaux permettant la supraconductivité à la température de l'azote liquide (c'est suffisamment moins froid pour avoir valu un Prix Nobel aux heureux découvreurs), et depuis un mois ou deux, à des températures carrément torrides comme moins 30, voire moins 10 degrés centigrades !

 

     Quand, en 1976, un prof de physique m'avait benoîtement déclaré que seul un facteur dix, entre 30 et 300 degrés Kelvin (moins 246 et moins 76 degrés centigrades, respectivement) nous séparait de la supraconductivité à température ambiante, je m'étais dit qu'il faisait de la science-fiction. Aujourd'hui, grâce à des équipes de chercheurs de Paris et de Grenoble, le phénomène est à portée de la main... même si pas encore au niveau de l'exploitation industrielle ! J'ose toutefois espérer que tout auteur de SF qui se respecte prendra en compte les fantastiques applications de la supraconductivité dans ses projections futures.

 

     Oui, mais il y a les locomotives. N'avez-vous pas toujours eu l'impression que les seules vraies locomotives sont à vapeur ? Cela dépend sans doute de votre date de naissance, mais pour moi, une vraie, une belle locomotive, une de celles dont on peut croire qu'elle va tirer des centaines de tonnes de wagons, ce n'est pas une boîte verte avec une caténaire et un nom comme « BB 9941 ». Non, il faut qu'elle ait des pistons, des bielles, des grandes roues d'acier brillant, une chaudière incandescente, et de beaux nuages de fumée qui sortent de la cheminée. Je vous fais grâce des escarbilles.

 

     L'hélium liquide aussi fait de la fumée — de la condensation, pour être précis — si jamais on ouvre le récipient qui le contient. C'est un état de cet élément coûteux à obtenir, délicat à maintenir, qui demande beaucoup d'équipement. De cet équipement que Tom Maddox aime tant à décrire, avec ses gerbes de fil de couleurs variées. Si la Grosse Science n'employait pas du Gros Équipement, ce ne serait plus de la Grosse Science. Ça n'impressionnerait plus autant. Peu importe que le texte de Tom Maddox soit en fait plus une étude sociologique du milieu scientifique (il en dénonce le sexisme larvé) ; la quincaillerie doit se montrer, pour impressionner le bourgeois.

 

     Voilà aussi pourquoi un bon ordinateur doit occuper une pièce entière, avec de belles armoires en métal gris et des grosses bandes magnétiques qui tournent inlassablement (alors que c'est la miniaturisation qui apporte les gains de puissances ahurissants que nous connaissons). Pourquoi une bonne fusée doit être pointue. Pourquoi un bon fusil doit avoir une détonation (pour impressionner les indigènes, il ne suffit pas de les tuer ! Jules Verne le faisait déjà remarquer à propos des fusils électriques de Vingt Mille Lieues sous les Mers). La SF doit toujours travailler à impressionner son bourgeois de lecteur, et elle met un moment à abandonner ses robots en fer-blanc. Elle ne ménage pourtant pas ses efforts dans ce sens, mais, j'espère que je vous en ai convaincu, elle ne pourra jamais s'empêcher d'avoir un temps de retard. Alors, finalement, la technologie qui ressemble à la magie, ce n'est pas si mal. À condition de comprendre qu'il reste une différence dans le concept !
 
 
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