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La Fille fantôme

Raymond King "Ray" CUMMINGS

Titre original : The shadow girl, 1929

Traduction de Jean-Claude DUMOULIN
Illustration de Pierre FAUCHEUX

ALBIN MICHEL (Paris, France), coll. SF (2ème série) n° 8
Dépôt légal : 4ème trimestre 1972
256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11 x 18 cm  
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     C'est dans ce roman que, pour la première fois, a été réellement expliqué comment on peut voyager dans le temps.
     Après diverses aventures dans le présent et dans le passé, les personnages arrivent dans un monde futur où une société plus juste et plus douce que la nôtre a cependant un défaut : elle ne sait plus se défendre contre les malfaiteurs...

     Ray Cummings, ancien secrétaire d'Edison, est l'un des auteurs les plus typiques de la science-fiction d'entre-les-deux-guerres. Son oeuvre fut et reste immensément populaire.

 

 
    Critiques    
 
     De Ray Cummings on ne connaissait guère en France jusqu'ici que deux romans parus au Rayon Fantastique, respectivement en 1958 et 1963 : Le maître du temps (n° 60) et Tarrano le conquérant ( n° 115). La collection « Science-Fiction » d'Albin Michel nous en a livré un troisième : La fille fantôme (« The shadow girl »), traduit par Jean-Claude Dumoulin. Ce titre est assez trompeur, car la fille en question, très belle et très éthérée comme il se doit, n'est fantôme que dans le premier chapitre où elle apparaît sur l'écran de télévision d'un poste d'amateurs (ce qui date le livre !) pour des raisons techniques assez mystérieuses, mais fort à propos en tout cas pour éveiller un intérêt mi-chevaleresque mi-amoureux chez l'un des deux jeunes héros de l'histoire, qui n'aura de cesse qu'il ne l'ait retrouvée, qu'il n'ait résolu ses problèmes et qu'il ne l'ait dûment épousée ; et à la dernière ligne Lea, devenue Madame Tremont, n'est « une fille fantôme » que par une clause de style d'un romanesque assez cruel ! Il s'agit en fait non d'une histoire de fantômes — pas même à la sauce parascientifique à la manière du Fantôme de van Vogt (Fiction n° 216) — mais d'un voyage dans le temps. Et si les premières pages — avec un article de journal intitulé Un policier aurait vu une tour Eiffel fantôme dans Central Park — rappellent un peu le début des Armureries d'Isher du même van Vogt, la suite du récit déçoit par rapport à ce livre et aux nombreuses autres variations sur ce thème. Du danger de meubler une collection avec des traductions d'ouvrages américains qui, pour être inédits en France, n'en sont pas moins bien dépassés et ont perdu le peu d'originalité qu'ils pouvaient avoir lorsqu'ils ont été écrits !
     C'est que Ray Cummings n'apporte — n'apportait — pas grand-chose de nouveau par rapport à H.G. Wells, une trentaine d'armées pourtant après La machine à explorer le temps. On chercherait en vain chez lui ces jeux subtils avec le temps où se sont illustrés entre autres, outre van Vogt déjà cité, un Heinlein (La mère célibataire : Fiction 108), un Silverberg (Le coup de téléphone : Galaxie nouvelle série n° 49) ou — le plus connu chez nous sans doute — un René Barjavel (Le voyageur imprudent : Denoël). Cummings fuit comme la peste tout paradoxe temporel : ses héros et ses vilains se déplacent dans le temps comme on se déplace dans l'espace, et c'est tout. Il leur faut même du temps pour le faire, et lorsque., les héros partent de telle ou telle époque pour aller faire un peu de shopping dans une autre, on attend avec anxiété leur retour pendant plusieurs jours (voir notamment pp. 185 et 248) : évidemment, s'ils revenaient au même moment, voire un peu avant d'être partis, la situation n'aurait pas eu le temps de se détériorer, et on n'aurait pas tant besoin de ce qu'ils sont allés chercher pour y remédier ! De même, les vilains n'ont pas imaginé d'autre moyen de s'enrichir que d'aller chercher dans le passé des trésors perdus : on voit qu'on est loin de l'astuce de L'intérêt composé de Mack Reynolds (Fiction 48).
