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La Mort blanche

Frank HERBERT

Titre original : The White Plague, 1982

Traduction de Jacques POLANIS
Illustration de MANCHU

LIVRE DE POCHE, coll. SF (2ème série, 1987-) n° 7087
Dépôt légal : mai 1999
704 pages, catégorie / prix : LP16
ISBN : 2-253-04511-X   
Genre : Science Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Lorsque la voiture piégée explosa dans une rue de Dublin, John O'Neill vit mourir sa femme et ses deux fils par la faute d'un terroriste.
     Il était un génie, il devint le Fou. Il avait perdu toute raison d'exister sauf une, la vengeance : il allait faire partager sa souffrance par la Terre entière. Seul, dans un laboratoire de fortune, il fabriqua une arme bactériologique terrifiante, la peste blanche, qui tuait les femmes, toutes les femmes, sans remède.
     Dans ce livre terrible et vraisemblable, Frank Herbert, l'auteur de Dune, décrit le terrorisme absolu de l'avenir proche.
 
    Critiques    
     Témoin d'un attentat de l'IRA dans lequel il a perdu femme et enfants, John O'Neill est inconsolable. Rapidement son désespoir se transforme en une colère sans limite. Il décide de se venger des trois pays qu'il considère comme impliqués dans l'attentat : l'Irlande de ses ancêtres, évidemment, l'Angleterre et la Libye. Génial chercheur en biologie moléculaire, pharmacien, il vend tous ses biens, change d'identité et installe un laboratoire de fortune dans la banlieue de Seattle. Là, il met au point une arme bactériologique effrayante : la peste blanche, qui ne tue que les individus de sexe féminin. Il frappe d'abord l'île d'Achill en Irlande, puis les trois pays cibles de sa vengeance, mais les mesures de quarantaine insuffisantes plongent rapidement la planète entière dans le chaos. Alors que les gouvernements tentent de trouver un remède à la pandémie, O'Neill se rend en Irlande, là où tout a commencé, là où tout doit finir.

     Avant-dernier ouvrage de l'auteur, roman-catastrophe de sept cents pages morcelé en une kyrielle de points de vue, La Mort blanche souffre d'inévitables longueurs et semble parfois bien plus daté que ses vingt-neuf ans (les personnages féminins font peine à lire, un comble pour un roman dans lequel on les extermine). On a l'impression que Frank Herbert a voulu tout mettre dans son livre, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes de rythme. Les destins des génies en lutte contre la maladie ne sont pas toujours palpitants, et le périple de John O'Neill n'est rien moins qu'interminable. Roman obèse, on l'a déjà dit, La Mort blanche est aussi traversé de fulgurances, d'idées dérangeantes, tout le monde en prend pour son grade : l'Amérique, Israël, les Chinois, les Russes... et les Français particulièrement gâtés. Merci, Frank !

     Avec 200 pages de moins, un style un peu plus recherché, une traduction au diapason (là, c'est juste atroce), une intrigue resserrée autour de O'Neill et du chercheur Beckett, cette fresque apocalyptique aurait été formidable. En l'état, c'est une mosaïque qui supporte mal la comparaison avec Le Fléau de Stephen King ! Comparaison inévitable mais bancale, car là où King remet sur la table (d'autopsie) la lutte du Bien contre le Mal, Herbert s'intéresse lui davantage aux pouvoirs politiques, religieux, à la morale, à la violence des hommes. Plus dérangeant, mais pas surprenant chez cet auteur, le livre fait parfois l'éloge de cette bonne vieille solution du « Mal contre le Mal ». Chez King, on lève les yeux vers Dieu : « Pourquoi ? », chez Herbert, la pandémie meurtrière sert d'expérience de pensée politique, un terrain de jeu pour la realpolitik. Au final, un roman ambitieux, ennuyeux, très daté mais qui, paradoxalement, marque de façon durable.

