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La Princesse Angine

Roland TOPOR




BUCHET-CHASTEL
Dépôt légal : 1967
Première édition
Roman
ISBN : néant   


 
    Critiques    

     Roland Topor est un homme heureux, ou, s'il ne l'est pas, c'est bien de sa faute. Il dessine comme peu, mais non content de caresser une muse, il s'est empressé d'en séduire une autre. Son talent littéraire s'affirme de livre en livre, et sa Princesse Angine est meilleure encore que ses Four roses for Lucienne 1. Sa fécondité est redoutable. La doit-il au Grand Dieu Pan sous le patronage duquel il s'est placé ? Ou bien à sa vitalité prodigieuse qui éclate dans son rire terrifiant ? On dit qu'il est capable de faire vibrer les colonnes de la Coupole en s'esclaffant. Entre-temps, s'il a l'air timide, c'est qu'il médite un coup. Car il est rarement en repos. On l'a vu traverser des salles de cinéma, mais c'était sur l'écran.
     Sa conception particulière du conte de fées apparaissait dans Une fée pas comme les autres (Four roses for Lucienne). C'est au livre d'enfant qu'il emprunte le prétexte d'écrire dans sa Princesse Angine. Prétexte, car si l'on peut toujours rêver à une société où cet ouvrage serait considéré comme un livre de lecture à l'usage des classes élémentaires, il vaut mieux ne pas attendre de la voir pour le lire.
     La princesse Angine est comme une petite-fille de l'Alice de Carroll, à supposer que celle-ci soit devenue grand-mère. Comme son hypothétique aïeule, elle se déplace au sein d'un espace imaginaire où beaucoup de choses intéressantes peuvent arriver, qui ne se produisent que si exceptionnellement dans le monde ordinaire que personne ne les a jamais décrites, par exemple des collisions de mots. Il y a au reste plus d'un point commun entre Carroll et Topor. Carroll écrivait et dessinait. Topor dessine et écrit. Carroll aimait beaucoup les petites filles. Topor aussi, quoique dans l'ensemble il les préfère plus mûres. Les petites filles appréciaient beaucoup Lewis Carroll. Topor... Le révérend Dodgson raffolait des énigmes, des jeux de mots à la fois logiques et absurdes. Maître Topor, de même, cultive le goût des rébus et se montre capable, dans sa conversation comme dans sa prose, de soutenir de longues démonstrations irréfutables et “ nonsensiques ”. C'est qu'il y a chez Carroll et chez Topor une préoccupation commune, qui ne leur est pas rigoureusement personnelle, mais qu'ils ont poussée plus loin, avec plus de rigueur et avec plus de verve, sinon d'endurance, que la plupart de leurs confrères.
     Cette préoccupation apparaît aussi bien chez le Topor dessinateur que chez le Topor écrivain. Elle découle de cette découverte banale que la plume, qu'elle dessine ou qu'elle écrive, n'est pas faite pour représenter mais pour inventer, qu'elle crée un espace et qu'elle le meuble d'objets ou de mots qui se renvoient les uns aux autres et à leur propre tracé. D'où la fascination de Topor pour le rébus, ce mot (ou cette phrase), et pour le mot, ce rébus. Le rébus signifie quelque chose de précis et en même temps, par la grâce de l'artiste qui le dessine et par son incongruité quelquefois monumentale, il exprime quelque chose de plus. Il se donne en tant qu'image, aliment du rêve, suscitant ses propres prolongements dans un univers qui se dévoile à mesure et qui n'existe que par lui, qu'autour de lui. Le mot, de la même manière, vise à remplacer l'image et en même temps il la rate, il glisse, dévie de son but surtout si on le lance sur un parquet bien ciré en prenant soin de disposer quelques meubles — d'autres mots — qui infléchissent sa trajectoire et qui le redéfinissent par rapport à eux, s'en trouvant eux-mêmes altérés, et ainsi de suite, à l'infini, comme dans un jeu de miroirs, jusqu'à ce que tout le langage s'en trouve ébranlé et qu'on le découvre chargé d'inquiétude, d'incertitudes et de saugrenu, alors qu'il ne paraissait fait, ses éléments pris un à un, que de termes inoffensifs, évidents, presque plats.