     A quoi donc Cummings utilise-t-il alors son postulat de base ? D'abord à nous brosser quelques tableaux historiques, notamment celui de l'île de Manhattan à l'époque où les premiers colons anglo-saxons la disputaient aux Hollandais de Peter Stuyvesant et aux Indiens, tableau à vrai dire fort bien venu, sans doute parce qu'une telle évocation est chère au cœur de l'auteur et de ses concitoyens (de la même façon que Goscinny et Uderzo jouent sur du velours en brodant sur le bon vieux « nos ancêtres les Gaulois » qui berça notre enfance). Ensuite à nous montrer l'évolution future de cette grande métropole qu'il connaît par cœur (à tous les sens du mot) : avec l'accélération du temps dû à l'invention, New York grandit à vue d'œil, puis atteint un palier, et enfin subit une décadence ; thème cher à Cummings qui l'avait déjà développé de façon très semblable dans Le maître du temps. Dans les deux livres, la civilisation à venir dont est issue l'héroïne est donc une civilisation en régression : progrès de l'esprit critique, certes, par rapport à l'optimisme béat du scientiste Hugo Gernsback, mais aussi facilité pour la création littéraire ; car il serait bien évidemment moins aisé de décrire des techniques et des mœurs très supérieures aux nôtres ; et il est aussi plus vraisemblable de présenter en sauveurs de jeunes représentants d'une société moins évoluée et moins bien équipée peut-être, mais encore pleine de pugnacité (selon Cummings du moins, mort juste à temps pour ne pas voir l'armée de son pays sombrer dans les délices de Saigon !). Il semble par ailleurs que Cummings prenne un plaisir pervers à décrire la décomposition morale : du moins nous épargne-t-il ici les bacchanales plutôt mornes qu'on trouve, semblables presque trait pour trait, dans Le maître du temps et dans Tarrano le conquérant, couronnées dans les deux cas par la danse des sept voiles, devant le roi ou le tyran, d'une femme en rouge, lascive reine de la fête, évidente réincarnation de la biblique scarlet woman qui obsède les Puritains anglo-saxons. Reconnaissons aussi que l'invasion des barbares a ici plus de pittoresque que dans les deux romans précédents, dans la mesure où ils ne viennent plus du froid mais de divers âges primitifs (Sioux et Cro-Magnon s'y côtoient !), et que les combats ont plus d'ampleur, encore que l'arme suprême qui assure enfin la victoire au camp du bien soit tout aussi ridiculement puérile, et que le hasard fasse un peu trop bien les choses. En tout cas, cette peinture de la société décadente future est loin d'avoir tout le mordant et toute la profondeur de celle de Wells (les inoubliables Morlocks et Eloïs), vibrante de toutes les convictions humanitaires et socialistes de ce dernier, et de toute son angoisse face au hideux épanouissement possible des injustices et des cruautés de la société industrielle de profit.
     La fille fantôme est donc purement et simplement un time-opera, où le déplacement dans le temps n'est utilisé que comme source facile d'exotisme : il permet tout simplement de varier le décor d'aventures par ailleurs fort classiques. Assez curieusement d'ailleurs, Cummings s'abstient scrupuleusement de faire varier l'autre coordonnée, la coordonnée spatiale : l'unité de temps est respectée d'un bout à l'autre, puisque tout se déroule à New York et ne s'écarte guère de Central Park (cadre aussi du Maître du temps, qui ne nous emmenait d'ailleurs pas plus loin que la Floride). Tout se passe comme si l'auteur voulait se démarquer des romanciers d'aventures traditionnels, ou comme si son imagination fonctionnait à la manière de celle des rêveurs en chambre qui, n'ayant jamais quitté leurs pantoufles, se contentent, pour assouvir leur soif de romanesque, de parer leur coin de rue de couleurs rutilantes et de formes biscornues, et de prêter à la fille de leur concierge le charme et le mystère d'une princesse de légende !
     Elle y est, dans ce livre, la princesse de légende (Lea), comme elle y était dans Le maître du temps (Azeela), et dans les deux cas elle consent à la fin à descendre sur notre bonne vieille Terre. Et si Charlie, pensionnaire d'une maison de santé, est vivant, original et attachant, on retrouve aussi bien des personnages stéréotypés : le grand ambitieux luciférien (Turber ici, Toroh dans Le maître, Tarrano dans le livre qui porte son nom — le T serait-il la marque d'une prédestination à la Tyrannie pour les hommes de Cummings comme le A le signe d'une fatalité Amoureuse pour les femmes de Pierre Benoît ?) ; la jeune fille toute simple qui inspire au précédent une brûlante passion (Nanette pour Turber, Elza pour Tarrano, dont le sentiment et la façon dont il s'articule avec son impitoyable ambition sont mieux analysés d'ailleurs) ; la sombre amante (Josefa fait ici pendant à Tara) mue par la jalousie ; les vieux savants et les jeunes gens à la vertueuse bravoure et aux chastes amours.