Thomas DAY
Première parution : 1/7/2011 dans Bifrost 63
Mise en ligne le : 9/2/2013

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (1984)


     ... Avec leurs conneries, je commence à baliser léger, je suis sur la pente du sucrage de fraise, à la limite inférieure de nervouze barkdoune. Voici la chose telle qu'elle m'échoit : quelque part, des mecs font des choses. Conséquence : on me tue. (...) Eh oui, c'est idiot, c'est humain, j'ai la frousse gros comme ça, frousse de me faire descendre au hasard, au coin d'une rue, me faire éventrer tranquille derrière la sacristie, me faire liquider ou refroidir au nom de la cause du peuple,de la solidarité des exclus, de la vengeance de Fantômas, ou des petites sœurs des pauvres. Je reconnais que, gibier de choix, ma mort violente servira d'exemple et de caution, de preuve, d'argument, d'avertissement, de monnaie d'échange, d'ex-voto et d'ultimatum, de point sur les « i » et de CQFD, de coup de pied au cul et de tète à claques à une armée de quelconques connards de révolutionnaires qui en profiteront pour envoyer ma femme et mes gosses en villégiature de longue durée, à mes côtés, dans les poubelles de l'histoire (...).

     Ce cri du cœur, ce lamento des tripes, je viens de le sortir de l'irremplaçable courrier des lecteurs de l'irremplaçable Libération (chaque jour, de belles tranches de vie, de belles short-short saignantes ou blêmes, à côté desquelles bien des pros de la littérature au kilomètre peuvent s'accrocher, jusque dans nos pages, et je n'ignore pas de lorgner mon nombril...). Cette lettre ne date pas d'hier, mais de l'été dernier, à l'occasion d'une quelconque bombe arménienne (vive les Arméniens !) dans un quelconque aéroport — une bombe qui fit quelques morts innocents, vive la mort ! comme disait l'autre. Elle aurait pu servir d'exergue ou de point de départ (mais ce point de départ, ou son frète, a forcément inspiré Herbert) à La mort blanche. Un touriste américain, John Roe O'Neill, en vacances à Dublin, voit sous ses yeux sa femme et ses deux enfants tués par une bombe de l'IRA. Il devient fou : fou, comme pourrait le devenir Vladimir, le lecteur de Libé, si pareille chose lui était arrivée. Et comme il se trouve qu'il est un biologiste moléculaire de génie (ou alors c'est la folie qui lui en donne, du génie...), il fabrique une arme bactériologique terrible par manipulations génétiques, la « peste blanche » du titre (en anglais : White plague). Cette peste a ceci de particulier qu'elle n'atteint que les femmes : ayant perdu la sienne, O'Neill veut que ses tourmenteurs souffrent du même manque. Ses tourmenteurs ? Les Irlandais bien sûr (ils ont tué) ; mais aussi les Anglais (ils sont la cause de la révolte irlandaise) ; et enfin les Libyens (pourvoyeurs réels ou fantasmes de toutes les révolutions, de tous les terrorismes). Seulement la peste s'étend, et ce sont les femmes du monde entier qui sont frappées...
     Un beau sujet de roman-catastrophe — bien ancré dans l'époque (une époque où le terrorisme total est possible : on a déjà bien souvent parlé de la possibilité de fabriquer une bombe nucléaire dans sa cave pour quelques dollars), un beau sujet de digressions politiques (où s'arrête la révolution, où commence la morale, la fin et les moyens, la responsabilité individuelle et collective, etc., etc.). Il semble pourtant qu'Herbert ne va pas tout à fait au bout du roman catastrophe, et pas tout à fait au bout du roman politique. Pour y voir clair, il faudrait séparer génétiquement le fond et la forme — tentative, on le sait, non seulement vaine mais absurde. Essayons pourtant.
