Encyclopédie Infos & Actu Recherche Association Sites hébergés
Bienvenue sur le site nooSFere.
Le javascript est nécessaire à l'affichage du menu dynamique.

recherche rapide
    nooSFere > Encyclopédie > Littérature Choisir un autre habillage   
    Critiques    
    Littérature    
    Identification    
    Fiche livre    

La Route

Cormac McCARTHY

Titre original : The Road, 2006
Science Fiction  - Traduction de François HIRSCH
Illustration de Cédric SCANDELLA
OLIVIER (Editions de l'), dépôt légal : février 2008
256 pages, catégorie / prix : 21 €, ISBN : 978-2-87929-591-6

Couverture

    Quatrième de couverture    
     L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres. Un père et son fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d'objets hétéroclites et de vieilles couvertures. Ils sont sur leurs gardes car le danger peut surgir à tout moment. Ils affrontent la pluie, la neige, le froid. Et ce qui reste d'une humanité retournée à la barbarie. Cormac McCarthy raconte leur odyssée dans ce récit dépouillé à l'extrême.
     Prix Pulitzer 2007, La Route s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires aux États-Unis.

     Cormac McCarthy est né à Providence (Rhode Island) en 1933. Couronnée par le National Book Critics Circle Award et le National Book Award, son œuvre est considérée aujourd'hui comme l'une des plus marquantes de la littérature américaine contemporaine.

     « Héritier de la Bible et de Shakespeare, de Hawthorne et de Faulkner, archaïque, lyrique et visionnaire, sensible à la beauté du monde, McCarthy est hanté par la violence des hommes et la question du Mal. » Nathalie Crom, Télérama

 
    Adaptations (cinéma, télévision, théâtre, radio, jeu vidéo, ...)   
La Route , 2009, John Hillcoat
 
    Critiques    
     « Sur cette route il n'y a pas d'homme du Verbe. Ils sont partis et m'ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. » (p.34)


     Sur la route un père et son fils. Sans identités. Lui c'est « l'homme ». L'enfant c'est « le petit ». Autour le monde n'existe plus. Seules les cendres, la pluie, la neige. « Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant. » (p.9) Ils marchent sans répit parmi les débris d'une civilisation disparue. Ils mangent et dorment. Tuent parfois. Survivent.

     Sous une couverture blanche immaculée — emblématique d'une littérature revendiquée « générale » — se dissimule le plus sombre des romans post-apocalyptiques. Aussi sec que son titre, The Road est même le récit de fin du monde le plus épuré jamais écrit. Avec cette œuvre aride, Cormac McCarthy prolonge une voie déjà amorcée dans son précédent roman, No Country for Old Man, dont l'adaptation cinématographique réalisée par les frères Coen vient d'être oscarisée. Passant ainsi de l'univers du polar à celui de la science-fiction, McCarthy porte ses obsessions dans un cadre plus universel car plus abstrait, pour livrer une oeuvre qui aurait pu s'appeler No World for Old Father.

     De prime abord, La Route ressemble davantage à un synopsis qu'à un roman. L'intrigue tient en deux lignes et recèle peu d'action. Le décor est à peine planté, quasi aussi invisible que celui du Dogville de Lars von Trier. Il n'y a aucun arrière-plan, aucun background qui viendrait faciliter l'immersion dans cet univers. On ne sait rien des personnages qui n'ont en apparence aucune épaisseur psychologique. L'un répète souvent les paroles de l'autre, comme si l'homme et le petit se faisaient écho, « chacun tout l'univers de l'autre. » (p.11) Leurs dialogues sont frustres, réduits à l'essentiel, ponctués de « Oui », de « Non » ou de « D'accord » :
     « Tu crois qu'on va mourir, c'est ça ?
     J'sais pas.
     On ne va pas mourir.
     D'accord.
     Mais tu ne me crois pas.
     J'sais pas.
     Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
     J'sais pas.
     Arrête de dire j'sais pas.
     D'accord.
     Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
     On n'a rien à manger.
     On va trouver quelque chose.
     D'accord. » (p.90)

     De même, la narration et le style apparaissent étiques. Pas de chapitre ni aucune autre division, mais une succession de brefs paragraphes, comme lancés au rythme d'une marche soutenue. Des phrases courtes, volontiers privées de virgules, qui décrivent sans les commenter les actions les plus simples — marcher, manger, marcher, dormir, marcher... — mais qui s'offrent souvent un élan lyrique inattendu, une fulgurance d'autant plus frappante qu'elle jaillit d'une apparente monotonie.

