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Le Dernier rivage

Nevil SHUTE

Titre original : On the Beach, 1957
Première parution : Londres, Royaume Uni : Heinemann éditeur, 1957

Traduction de Pierre SINGER
Illustration de Yasutaka TANJI

UGE (Union Générale d'Éditions) - 10/18 (Paris, France), coll. 10/18 - Domaine étranger n° 1869
Dépôt légal : août 1987
Roman, 272 pages, catégorie / prix : 5
ISBN : 2-264-01065-7   
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   LIVRE DE POCHE, 1970
Sous le titre Sur la plage
   STOCK, 1958
        sous le titre Le Dernier rivage, 1959

    Quatrième de couverture    
     Les écrivains australiens ont pâti trop longtemps du manque d'intérêt des lecteurs français pour ce continent trop éloigné. De nombreux événements culturels, sportifs, médiatiques ont mis l'Australie à la mode ces dernières années, et il est temps de redécouvrir ou découvrir Nevil Shute qui figure depuis longtemps dans les listes de best-sellers des pays anglo-saxons. 10/18 fidèle à sa politique de relancement vous propose aujourd'hui Le dernier rivage, Les frontières du cœur, Le lointain pays.

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     

    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
Le Dernier rivage , 1959, Stanley Kramer
La Fin du Monde , 2000, Russell Mulcahy (Série TV (3 épisodes))
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition LIVRE DE POCHE, (1971)