     Bien conventionnels, on le voit, les sentiments qui animent ces personnages : la « brave petite Nanette » de ce livre, tout autant que la « chère petite Elza » qui revient comme un leitmotiv sentimental dans Tarrano, n'est guère de nature à enthousiasmer une militante du M.L.F. ! Et les vues de l'auteur ne sont guère plus progressistes : les historiens d'aujourd'hui, en général moins chauvins que ceux d'hier, contesteraient qu'à l'aube de la civilisation « les hommes les plus hauts dans l'échelle de la civilisation vivaient en Europe » (p. 123) ; et Andrevon n'est pas le seul à espérer qu'au XXVe siècle la situation mondiale exclura les développements de la page 201 : « Partout l'industrie fut désorganisée, tant tout... était lié à ce qui se passait dans le grand New York... La gigantesque machine industrielle mondiale avait fonctionné à la perfection » (hum ! hum !). « La paralysie du grand New York suffisait à la gripper entièrement. » (Victor Hugo avait bien dit, il est vrai : « Quand Paris est souffrant, tout le monde a mal à la tête » !) Racisme, esprit de clocher, paternalisme masculin, moralisme, puritanisme avec refoulement caractérisé (cf. p. 192), conservatisme : l'idéologie de Ray Cummings est, on le voit, tout aussi peu en pointe que son imagination science-fictionesque.
     Et sa technique romanesque est de la même farine. Il est tout de même assez singulier de voir quelqu'un qui se veut « maître du temps » être à ce point esclave d'une narration strictement linéaire, servilement chronologique : le narrateur, Edward Williams, raconte à la suite les événements qu'il a effectivement vécus et ceux qui se sont déroulés en son absence (voir notamment p. 77 et suivantes). Certes, il a eu tout loisir de les apprendre par la suite, à la fin de l'aventure : mais, comme il ne le précise jamais, on a l'impression qu'il jouit d'omniprésence et d'omniscience. A quoi bon alors avoir interposé un narrateur entre l'auteur et nous, si c'est pour retomber dans le travers dénoncé dans Situations ! par Sartre à propos de Mauriac : « Il est temps de le dire, le romancier n'est point Dieu. Un roman est une histoire racontée de différents points de vue » ? Et puis surtout Cummings semble nous prendre pour des simples d'esprit : il ne nous laisse rien à deviner (voir notamment, au sujet de Lentz le traître, à la page 118 : « Cela ne voulait rien dire pour moi. Si Alan avait été là, il aurait parfaitement compris ! » — et le lecteur ne comprend que trop parfaitement, car avant on lui a tout dit de ce que savait Alan !) ; et il nous prive d'un agréable suspens : déjà, puisqu'Ed nous raconte l'aventure, on sait qu'il y a survécu, mais on comprend aussi qu'Alan, Nanette et Lea ne doivent être que momentanément victimes de villains, et du coup on ne s'inquiète guère pour eux. L'avenir ne contient plus d'aléas, le futur n'est plus vraiment le futur ; et ainsi c'est tout le sens du temps qui est faussé !
     Voilà, dira-t-on, un éreintage en règle du huitième enfant de Gallet et Bergier (honni soit... !) : ils me le pardonneront, je l'espère, puisque j'ai par ailleurs pris la défense de leur petit quatrième contre le méchant Serge-André Bertrand (Les prairies bleues dans Fiction 229). Et pour me faire pardonner davantage encore, j'ajouterai en conclusion que, si La fille fantôme n'est ni de la grande science-fiction (celle qui ouvre des voies) ni de la grande littérature (celle qui grave dans le marbre), c'est loin d'être une lecture désagréable ou ennuyeuse : il ne faut y chercher ni poésie ni philosophie ni même inventions nouvelles, mais celui qui aime les romans d'action y prendra un plaisir certain. Par ailleurs, c'est plutôt moins puéril et moins réactionnaire que Tarrano le conquérant, et moins servilement décalqué sur Wells que Le maître du temps ; si bien que la publication de ce volume est un acte de pietas qui ne peut qu'apaiser tes mânes de Cummings.

George W. BARLOW
Première parution : 1/5/1973 dans Fiction 233
Mise en ligne le : 2/1/2018


 

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