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Vous voulez des frites avec ça ?

Interview virtuelle de Terry Pratchett

Nathalie LABROUSSE

Asphodale n° 2, février 2003

InTerryView virtuelle


     Comme le dit souvent Terry Pratchett, quand il voit arriver son mail et son courrier, il se sent un peu l'âme d'un goal qui serait obligé d'affronter seul l'équipe adverse : il est seul et il y a des millions de fans, des milliers de questions, des centaines de demandes d'interview. Il s'est donc avéré, après un court échange de mails, qu'il n'y avait pas là assez de substance pour satisfaire l'appétit insatiable des lecteurs français. Toutefois, nous avons une chance : Terry Pratchett est un grand utilisateur des forums usenet et du newsgroup alt.fan.pratchett en particulier. Il a donc beaucoup parlé, de ses œuvres, de ses techniques d'écritures, de ses idées. Et il a accepté que ses propos soient reproduits dans une interview virtuelle, à condition de ne pas être sortis du contexte, ou déformés. Nous utiliserons donc ici, outre les mails échangés, des citations du forum alt.fan.pratchett.

     M. Pratchett, vous avez atteint une renommée considérable avec le Disque-Monde. Est-ce que cela a changé votre relation à l'écriture ?

     Quand j'ai commencé à lire de la sf, juste à la fin des années 50, le nombre d'auteurs anglais gagnant leur vie en écrivant de la sf (n'importe quelle sorte de sf) était ridiculement petit. Une poignée. Pendant la majeure partie de ma vie, mon ambition ultime a été de réussir à faire de l'écriture une occupation à plein temps — parce que je savais pleinement à quel point c'était difficile. Et voilà qu'en quelques courtes années je me retrouve millionnaire ! Maintenant, je me contente de m'accrocher et de prendre plaisir à l'aventure !

     Cela signifie-t-il que vous laisseriez tomber le Disque-Monde si cela ne vous amusait plus ?

     Oui, sans une seconde d 'hésitation.

     Pauvre fans... Au fait, en parlant de vos fans, je suppose qu'ils vous pressent de questions, de conseils, de suppliques... vous les écoutez ?

     Bien sûr que j'écoute mes lecteurs ! Donc, le prochain livre sera...
     Situé à Ankh-Morpork / situé ailleurs qu'à Ankh-Morpork. Avec une palanquée de bons vieux personnages / avec toute une nouvelle fournée de nouveaux personnages. Écrit comme les premiers livres, qui étaient bien meilleurs / écrit comme les derniers, qui sont bien meilleurs. Avec plein d'approfondissement psychologique des personnages / sans toute cette foutaise de développement psychologique, qui court-circuite les blagues. Court / long.
     Vous voulez des frites avec ça ?

     Mmmh, ma question était idiote, je le reconnais.

     Complètement (sourire). Il n'y a qu'une seule personne en face de la page blanche. J'écoute mes lecteurs, mais je ne prends pas d'ordre d'eux.

     Vous pouvez nous en dire plus sur votre façon d'écrire ?

     Ma façon d'écrire ? Comme c'est embarrassant... Écoutez, je le fais, c'est tout. Ce sont... des images dans la tête et des souvenirs et des idées sur les choses... le tout mis ensemble. Voilà la méthode.
     1) Tout regarder, tout lire, en particulier lire ce qui sort de votre sujet — le but, c'est d'importer, pas de recycler.
     2) Utiliser un traitement de texte... Pourquoi je ne considère pas ça comme un conseil inutile ? Ça permet de tout modifier. C'est meilleur pour l'ego. Et on peut jouer à des jeux quand tout le reste tourne mal.
     3) Écrire. Depuis des années, j'écris plus de 400 mots par jour, je dis bien, chaque jour de la semaine. Si pour une raison quelconque, dans les temps anciens où le portable n'existait pas, je ne pouvais pas accéder au clavier, j'écrivais comme un fou la nuit précédente et je rattrapais le jour suivant. Et si je m'apercevais que c'était facile de tenir la cadence, je l'augmentais.