     Le dernier rivage, de Nevil Shute, est un de ces livres mythiques que tout le monde peut presque croire avoir lu, tant le souvenir du film homonyme qu'en tira Stanley Kramer reste vif. (Que la majorité des cinéphiles considère cette œuvre comme très médiocre — et certainement avec raison — ne change rien à l'affaire : alors que de tant de films il ne nous reste pas même une image, la vision désolée de San Francisco morte et figée s'est cristallisée, j'en suis sûr, dans la majorité des esprits des spectateurs.)
     En réalité, la traduction du roman de Nevil Shute ne parut en France (chez Stock) qu'en 1968, et nous pouvons aujourd'hui nous le procurer pour la modique somme qui résulte de sa publication au Livre de Poche : même pas le prix d'un numéro de Fiction. Que ce livre soit à lire — malgré les imperfections majeures que l'essayerai de définir plus loin — cela ne me parait pas douteux. La disparition de l'humanité à la suite d'un conflit nucléaire mondial est le seul véritable sujet de tragédie collective que notre époque nous a apportés : le seul. mais aussi le dernier, si la réalité venait un jour emprunter. les sentiers de la fable. Aussi son expression artistique (livre, pièce, film) dépasse-t-elle, et de loin, le cadre de la science-fiction. pour englober l'ensemble des activités créatrices humaines — et aussi notre existence même en tant qu'individus et en tant qu'espèce puisque tout ce que nous faisons, puisque chaque seconde de notre vie se déroule sous la menace de l'extermination.
     On pourra penser que j'exagère : certes, et depuis le temps. on aura appris à « ne plus s'en faire et à aimer la bombe » (comme le souligne le titre du livre de Peter George, dont Kubrick tire un film mémorable). C'est évidemment, un point de vue (fût-il celui de l'autruche), mais qui ne peut totalement occulter ce fait positif : il existe actuellement, dans les arsenaux nucléaires de la planète, une puissance explosive équivalente à plus de cent tonnes de TNT par habitant (et il suffit de 30 grammes de TNT pour tuer un homme). Voilà qui donnera à réfléchir : personne ne peut se croire à l'abri d'un incendie, s'il vit. dans une maison où il y a des allumettes et des enfants...
     Ainsi, plus que la drogue, la libération sexuelle, l'aliénation par la machine, plus encore peut-être que le racisme, l'oppression, le néo-colonialisme, les mouvements de libération nationale, la hantise de la Bombe me parait devoir témoigner d'une époque, la nôtre depuis vingt-cinq ans, où la science-fiction, bon gré mal gré, doit chercher ses racines.
     Le genre dit de « guerre atomique » est pourtant très déconsidéré parmi les amateurs : il faut voir la raison de ce dédain dans le grand nombre d'œuvres médiocres ou franchement mauvaises qui fleurirent à la fin des années 40 et au début des années 50 : nous avons pu en lire un certain nombre en France, où le genre, à cause de cela, devint aux yeux des lecteurs et critiques la tarte à la crème d'une SF sensationnaliste à bon compte. Au demeurant, les œuvres de valeur traitant de la guerre atomique en elle-même peuvent se compter sur les doigts de la main, même si la fin du monde (partielle ou totale) donna, en quelques ouvrages mémorables, lieu à des développements métaphoriques (Les oiseaux, de Daphné du Maurier ; Le diable l'emporte de Barjavel) ou conjecturaux (Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller ; Niourk de Stefan Wul). En ce qui concerne le grand boum lui-même, il ne nous reste guère en mémoire que Assassinat des Etats-Unis de Murray Leinster (premier volume de la collection « Rayon Fantastique » et publié sous le pseudonyme de Will Jenkins) et, plus récemment L'heure, de Walter Lewino (Eric Losfeld) et H sur Milan, de E. de Rossignoli (Denoël). Mais le premier ne relate qu'une ennuyeuse stratégie de lutte de missiles, le second n'est que la description d'une flânerie parisienne habilement habillée, le troisième irrite par la préciosité impossible de son écriture...
     Nous en arrivons donc au Dernier rivage, dont on connaît l'argument : il s'agit de la relation des six derniers mois de vie de Melbourne (Australie), deux ans après la fin de la guerre atomique (située en 1961 ! — le roman ayant été publié primitivement en 1957), alors que l'hémisphère sud est progressivement envahi par la radioactivité. Nous avons donc là une version intimiste de la fin du monde, version dédramatisée au possible, et presque paisible dans son inéluctabilité. Le récit s'articule autour de quatre personnages principaux : un couple (avec bébé) : Mary et Peter Holmes (lui est lieutenant dans la marine australienne), une jeune fille, Moira Davidson, laquelle est amoureuse de Dwight Towers, officier américain commandant le sous-marin Scorpion. (Ces deux derniers personnages étaient incarnés à l'écran par Ava Gardner et Gregory Peck.) Le roman, dans son déroulement linéaire, fait alterner les scènes à terre et les missions en mer, le Scorpion explorant l'hémisphère nord pour contrôler l'avancée de la radioactivité. Cette monotonie voulue, cet aspect « existence quotidienne » dans un monde qui se meurt, qui est mort déjà, assure au roman un côté insolite certain, qui eût pu être le support d'une œuvre grandiose et désespérée. Malheureusement, le ronronnement terne d'une écriture sans panache et l'usage abusif d'une constante psychologique difficilement défendable compromettent gravement l'équilibre de l'œuvre et, par là, sa force d'impact, sa crédibilité.
