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Les Carnets de Papy Péji

Pascal J. THOMAS

Yellow Submarine, janvier 1993

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LES CARNETS DE PAPY PÉJI
n° 6 : « Il n'a écrit ce livre que pour gagner de l'argent ! »
paru in Yellow Submarine n°111 (septembre-octobre 94)

 

     Il ne faudrait pas croire, à la lecture de mes précédents carnets, que les fans de SF de Madison (Wisconsin) ne partagent que couture et tisane. Une fois par mois, un autre sous-ensemble de la congrégation floue du fandom madisonien se réunit pour discuter d'un livre de SF préalablement lu — enfin, on l'espère ; j'ai moi-même eu bien du mal, par deux fois, à terminer à temps le roman imposé. Le soir crucial venu, les opinions de dix ou douze personnes volent haut et bas durant deux heures... et on en vient parfois à discuter de tout autre chose que de l'ouvrage-prétexte.

 

     Exemple : en décembre, nous nous sommes retrouvés pour parler de Time, Like an Ever-Rolling stream, de Judith Moffett, suite de son roman plus connu The Ragged World (dont le début a été publié sous forme de nouvelles dans Asimov's SF). Pour résumer brièvement : une race d'extra-terrestres arrive... ou plus exactement, se révèle sur Terre, sous forme de lutins (petits, velus, barbus), les Hobs. Beaucoup moins rigolos que leur aspect ne pourrait le faire penser, ils entreprennent de sauver la planète Terre des péchés commis par ses habitants contre l'écologie, et imposent aux humains un programme de croissance négative très sévère : presque plus de voitures, de réfrigérateurs, de trains, etc. En gros, retour au dix-neuvième siècle.

 

     Et, dans le deuxième roman... plus de protections périodiques jetables ! L'héroïne, une adolescente, vit particulièrement mal l'arrivée de ses règles qui — un malheur n'arrivant jamais seul, en bonne construction dramatique — sont particulièrement abondantes. Décrites comme une sorte de diarrhée sanglante, elles surgissent en de « loud, hot plops » (l'anglais est tellement plus expressif que le français que j'hésite à traduire ; « des bulles brûlantes qui éclatent bruyamment » ?). J'étais gêné par l'aspect péniblement bondieusard de l'écologie vue par Moffett, tandis que j'appréciais le désagréable réalisme — description des fonctions physiques des personnages et autres joyeusetés.

 

     Mais avons-nous passé la soirée à discuter de choix écologiques ? Que nenni ! On a parlé des règles — certains d'entre nous les mecs ayant du mal à avaler ces inondations mensuelles, enfin, leurs descriptions, comme réalistes — et beaucoup des relations entre les sexes. Les journaux étaient à ce moment pleins de l'affaire Bobbit (non, pas Hobbit, bandes de joyeux tolkienniens, Bobbit, du nom du mec à qui sa femme la lui a coupée, mais que les chirurgiens lui ont recousue, ça vous remet ?) J'ai fait remarquer que, comme par un fait exprès, les hommes s'étaient tous assis d'un côté de la pièce, et les femmes de l'autre — mais nous ne nous sommes pas sautés à la gorge, rassurez-vous ; les désaccords, finalement rares, se réglèrent tous en plaisanterie.

 

     Ça peut se passer plus rudement ; décorticage du livre, et prise de bec à la clé. Le mois précédent, le roman disséqué était Red Mars, de Kim Stanley Robinson (dont vous avez du voir une critique dans YS il y a quelques mois). Ce jour-là aussi, les garçons d'un côté et filles de l'autre, reproduisaient en partie ce que les Français appelleraient une division politique droite/gauche : même s'il a dans son dernier livre — sa dernière trilogie, plutôt — adopté une SF plus proche du modèle hard science d'Arthur C. Clarke, Stan Robinson reste politiquement engagé, même s'il laisse des problèmes ouverts, comme le débat entre position syndicale — productiviste — et point de vue écologiste (qui en l'espèce s'oppose à la terraformation de Mars, qui oblitère la planète d'origine).

 

     Et nous avons eu droit à une des grandes sorties de Dick ; Dick, vieux pilier du groupe, attaché à la SF classique, n'apprécie guère la plupart des livres, et en arrive souvent à l'ultime condamnation : « Il n'a écrit ce livre que pour gagner de l'argent ! » Ce soir-là, le commentaire eut le malheur d'énerver Bill enthousiaste, lui, de Red Mars... Je ne vais pas vous refaire la critique du livre ; vous êtes déjà au courant par YS. À cette occasion, je dois remercier tous les membres du cercle de discussion pour — employons la formule de rigueur dans les milieux scientifiques — de stimulantes conversations sur le sujet, qui ont attiré mon attention sur des détails que je n'aurais pas notés au premier abord. Je recommande à tout critique cette approche partenariale : deux points de vue, ou plus, donnent incomparablement plus de profondeur à l'image !


     Mais se réunir pour discuter d'un livre de SF peut avoir d'autres avantages, comme celui d'apurer dans un cadre convivial (boissons, biscuits, crèmes glacées...) les polémiques — qui sinon encombreraient les pages de Nous Les Martiens 1, vous vous rendez compte ? Plus sérieusement, si on veut rendre au fandom une capacité d'attraction pour les amateurs de SF qui restent à l'extérieur, intimidés par la bizarrerie du milieu, peut-être faut-il y intégrer des activités simples, en prise directe avec le désir que peut avoir un amateur de SF de rencontrer ses semblables et de leur parler de l'objet de sa passion. Dans un premier temps. Car, si l'exemple d'AAAPA peut servir de guide, on constatera assez vite qu'une fraction des néophytes passera à des préoccupations nettement plus farfelues, et plus amusantes pour tout le monde. Nous autres, les vieux fans, avons besoin d'être surpris...

Notes :

1. Nous les Martiens fut d'abord le bulletin, puis la revue de l'Association Infini. Bernard A. Dardinier poussera le perfectionnisme jusqu'à en faire un objet-livre où les plumes les plus affinées de la critique SF (Gérard Klein, Joseph Altairac, Pierre Stolze) côtoieront les auteurs les plus en vue (Karel Dekk, Ayerdhal, Raymond Milési). Le n°23, publié en octobre 1993, sera malheureusement suivi d'un long, très long silence... » (Jean-Pierre Planque, Repères pour une histoire du fandom SF, 3° partie, paru dans Bifrost n° 3) [note de nooSFere]

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