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Poison bleu

Gardner DOZOIS & George Alec EFFINGER

Titre original : Nightmare Blue, 1975

Traduction de Thomas BAUDURET
Illustration de MANCHU

DENOËL (Paris, France), coll. Lunes d'Encre n° (45)
Dépôt légal : juin 2003
240 pages, catégorie / prix : 18 €
ISBN : 2-207-25138-1   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Allemagne, 2068. Engagé par un milliardaire pour prendre des photos de la forteresse des Aensalords, le détective privé Karl Jaeger s'introduit dans leur enclave. Repéré, poursuivi par leurs terribles molosses, il déguerpit. De retour à son bureau, un assassin maladroit tente de l'abattre à plusieurs reprises, et sa petite amie refuse de lui parler. Dans quel pétrin s'est-il fourré ? Que veulent réellement les Aensalords, ces extraterrestres installés sur Terre soi-disant pour commercer ? Et quelle est la nature exacte du liquide bleu qu'ils produisent en secret ? Pour répondre à ces questions, Jaeger devra retourner en territoire ennemi et s'allier à la plus improbable des créatures, Corcail Sendijen : un télépathe mi-poulpe mi-homard qui ne rêve que de vengeance depuis que son peuple a été asservi par les Aensalords. Avec Poison bleu, Gardner Dozois et George Alec Effinger transposent tous les codes du polar hard-boiled dans une histoire de complot extraterrestre nous offrant un suspense qui comptait parmi les livres préférés de William S. Burroughs.

     Gardner Dozois est l'auteur d'un magnifique roman : L'Etrangère. George Alec Effinger, auteur, entre autres, de la trilogie Marîd Audran, nous a quittés le 26 avril 2002.
 
    Critiques    
     « Jaeger était un homme d'une carrure impressionnante, tout en muscles souples et déliés, très bronzé. Ses cheveux blond foncé encadraient un visage tanné par les intempéries, figé dans une expression peu avenante. Sa mâchoire volontaire presque trop massive et ses grands yeux gris, dissimulés sous des sourcils broussailleux, n'atténuaient pas cette impression » (page 39).

     Malgré une ressemblance parfois frappante, Karl Jaeger n'a rien à voir avec l'Exécuteur, personnage célèbre de la série éponyme patronnée par le répugnant Gérard De Villiers. En fait, comme le lecteur s'en doute, Karl Jaeger (un homme, un vrai) va sauver le monde. Tout simplement. A l'instar d'un James Bond ou d'un autre super héros à la virilité féline et sensuelle, Karl Jaeger est une sorte de prince de l'ombre, un type bien ancré dans une réalité quotidienne tangible : détective privé prospère au sein de la Jaeger INC., il a su tirer profit de la privatisation des polices en proposant un service professionnel de qualité. En ces années 2060, il y a encore du boulot pour les types dans son genre. Témoin, ce travail dont il est chargé par le richissime Schiller : s'introduire dans l'enclave concédée par la Terre aux Aensas, ces extraterrestres effrayants installés sur notre bonne vieille planète pour de vagues motifs commerciaux. S'introduire, certes, mais surtout y glaner quelques informations et... tenter de rentrer en un seul morceau. Méchants, les Aensas ? Pourtant, ils ont bien des points communs avec les terriens : « Si les Aensas étaient assez humains pour faire du commerce, si leur société ressemblait à la nôtre au point de cautionner l'avidité, alors nous avions une chance de nous comprendre et de vivre en bonne entente »... Malheureusement, ces bestioles à fourrure argentée et à la longue tradition de prédateurs avides pratiquent aussi la cruauté comme forme d'art suprême. Et mauvais caractère, avec ça... Ils ont horreur que d'infects petits humains se mêlent de leurs affaires. Pour y remédier, ils ont d'ailleurs les Dktars, charmantes choses pourvues de crocs, de pattes, de griffes, et très (mais alors très) rapides à la course.

     Le roman commence donc par une fuite, celle de Jaeger, victime de l'échec retentissant de sa mission. Quoi de plus efficace que de démarrer un texte par « Karl Jaeger était un homme mort. Et pour le Aensas qui le poursuivaient dans un concert de rires et de beuglements inhumains, il s'agissait d'une certitude aussi inéluctable que le lever du soleil » ?