     Le souci de Nevil Shute a été de nous présenter un fragment d'univers qui « fait comme si... » la guerre n'avait pas eu lieu, des personnages qui « font comme si... » ils n'allaient pas mourir dans les mois, les semaines, les jours qui viennent. Littéralement, ce petit jeu est dangereux si l'auteur ne réussit pas à nous convaincre de sa plausibilité. Or, il ne semble pas que Nevil Shute ait réussi à tenir sa gageure. On ne croit guère à la vie limpide de Melbourne, où les employés vont à leur bureau comme si de rien n'était, où l'on n'enregistre qu'à peine une pénurie de-ci de-là, où le conducteur d'autobus ne se résigne à quitter sa plate-forme que lorsque les radiations l'atteignent à son tour. On voudrait. dans ce tableau idyllique, voir quelqu'un flancher, on aimerait qu'un mouvement de révolte, un accès de pillages, viennent brusquement casser la mécanique bien huilée de ces jours improbables : non par sadisme, bien sûr, mais parce que la tension qui maintient stable le décor demande organiquement, structurellement (et plus simplement, psychologiquement) à se relâcher par périodes.
     Passant du background aux personnages principaux, le hiatus est plus sensible encore. On sait déjà que les drames mettant en scène des officiers de marine n'ont jamais été caractérisés par une finesse particulière. Mais est-il possible de croire au personnage du capitaine Towers, lorsque celui-ci, huit jours avant la fin, S'adresse à son équipage en ces termes : « A dater d'aujourd'hui, tout homme qui remontera à bord ivre ou dépassera son congé sera débarqué le lendemain, et avec mention déshonorante. Je lui arracherai son uniforme et le flanquerai dehors (... ) La marine des États-Unis se désintéressera de lui » (p. 326) ? Pareillement, peut-on croire à ce docteur qui opère un patient d'une tumeur à l'estomac, pour lui « donner quelques années de vie plus agréables », à ces gens qui plantent des graines pour avoir « l'an prochain » des fleurs dans leur jardin, à ce même capitaine Towers qui, partant pour son dernier voyage (il doit couler son bâtiment au large de Melbourne). emporte des cadeaux pour sa femme et ses enfants. qu'il dit vouloir rejoindre, mais qui sont morts depuis deux ans aux Etats-Unis ?
     Le moteur essentiel de Nevil Shute, son credo, est facile à deviner il a voulu brosser le tableau d'une fin digne .. Son propos est louable, et eût été rendu certainement plus crédible s'il s'était contenté de dessiner quelques portraits de la dignité humaine luttant au milieu du chaos extérieur ; mais à vouloir élargir ce trait (éminemment britannique, n'en doutons pas, mais jusqu'à la caricature) à tout un continent, il s'est enferré dans une situation impossible qui respire le fabriqué, le systématique. et nous lasse et nous irrite tout à la fois. Nevil Shute croit-il à cet aveuglement ou fait-il semblant d'y croire ? Ses personnages sont-ils sincères, jouent-ils un jeu dont ils ne sont pas dupes ? L'auteur ne prend aucun recul qui nous permettrait de trancher, et tout l'ouvrage baigne dans cette ambiguïté douteuse, qui n'est pas ici enrichissante mais sclérosante. Il faut attendre les toutes dernières pages du livre, alors qu'au milieu des nausées qui les secouent. les habitants de Melbourne avaient la petite dragée rouge qui leur donnera une fin rapide, pour que l'émotion enfin se débride, et que l'horreur jugulée Par simple artifice nous submerge enfin, en un brutal crescendo...
     C'est aussi dans ces pages ultimes que la réflexion sur les événements déborde enfin du sable enlisant de la routine quotidienne :
     «  Peter, pourquoi tout ceci nous arrive-t-il, à nous ? Est-ce une conséquence de la guerre entre la Russie et la Chine ?
      C'est à peu près ça, Mais c'est plus compliqué. L'Amérique, l'Angleterre et la Russie ont commencé à lancer des bombes, dans un but de destruction (...)
      Mais nous n'avions rien à voir avec tout cela — ici, en Australie ?
      Nous avons donné à l'Angleterre notre appui moral, répondit-il (...) tout a été fini en un mois.
      Est-ce que personne n'aurait pu arrêter ça ?
      Je ne sais pas... Il y a des actes stupides qu'il semble qu'on ne puisse pas arrêter. Quand deux cent millions d'hommes décident tous que leur honneur national exige qu'ils déversent sur leurs voisins des bombes au cobalt, il n'y a pas grand-chose que toi et moi puissions faire. Ce qu'il aurait fallu, c'est éduquer les peuples, et leur faire comprendre leur folie.« (p. 368)
     Cette voix qui se décide à parler, c'est celle de l'auteur enfin sorti de ses constructions fantasmatiques. Nous pouvons la reconnaître ; c'est celle du libéralisme écœuré, et impuissant, comme toujours, comme encore. Mais telle qu'elle est, avec son sceau d'impuissance, nous aurions aimé l'entendre plus souvent : elle nous eût sortis d'une somnolence que le roman a trop tendance à nous communiquer. Pourquoi ? A cause du manque de talent de l'auteur ? A cause d'une volonté délibérée d'édulcoration ? A cause. du cours naturel d'un tempérament guindé ? Il est bien difficile de le déterminer. Certes, Le dernier rivage n'est pas un roman « à message ». encore qu'il en véhicule un, de taille, implicitement et, si j'ose dire, tout naturellement. C'est pour cela que sa lecture est, à tout prendre, pas inutile. même si le document brut (par exemple Les cloches de Nagasaki, par le docteur Paul Nagaï) reste infiniment plus convaincant sur les horreurs atomiques.
     Elle est en tout cas à conseiller à ceux qui « ont appris à ne plus s'en faire... » et qui. au détour d'une page, se reconnaîtront peut-être :
     « Elle répliqua avec un ton d'impatience :
      Oh ! « ça ! » (...) Je ne veux pas en entendre parler.« 
     Et puis... Mais non. Ce n'est qu'un livre. Ce n'est encore qu'un livre. Espérons...

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/2/1971
dans Fiction 206
Mise en ligne le : 28/10/2002




 
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