     On peut se demander si un roman de « genre » aussi minimaliste aurait été publié, lu et apprécié si l'auteur n'avait pas déjà une solide réputation, s'il s'agissait par exemple d'un premier roman. Heureusement, Cormac McCarthy étant un écrivain reconnu comme majeur, il peut désormais prendre tous les risques, par exemple celui d'utiliser un cadre science-fictif malfamé, ou encore celui de donner à lire un roman apte à rebuter plus d'un lecteur par son austérité.
     Car même s'il est facile à lire, La Route n'est pas un roman aisé à appréhender. Son minimalisme formel induit une distanciation et une étrangeté qui n'est pas sans évoquer l'effet-V (le Verfremdungseffekt) brechtien ni, surtout, le dépouillement du théâtre de Beckett, où les personnages ne sont que des figures abstraites, incarnations d'une certaine conception de la condition humaine. Le rythme lancinant de la marche forcée rappelle d'ailleurs le fameux « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer » de L'innommable.
     Dès lors, quel sens donner à cette étrange odyssée ?

     Après les Apocalypses bibliques, du Dernier homme de Mary Shelley (1826), où l'humanité meurt de la peste, au Dernier homme de Margaret Atwood (2003), où apparaît une nouvelle race d'hommes-animaux, en passant par le Je suis une légende de Richard Matheson (1954), le Malevil de Robert Merle (1972), les Le Désert du monde (1977) et Le Monde enfin (2006) de Jean-Pierre Andrevon, ainsi que la trilogie cinéma des Mad Max ou la bande dessinée Jeremiah, le thème n'a cessé de fasciner.
     Habituellement, l'intérêt d'un roman post-apocalyptique peut résider dans la mise en garde contre la guerre, le nucléaire, les épidémies, les OGM, ou les expérimentations sauvages. On peut aussi y trouver une peinture sociologique, avec quelques noyaux de civilisations qui résistent au cœur d'un monde retourné à la barbarie et à la loi du plus fort. Ou encore on peut y deviner l'avènement d'une nouvelle espèce.
     Pourtant, rien de tel dans La Route : la cause de la fin du monde est inconnue — même si le décor évoque un « hiver nucléaire » ; la réflexion sociologique n'est qu'anecdotique ; l'avenir de l'espèce hypothétique. L'intérêt siège donc ailleurs, à mon sens dans un certain mysticisme humaniste sous-tendu par l'identité des personnages...

     Car qui sont l'homme et le petit ? Ou plutôt qu'incarnent-ils ? Eux-mêmes l'ignorent :
     « Vous êtes quoi ?
     Ils n'avaient aucun moyen de répondre à la question. » (p.141)

     L'homme affirme qu'ils sont les « gentils », des « porteurs de feu ». Le feu... quelque chose comme l'âme, la foi, l'étincelle divine... Ce petit rien qui distingue l'humain de l'animal :
     « Il existe pour de vrai ? Le feu ?
     Oui, pour de vrai.
     Où est-il ? Je ne sais pas où il est.
     Si, tu le sais. Il est au fond de toi. » (p.238)

     Ils sont donc des « porteurs d'âmes » — titre récent de Pierre Bordage, qui a justement lui aussi écrit un roman sur le thème : Les Derniers hommes. Le père et son fils sont peut-être les derniers à préserver la spiritualité humaine au milieu de bandes sauvages qui pratiquent le cannibalisme dans un univers agonisant et « déshumanisé ». Dès le début, l'homme annonce un lien entre l'enfant et le divin : « Il ne savait qu'une chose, que l'enfant était son garant. Il dit : S'il n'est pas la parole de Dieu, Dieu n'a jamais parlé. » (p.10) L'homme se sent investi d'une mission divine, celle de protéger l'enfant, de le conduire vers un but ignoré, comme Noé mène son Arche à bon port. Mais sa mission est moins spectaculaire que celle du patriarche biblique : un seul enfant suffit. Un enfant qu'il faudra peut-être tuer en chemin et pour qui il garde une balle dans son revolver.

     Curieusement, si l'homme continue à espérer en un Dieu dans ce monde agonisant, ce n'est pas forcément pour l'adorer mais plutôt pour le maudire avant de mourir : « Puis il resta agenouillé dans les cendres. Il leva son visage vers le jour pâlissant. Il chuchota : Es-tu là ? Vais-je te voir enfin ? As-tu un cou que je puisse t'étrangler ? As-tu un cœur ? Maudit sois-tu pour l'éternité as-tu une âme ? Oh Dieu, chuchotait-il. Oh Dieu. » (p.16)