     On imagine mal, sans doute, qu'il faille autant de sérieux pour être un humoriste...

     Nous pensons la plupart du temps que « sérieux » est le contraire de « drôle ». Mais pas du tout. En fait, comme l'a bien montré G.K. Chesterton, le contraire de « drôle », c'est « pas drôle » et le contraire de « sérieux », c'est « pas sérieux ». Benny Hill était drôle et pas sérieux ; Rory Bremner est drôle et sérieux ; la plupart des hommes politiques sont sérieux mais, malheureusement, pas drôles. L'humour a son utilité. Le rire peut passer par le trou de la serrure pendant que le sérieux tambourine à la porte. Des nouvelles idées peuvent chevaucher une blague pour leur galop d'essai. On peut aussi y affûter de vieilles idées.

     Il y a donc une raison d'être à l'humour ?

     Plusieurs raisons. Il résout les conflits, il désarme le lecteur, il change l'état d'esprit et, par dessus tout, il peut réussir à faire en une ligne ce qu'un essai tout ce qu'il y a de plus sérieux aurait bien du mal à faire en un chapitre.

     Et la fantaisie, dans tout ça ?

     Bien sûr, tout le monde sait que la fantasy, ce ne sont « que » des histoires de sorciers... mais depuis le temps, j'espère que tout le monde sait que ce que tout le monde sait... heu... est faux.
     La fantasy, c'est bien plus que des sorciers. Par exemple, Amazing Maurice est un livre sur des rats intelligents. Mais c'est aussi sur cette idée encore plus fantaisiste et fantastique que les hommes aussi sont capables d'intelligence. L'idée que l'on puisse faire échec au mal en parlant est bien plus fascinante que l'idée que l'on puisse le détruire en balançant dans un volcan des bijoux hors de prix. La justice est d'une fantaisie bien plus intéressante — et combien plus fantaisiste — que la fantaisie des fées. Dans le bouquin, les rats partent en guerre, ce qui, je l'espère, est assez saisissant. Mais ensuite, ils font la paix, ce qui est époustouflant.

     La justice, la guerre, la paix... des fantaisies ?

     En tant qu'hommes, nous vivons dans un monde d'histoires qui nous ont servi à expliquer le monde et, assez souvent, à nous y tailler une meilleure place. Nous y croyons. Nous agissons comme si elles étaient vraies et quelquefois, par nos actions, nous les rendons vraies, l'espace d'un moment. Je pourrais prendre l'exemple de l'évolution : c'est un fait, mais la plupart d'entre nous l'appréhende comme une histoire... et même comme une histoire racontée par le mauvais bout. La « justice » est une histoire ; il n'y en a pas un seul atome dans l'univers, mais nous nous y sommes engagés comme dans une croyance et nous légiférons en partant du principe qu'elle existe.
     En somme, je dis que la Vérité (encore une autre histoire) est bien plus étrange que ce que l'on vous vend sous le label de « fiction ».

     Comment jugez-vous, dans ce cas, l'heroic fantasy « classique », la sword and sorcery ? A commencer par Tolkien ?

     La Terre du Milieu est un monde d'heroic fantasy, sous le contrôle d'un auteur. Des choses merveilleuses y arrivent et quand j'ai lu le livre, vers l'âge de treize ans, je suis immédiatement tombé sous le charme. Mais maintenant, je trouve bien plus fantastique qu'une bande de singes évolués aient inventé la Convention de Genève, sans le moindre contrôle du moindre auteur. Cela ne dénigre absolument pas Tolkien. (...) Je pense que c'est un livre magique, qui dépasse ses propres failles. J'adorais Le Seigneur des Anneaux quand j'avais treize ans et je lui garde toujours mon affection. Simplement, je suis trop vieux pour m'aveugler sur ses lacunes.

     Pour prendre un exemple, vos elfes sont très différents des siens...

     Ah ça, c'est vrai (sourires). En fait, les miens sont assez proches des archétypes gaéliques. Ils peuvent être tout à fait déplaisants... Mais bon, de toute façon, tout ça, ce sont des histoires. Les elfes n'existent pas. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent est sous le contrôle de l'être humain. Dans un récit, ils peuvent nous enchanter, nous époustoufler, etc., puis l'histoire est terminée.