     Il est significatif que dans l'avertissement qui précède son redoutable ouvrage, Topor précise que les dessins qui l'illustrent sont inspirés des rébus du XIXe siècle (auxquels il a consacré une anthologie). De fait, ces dessins que l'on peut qualifier hâtivement de fantastiques ou d'oniriques, mais qui procèdent à mon sens d'une autre recherche, ressemblent à des rébus. Mais ils se contentent de cette ressemblance. Ils ne renvoient pas — du moins, je le crois — à un sens précis. Ils ne sont pas déchiffrables au sens où le sont les rébus. Mais ils jettent dans le même étonnement qu'un rébus déchiffrable non déchiffré et ils invitent au fond à la recherche de leur sens, recherche qui n'est pas susceptible de s'épuiser, comme dans le rébus ordinaire, et qui par conséquent les referme sur eux-mêmes.
     Ce n'est pas la satisfaction propre au vainqueur de rébus que propose Topor à son spectateur, c'est-à-dire à sa victime, mais la lancinante curiosité de la découverte du rébus, infiniment plus intéressante puisque l'énigme du rébus véritable ne recouvre rien de plus qu'une phrase insignifiante. Et recèlerait-elle la plus profonde de toutes les sentences que celle-ci, écrasant le rébus, le réduirait aussi bien à sa nullité de signe. C'est quand le signe est une énigme, qu'il soit mot ou dessin, quand il ne s'est pas encore évanoui dans sa transparence, qu'il fascine. Quand le sphinx cesse d'être énigme, il meurt. Topor est un sphinx éternel. De même, chez Carroll, la chasse à un animal est d'autant plus passionnante, qu'il s'agisse d'un snark ou d'un jabberwock, que l'animal est inaccessible ou même invisible. La solution du snark — la connaissance de sa nature — comme la curée du rébus, ne peut intéresser que des esprits vulgaires qui ne s'inquiètent que de vaincre dans l'instant, oubliant que la conquête sera aussitôt à refaire. La permanence du mystère pérennise la frustration ; mais en même temps elle la limite. En cela, elle est un remède à l'angoisse. Il vaut mieux, pourraient dire Carroll et Topor, tenir une bonne énigme que trouver une solution décevante. Ou désespérante.
     Il n'est pas moins significatif que Topor retourne la relation mot-image propre au rébus et qu'il se serve à maintes reprises, dans son livre, de mots comme d'images en utilisant et, le cas échéant, en sollicitant leurs propriétés graphiques. Jonathan demande à la princesse Angine :
     “ Que voulez-vous que j'écrive ?
      Elastique.
     Les doigts de Jonathan palpitèrent sur les touches.
     Voilà. Elastique.
     Vous n'êtes pas un bon écrivain. Passez-moi la machine. Elle tapa à son tour.
     ELASSSSSSSSSSSSSSSSTIQUE
      Voilà. C'est ainsi qu'il faut l'écrire. Ou comme cela si on le détend :
     ELTIQUE.
     Et, quelques lignes plus loin, Angine invente le point de négation qui aurait ravi le logicien Carroll. Avec ce point de négation, “ // ne sera plus nécessaire de mettre “ non ” ou “ pas ” dans les phrases négatives ”. Cette petite invention pratique soulève tout un problème linguistique, celui de la fonction et de la nature des signes de la ponctuation. Faut-il les considérer comme des mots, ou comme des propositions, ou comme quelque chose d'entièrement différent ? Pourquoi ces bizarres petits dessins auxquels nous sommes tellement habitués que nous n'y faisons même plus attention, qui sont des symboles mais non des lettres puisqu'ils ne peuvent se combiner pour former des mots, et qui gênent apparemment à tel point certains écrivains contemporains que ceux-ci les rejettent ? Il n'y a pas décidément chez Topor, non plus que chez Carroll, de jeu innocent.