     Impossible donc de ne pas se poser la question de Dieu. Existe-il ? Pas si l'on en croit un vagabond rencontré sur la route, qui prétend s'appeler Elie. Ce qui est paradoxal quand on sait que, dans l'Ancien Testament (Le Livre de Malachie http ://fr.wikipedia.org/wiki/Livre_de_Malachie), le retour du prophète Elie précède justement le jour du Jugement dernier.
     « Comment saurait-on qu'on est le dernier homme sur terre ? dit-il.
     Je ne crois pas qu'on le saurait. On le serait, c'est tout.
     Personne ne le saurait.
     Ca ne ferait aucune différence. Quand on meurt c'est comme si tout le monde mourait aussi.
     Je suppose que Dieu le saurait. N'est-ce pas ?
     Il n'y a pas de Dieu.
     Non ?
     Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes. » (p.147)

     Cet Elie-ci apparaît donc lui aussi comme un vieil homme fatigué qui doute et ne veut plus avoir affaire à Dieu :
     « Quand j'ai vu ce petit garçon j'ai cru que j'étais mort.
     Vous avez cru que c'était un ange ?
     Je ne savais pas ce qu'il était. Je ne pensais jamais revoir un enfant. Je ne savais pas que ça arriverait.
     Et si je vous disais que c'est un dieu ?
     Le vieillard hocha la tête. J'en ai terminé avec tout ça maintenant. Depuis des années. Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s'en tirent pas mieux. Vous verrez. Il vaut mieux être seul. Alors j'espère que ce n'est pas vrai ce que vous venez de dire parce que se trouver sur la route avec le dernier dieu serait quelque chose de terrible, alors j'espère que ce n'est pas vrai. » (p.149)

     Il n'est d'ailleurs pas à un paradoxe près :
     « Les choses iront mieux lorsqu'il n'y aura plus personne.
     Vous croyez ?
     Certainement.
     Mieux pour qui ?
     Pour tout le monde. » (p.149)

     Il faut donc que l'Apocalypse vienne, que tout disparaisse, pour que tout aille mieux, probablement grâce à l'enfant. Si Dieu n'existe pas, cette possible renaissance ne se fera que dans le cœur des hommes, pas dans un quelconque royaume des cieux : l'humanité doit vivre sur sa planète et composer avec sa nature. Il ne doit pas espérer un monde meilleur, un quelconque paradis, mais bien prendre en main son propre sort : « Quand tu rêveras d'un monde qui n'a jamais existé ou d'un monde qui n'existera jamais et qu'après tu te sentiras de nouveau heureux, alors c'est que tu auras renoncé. » (p.164)
     L'enfant porteur de feu incarne cet espoir. Il est l'ultime messie d'une nouvelle sainte-trinité : le père, le fils et le feu. Son « esprit sain », c'est sa conscience instinctive du bien dans un monde où règne le mal, son sens moral inné qui le pousse à vouloir être parmi les gentils :
     « Tu voulais savoir à quoi ressemble les méchants. Maintenant tu le sais. Ca pourrait se reproduire. Mon rôle c'est de prendre soin de toi. J'en ai été chargé par Dieu. Celui qui te touche je le tue. Tu comprends ?
     Oui.
     Il était assis, encapuchonné dans la couverture. Au bout d'un moment il leva la tête. On est encore les gentils ? dit-il.
     Oui. On est encore les gentils.
     Et on le sera toujours.
     Oui. Toujours.
     D'accord. » (p.71)

     Tout au long du voyage, l'enfant perçoit l'ambiguïté de leur situation. En quoi sont-ils meilleurs que les autres ? « Mais dans les histoires on aide toujours quelqu'un et nous on aide personne » (p.229) s'inquiète-t-il. Il pressent que l'avenir passe par un autre comportement, une main tendue vers l'étranger que l'on croise, une confiance retrouvée, une solidarité qui demeure le fondement de toute société. Dès que le petit a compris cela, l'homme peut disparaître, lui qui a trop vécu et trop lutté, qui ne croit plus en rien. Le père a rempli sa mission, il a protégé le feu éternel qui rejaillit dans chaque jeune homme et il peut désormais prendre sa retraite, comme le shérif de No Country for Old Man. Chez McCarthy, la vieillesse ne semble pas synonyme de sagesse, mais de perte du feu sacré qui est propre à l'humain, avec ou sans un dieu « extérieur ». C'est un peu comme s'il existait un dieu en chaque enfant, une parcelle de divin qui justifierait à elle seule que l'espèce se perpétue, mais qui disparaîtrait avec l'âge et avec la confrontation au monde cruel.

     Tel un long poème en prose où chaque mot compte, ce récit hante la mémoire du lecteur comme le ferait une passionnante énigme aux interprétations multiples, car le minimalisme laisse finalement beaucoup de place à l'imagination et à l'exégèse. La Route est assurément une œuvre majeure, notamment pour la science-fiction qui voit ici un thème majeur du genre abordé de manière inédite.