     Je crois que l'on vous a déjà demandé pourquoi vous considériez les chats différemment des elfes, alors même que vous les comparez dans Nobliaux et Sorcières.

     Ahem... Non il n'y a pas d'incohérence. Nounou Ogg a un point de vue. Tout comme la Mort. Tout comme moi. Mais vous ne trouverez jamais une « opinion officielle du Disque-Monde » sur les chats ou quoi que ce soit d'autre. Personnellement, j'aime les chats. Et ce sont aussi de vrais petits salauds. Vous n'avez qu'à demander au morceau de mulot que vous avez trouvé l'autre jour près de la porte du jardin...
     Bon, écoutez, on va le dire comme ça : les chats sont de vicieux petits salauds, mais parce que ce sont des chats. Jusqu'à preuve du contraire, ils n'ont pas conscience d'être de vicieux petits salauds. Les hommes, en revanche, si.


     Venons-en à la question des « références » qui émaillent vos livres. Shakespeare, les mythes, le cinéma, la musique... Que perd-on si on ne les saisit pas ? Vous comprenez que cette question est d'autant plus importante pour des lecteurs non anglophones, qui vous lisent en traduction ou ne connaissent pas forcément, même s'ils lisent l'anglais, les oeuvres auxquelles vous vous référez...

     Si je mets une référence dans un livre, j'essaie d'en choisir une qu'un bon lecteur (et bon spectateur, et bon auditeur) ait une bonne chance de repérer. Esprit sportif oblige. J'appelle ça de la « connaissance blanche », vous savez, ce genre de trucs qui vous trotte dans la tête sans que vous sachiez vraiment d'où ça vient. Il y a probablement assez de gens, par exemple, qui ont lu Leiber pour capter une référence générale à Fafhrd. Il y a encore plus de gens qui ont lu Tolkien. Mais je ne compte pas que les gens aient lu telle ou telle histoire.
     J'adore faire ce genre de choses. Il y a bon nombre de passages dans mes livres qui sont « rehaussés » si vous savez d'où vient l'écho mais qui sont quand même drôles en eux-mêmes. J'espère.
     Parfois aussi... je... bon... j'écris aussi des choses que je n'ai empruntées à PERSONNE (air embarrassé).

     En tentant de traduire votre nouvelle « Turntables of the Night « , je me suis souvent demandé si je voyais des références réelles ou si je projetais sur le texte des souvenirs personnels...

     Le fait que des gens « trouvent » dans mes livres des tas de références obscures ne me pose aucun problème. Ce que je ne supporte pas — et ça arrive — , c'est quand ils en profitent pour m'accuser de plagiat ou, au mieux, de copier-coller. Si vous disséquez suffisamment les oeuvres de n'importe quel auteur, vous y trouverez un manque apparent d'originalité — presque tout vous rappellera « quelque chose ». De la même façon que beaucoup de choses ont vaguement goût de poulet, un grand nombre de tropismes de la science-fiction ont plus ou moins goût de Star Trek. Les genres sont des genres parce que les habitants des lieux — les auteurs — vont tous dîner en gros au même endroit.
     On me dit que les derniers livres sont (en apparence) moins riches en références et je constate que quand la tronçonneuse coincée en mode automatique en a fini avec les arbres, il est inévitable qu'elle commence à s'attaquer aux meubles. Ce que je veux dire, c'est que l'on verra des liens là où je n'avais pas l'intention d'en mettre. Et la ligne est vite franchie, entre « ça me rappelle ceci et cela » et « il l'a piqué dans ceci ou cela »...

     Que répondez-vous aux gens qui vous reprochent certaines incohérences de la série ?

     Il n'y a pas d'incohérences dans les Annales du Disque-Monde. Ceci dit, il se peut qu'il y ait parfois des passés alternatifs. (sourires)

     Monsieur Pratchett, merci.
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