     La forme. Ça commence admirablement, avec un suspense digne d'Hitchcock — et qui en connaît la leçon (on peut lire à ce sujet, dans Le cinéma selon Hitchcock de François Truffaut, l'explication du maître sur la « surprise » (on ne sait pas ce qui va se passer) et le « suspense » (on sait et on attend), à propos de Juno and the peacock, alors que dans les premières pages du roman on fait à la fois connaissance avec O'Neill et sa famille, et avec le poseur de bombe. Joseph Herity, et que leurs itinéraires convergent inexorablement vers la déflagration qui mettra tout en branle. Ça se poursuit classiquement avec les premières atteintes du mal, les réunions des chercheurs, la traque d'O'Neill, qui se fait désormais appeler le Fou. Ensuite ça traîne sérieusement, pendant trois cents pages, alors que les trois-quarts de l'action sont centrés sur la traversée de l'Irlande en état de siège par O'Neill (incognito, souffrant d'une sorte de schizophrénie induite), accompagné d'un enfant autistique (mais il fait semblant), d'un prêtre fou (mais pas tant que ça) et de Joseph Herity lui-même.
     En somme le coupable-qui-revient-sur-les-lieux-de-son-crime, l'innocent, le juge, et le soldat-qui-n'a-fait-que-son-devoir. Une situation théâtrale au possible, qu'Herbert traite théâtralement, avec force dialogues signifiants, à travers lesquels on croirait parfois entendre un Sartre touché par le zen argumenter avec un Raymond Aron atteint de soufisme (le tout très « californien »). In fine, le récit reprend du souffle au cours des cent dernières pages, avec l'approche de la solution médicale et 'les hypothèses de restructuration politique du monde nouveau, où il n'y a plus qu'une femme survivante pour dix mille hommes.
     Voilà pour la forme. Mais on ne peut toucher au fond sans revenir à cette forme, et vice-versa. Le roman, c'est évident, pourrait se dérouler au Moyen-Orient (Israël, Iran, Liban). Ou en Extrême-Orient (Vietnam, Corée, Cambodge) Ou en Pologne. Ou en Amérique Latine. Sans doute Herbert ne connaissait-il pas assez ces pays pour y centrer son récit. Mais, d'évidence, il a été captivé par La rumeur irlandaise 1. qui lui permettait de tirer de sombres résonances de sa thématique (« La vérité, c'est qu'en Irlande nous préférons tirer des poèmes épiques des désastres qui nous frappent, et qu'aucune victoire ne peut tenir le même rôle. » — p. 499), d'embrayer sur le légendaire (« Les villageois disposaient dans la campagne des plats de nourriture comme ils l'avaient fait autrefois pour les lutins. Mais c'était maintenant pour le Fou ». — p. 574), et, surtout, d'y introduire de gré ou de force la religion. En somme de faire du Herbert, ce qu'on ne saurait bien sûr lui reprocher...
     Ce qu'on peut lui reprocher, par contre, c'est de s'être trop laissé emporter par son goût pour la glose (qui frôle parfois l'amphigouri), au détriment de portions importantes du roman qui tournent court, se noient dans des ellipses, ou sont purement et simplement occultées... La mort de Kevin O'Donnel, chien de guerre de l'IRA, est traitée comme un bruit de fond ; plus grave, celle de Joseph Herity, personnage-clé, survient de manière totalement gratuite (une crise cardiaque !), comme si l'auteur s'en débarrassait au moment où il ne savait plus quoi en faire. « Qui aura le sérum et qui ne l'aura pas ? Qui aura les femmes et cetera, et cetera... », s'interroge-t-on p. 541. Oui, effectivement, on se le demande, et tout ce qui a trait à l'accouchement du nouveau monde et à ses premiers pas (possibilité de vaincre le cancer, de vivre 5 000 ans, cette espèce d'écofascisme de pénurie qui semble s'installer sous la poigne militaire) reste dans un flou artistique qui frustre. Ce n'était pas le sujet de l'auteur que de traiter de l'après ? Mais alors il aurait dû mieux traiter du pendant : car il est tout à fait invraisemblable que durant près de six cents pages à piétiner dans un monde sans femmes, il ne soit pas question un instant d'homosexualité ! Et, du simple point de vue du <« plaisir du texte », si l'on veut une image palpitante de l'étendue d'une pandémie, je préfère renvoyer le lecteur à La peste à New York, de Gwyneth Cravens et John S. Marr 2, un « tout simple » roman catastrophe dans la tradition de Stephen King — que sûrement l'éditeur Gérard Klein doit détester.