     On le voit, le ton est donné d'emblée, et l'ancrage profond de ce Poison bleu dans l'univers du polar est évident. Trahisons, coups bas, complots, trafic, chantage, violence, tueurs à gage, secrétaire blonde, savant presque fou, Jack Daniel's, on y trouve presque tous les ingrédients, savamment distillés via un récit à deux voix des plus efficaces. Deux voix ? Absolument. Car le héros principal du roman (et, il faut bien le reconnaître, le seul intérêt du livre), ce n'est pas Karl Jaeger, mais bien Corcail Sendijien, créature à mi-chemin entre le poulpe et le homard (c'est-à-dire pourvu de pinces et de tentacules, mais aussi d'une corne ; dès lors, une description 1/3 poulpe, 1/3 homard et 1/3 rhinocéros paraît plus précise), télépathe et... agent secret galactique infiltré dans la forteresse des Aensas pour y découvrir ce que ces sales bêtes mijotent. Une seule chose est sûre, les Aensas n'ont pas tout dit aux terriens.

     De découvertes en déconvenues, Jaeger retourne dans l'enclave Aensa (cette fois ci mandaté par le Congrès International avec la mission explicite de sauver le monde, on le saura) pour y faire la rencontre de Corcail, au terme de trois pages mémorables et drôles. D'humour, le roman n'en manque d'ailleurs pas, même s'il faut parfois faire la part des choses entre le premier et le deuxième degré, sans aucune assurance quant aux réelles intentions des auteurs (c'est le jeu). On ne soufflera évidemment rien de la nature du complot Aensa, on passera sur les faiblesses du scénario (et des capes d'invisibilité bien pratiques), on oubliera que même les amas protoplasmiques parlent le terrestre couramment, bref, on ne se concentrera que sur l'aspect divertissant du texte. On y perdra ainsi quelques années au passage, ce qui ne fait de mal à personne. Poison bleu (traduction curieuse de Nightmare blue, qui aurait dû donner « Cauchemar bleu ») tient de ces romans adolescents qui font aimer la S-F aux plus jeunes, et s'il tenait sa place dans la liste des romans préférés de William Burroughs lui-même, c'est qu'on y parle de came, de mort et dépendance avec une certaine lourdeur. De la littérature mineure certes, mais qui reste valable, presque risible, donc fortement recommandable.

Patrick IMBERT
Première parution : 1/10/2003 dans Bifrost 32
Mise en ligne le : 11/1/2005


     La Terre, divisée en quelques super-États confédéraux, a dû se soumettre au diktat d'une race d'extra-terrestres agressifs et supérieurs en armement, les Aensas, à qui a été concédé un petit territoire dans ce qui fut l'Allemagne du Sud. Karl Jaeger, détective privé installé à Nuremberg, est envoyé en mission sur le domaine Aensa par un riche homme d'affaires de la région. Il manque y laisser la vie, mais découvre surtout que bien d'autres commanditaires sont intéressés par l'affaire, que son client est aussi louche que ceux qu'il veut espionner, et que les Aensas se sont assurés d'un moyen de pression redoutable sur la race humaine en diffusant une drogue qui ne pardonne pas, le Poison Bleu.

     À l'époque où ce livre a été publié, G.A. Effinger était encore un auteur de nouvelles délicieusement déjantées, et Gardner Dozois un écrivain peu prolixe, mais d'une grande exigence littéraire. En tandem, ils semblent avoir commis une œuvre de commande, dont l'intrigue ressemble fort à du Poul Anderson ou à du Gordon Dickson (les Aensas sont combattus grâce à l'intervention de Corcail Sendijen, agent infiltré par sa race de pieuvres intelligentes parmi les esclaves emmenés par les Aensas) ; la description du protagoniste (et de son agence) semble décalquée sur Doc Savage, tandis que la drogue comme vecteur de subversion et de chantage était à l'époque un lieu commun de la presse à sensation.

     Le roman est sauvé de l'insipide par son usage des conventions du roman noir — protagoniste amer, criminalité des notables — dont le cyberpunk n'avait pas encore fait des clichés de la SF (on notera au passage que le futur du livre passe à côté de la révolution numérique). Effinger transformera l'essai avec les aventures de Marid Audran. Dozois se transformera en éditeur boulimique et admirable. Reste un roman orphelin, très prenant, avec un peu plus de tranchant tragique que l'ouvrage de distraction ordinaire, mais qui n'a rien de mémorable.

Pascal J. THOMAS (lui écrire)
Première parution : 1/9/2003 dans Galaxies 30
Mise en ligne le : 26/11/2008


 
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