     On dira peut-être que je sollicite le texte de Topor, que je lui prête des mystères là où il n'y a que des inventions. Mais il dévoile lui-même l'une des dimensions de son univers en faisant disserter Angine, assurément bien savante, sur la Philosophie Désopilante : “ Le texte capital de la Philosophie Désopilante, ” dit-elle, “ a été écrit par un jeune boucher qui n'y entendait rien. Je le connais par cœur. ” Et elle cite quelques lignes d'un texte parfaitement dépourvu de sens. Jonathan s'étonne : “ Je ne comprends pas très bien Angine : “ Le contraire m'aurait étonnée. Lorsque ce morceau sera déchiffré, il n'y aura plus de Philosophie Désopilante. ” Et elle passe à autre chose. Comme fait l'artiste. Comme fait Topor en portrait de jeune boucher, se moquant de ceux qui prétendent le déchiffrer (ainsi l'auteur de ces lignes), et en même temps les redoutant, les fuyant, cherchant à les perdre en les attirant dans le labyrinthe sans cesse recommencé de ses inventions et les conduisant finalement dans d'étranges havres, comme cette plage où Jonathan et Angine se baignent et que la princesse “ dessine ” à la machine à écrire, uniquement avec des mots, l'espace représentant le ciel étant entièrement rempli par le mot ciel ciel ciel, et celui de la mer par le mot mer, et ainsi de suite, jusqu'au sable où s'intercalent les noms d'Angine et de Jonathan et de leur Éléphant qui est en réalité (s'il en existe une) un camion. L'assemblage des mots forme un paysage comme ailleurs la confrontation saugrenue des images représente une phrase. Ainsi le rébus est-il tout à fait inversé en même temps qu'il atteint à la limpidité.
     Mais il y a bien d'autres façons de découvrir le roman de Topor que ces voies des labyrinthes. Comme un beau rébus se regarde, il peut se lire sans qu'on soit même tenté de le déchiffrer. Et c'est alors un très brillant roman d'aventures pseudo-enfantin où Jonathan, recueilli par hasard à bord de l'Eléphant-Camion conduit par le Chancelier, participe à la quête d'Angine. Car Angine a perdu le royaume de ses parents. Dire qu'ils rencontreront bien des difficultés serait au-dessous de la vérité. Dire qu'ils arriveront quelque part serait peut-être scrupuleusement inexact. Mais ils rencontreront des tas de gens, comme les trois abominables frères Barbe ou comme le Docteur Angoiss que je crois bien pour ma part avoir croisé deux ou trois fois dans les couloirs de Fiction avec ses lunettes cerclées et sa petite mallette noire. Ils jongleront avec les mots, inventeront des jeux idiots et passionnants comme le Gadin, fabriqueront un mot croisé tordu, autre jalon sur cette route qui serpente entre les mots et les images. Ils se trouveront peut-être surtout l'un l'autre, malgré la naïveté timide de Jonathan, malgré la méchanceté espiègle de la princesse Angine. Ils fuiront ensemble lorsque le Docteur Pakuff voudra leur imposer la loi de la réalité qui défait les énigmes dont sont tissées les passions. Et ils se perdront finalement dans l'accident de l'Eléphant-Camion. On n'échappe pas à la réalité. Selon les lois de la tragédie, Jonathan restera seul. Il n'y a pas d'amour heureux. Et peut-être, après tout, La princesse Angine est-il aussi un roman d'amour !

 


*
 

 

 

 

 


 

Notes :

1. Critique dans Fiction n° 163.


Gérard KLEIN
Première parution : 1/5/1968 dans Fiction 174
Mise en ligne le : 19/6/2002


 
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