     Qui aime bien châtie bien : s'étaler si longuement sur les insuffisances de La mort blanche, c'est dire aussi que ce roman a du chien. Passionnant mais irritant, telle pourrait être le cliché critique lapidaire et souvent employé que mériterait le récit. Car il contient des séquences âpres et prenantes (au début, les débats de la commission scientifique américano-soviétique, dont les membres féminins s'aperçoivent qu'elles sont atteintes à leur tour ; tout ce qui a trait à la vie en caisson de Kate et de Stephen ; et toutes les incursions dans les sphères du Pouvoir, où la magouille ne cède jamais à la pression du cataclysme), qui l'emportent le plus souvent en intérêt sur la mise en scène de la psychologie des profondeurs des deux bourreaux enchaînés, John O'Neill le Fou et Joseph Herity le révolutionnaire. Personnages trop hors du commun, trop fabriqués, trop « messagers », ils ne nous émeuvent pas. Leurs troubles de conscience non plus : car rien ne sort de leur incessant dialogue de sourds. Faut-il taire la révolution, et comment ? Herbert ne sait pas. La science est-elle bonne ou mauvaise, et comment l'utiliser ? (Le virus d'O'Neill en même temps crée de nouveaux espoirs médicaux et de nouvelles maladies). Question importante, qui court elle aussi en filigrane tout au long du roman. Mais Herbert ne sait pas non plus. Je ne le lui reprocherai pas : moi non plus, je ne sais pas. Et vous non plus (sauf les fanatiques d'un bord ou de l'autre, bien sûr). Tout au plus peut-on « reprocher » à Herbert d'avoir voulu trop axer son récit sur le fil moralité/culpabilité (devant les hommes, devant Dieu). Car c'est d'autre chose en fait qu'il s'agit, autre chose qui fait surface d'entre les lignes : le fatalisme devant un déterminisme historique qui nous échappe, et tout simplement la trouille devant des hommes fous d'Histoire (ou d'une Histoire folle des hommes).
     Comme l'écrit Vladimir dans Libé : « Vous voyez, j'avoue, je me flagelle, je signe, je reconnais les faits. Je me montre coopératif, et même je me repends, allez ! Alors quoi, soyez chouette, sombres justiciers au regard de flamme, vengeurs dépositaires de la vérité ultime, égalisateurs sans pitié qui me pourchassez jusque dans les aéroports : fichez-moi la paix ! » 3.
     C'est en tout cas ce que j'ai eu envie de crier, pendant et après la lecture de cette peste blanche hantant mes nuits noires. Et par ce cri, Herbert, dont je n'apprécie que modérément Dune (hurlez, les fans !) et dont je n'ai pu venir à bout de Dosadi ou de Destination vide (allez, sois franc, Andrevon, tu ne les as même pas lus !), m'est redevenu plus proche : j'ai retrouvé avec ce bouquin géant le Herbert que je préférais, celui de La ruche d'Hellstrom, avec cette même hantise des pulsions totalitaires de ceux qui préparent votre mal(heur) en voulant faire votre bien contre votre volonté. En somme, je préfère Herbert quand il quitte sa toge de prophète écolomystique rêvant à des lendemains qui chantent (mais loin, mais hauts) dans sa ferme modèle de l'Etat de Washington, et qu'il redevient un homme traqué par le réel, couvrant ses pages blanches de rêves noirs.


Notes :

1. Cf. l'étude de Jean-Pierre Carasso portant ce titre (Champs Libres).
2. Gallimard, 1978.
3. Bien sûr, on ne nous la fiche pas : le 17 décembre, une bombe de l'IRA fait cinq morts et 90 blessés à Londres, devant le grand magasin Harrods. Trente heures après, un communiqué de l'IRA fait état de regrets concernant les victimes civiles. Ouf ! Vladimir et moi, on est contents de cette nouvelle civilité des rapports victimes-bourreaux. Ha oui ! Le communiqué de l'IRA était signé O'Neill.

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/2/1984
dans Fiction 348
Mise en ligne le : 1/12/2005


 

 
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