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 30/4/2008
nooSFere


[Chronique portant sur les deux derniers romans de l'auteur]

     Cormac McCarthy est né le 20 juillet 1933 dans « l'Etat de Rhode Island et les plantations de Providence », le plus petit des états des USA dont la capitale, Providence, est connue de tous les amateurs d'Imaginaire au monde. Auteur discret, qui ne voit guère d'intérêt à parler de son travail d'écrivain, il a attendu son Prix Pulitzer récompensant La Route, pour enfin passer à la télé, le 5 juin 2007, dans l'émission d'Oprah Winfrey. Dix romans seulement jalonnent sa carrière, déjà longue d'une bonne quarantaine d'années : Le Gardien du verger (1965), L'Obscurité du dehors (1968), Un enfant de Dieu (1974), Suttree (1979), Méridien de sang (1985), De si jolis chevaux (1992), Le Grand passage (1994), Des villes dans la plaine (1998), Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme (2005), La Route (2006).

     Considéré par le célèbre critique Harold Bloom comme l'un des quatre plus grands écrivains américains contemporains (avec Philip Roth, Thomas Pynchon et Don DeLillo), McCarthy est à mon sens le plus impressionnant de ce formidable quatuor. Ce dont on peut douter, à raison, en lisant Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, roman noir, très noir, où un tueur professionnel (qui pourrait bien être le Diable, comme l'a si joliment proposé l'éditrice Bénédicte Lombardo) part à la recherche d'un magot et des hommes (et femmes) qui ont trempé, de près ou de loin, dans sa disparition. Ce tueur (dont le portrait n'est pas exempt de clichés, fait rarissime chez McCarthy et qu'il convient donc de noter), c'est Anton Chigurh. Un tueur ultra professionnel, un peu comme il existe des dentifrices ultrabright, qui prend la vie de ses victimes avec un pistolet pneumatique d'abattoir modifié, un tueur génialement incarné à l'écran par Javier Bardem coiffé comme Mireille Matthieu — décidément, les frères Coen sont les rois du casting (et un Oscar pour Bardem ! son premier). L'acteur espagnol, qui a toujours rechigné à tourner dans les films violents, disait récemment dans une interview : « Un acteur se demande toujours d'où vient un personnage, où il va. Là, on ne sait rien de Chigurh, qui a tout du fantôme. Je l'ai donc imaginé comme une figure symbolique, plutôt que comme un être humain : il représente la violence à l'état pur. » Chigurh tue en silence (ou en chuintements, si vous préférez) et parle beaucoup, donnant ainsi plus de poids à sa philosophie qu'à la mort qu'il offre bien volontiers à ceux qui ont commis une erreur. Même infinitésimale.

     Comme dans l'univers de Quentin Tarantino, ici c'est le mot qui est capital, pas la peine.

     Dans l'œuvre de McCarthy, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme est le maillon faible, car œuvre de commande ; c'est sans aucun doute un très bon roman, mais on y retrouve que très brièvement la violence baroque de Méridien de sang, les entrailles de la folie exposés à tous les regards d'Un enfant de dieu et le style flamboyant, brûlant comme la lave, de De si jolis chevaux. Sans parler de la pertinence psychologique de Suttree — ce livre-monstre, faulknérien en diable, que McCarthy a mis vingt ans à écrire et qui est à son œuvre ce qu'Ulysse est à celle de James Joyce.

     Au delà du voile de la déception, il y a toutefois quelque chose de fascinant, car dérangeant, dans Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme : le constat que fait le shérif Bell (incarné à l'écran par un Tommy Lee Jones parfait), qui dissèque l'évolution de la société américaine depuis son début de carrière. Profondément réactionnaire, son discours fait mal tant il se base sur du vécu, des faits, de la matière humaine. Ici le matériau est de chair, d'os, de nerfs et de sang, et dans son inexorable déconnexion d'avec la nature on voit bien que c'est la moelle (l'âme) qui a été rongée, donc perdue. Quand il était jeune, il arrivait à ce shérif Bell d'aller dans un lycée pour y « calmer » un jeune un peu trop dissipé ; maintenant qu'il est vieux, les lycées du Texas sont des endroits où on se tue à coups de couteau, où la drogue dure remplace les bonbons et où il est difficile d'empêcher profs et élèves de s'armer lourdement. C'est un monde entier qui sombre dans les ténèbres. Comment sauver l'arbre si les racines sont pourries ? La société américaine, pourtant très violente dès sa naissance, a changé, qu'on le veuille ou non, voilà ce que nous rappelle McCarthy (dont le shérif Bell n'est rien moins que l'alter ego). Je voudrais être plus humaniste, mais les faits m'en empêchent, semble-t-il nous murmurer à l'oreille, du haut de ses 74 ans, et les changements sociétaux sur la sellette sont terribles, profonds, et trouvent à bien y réfléchir leur conclusion logique (ou destination finale) dans La Route.

     Si j'associe ici autant le livre de Cormac McCarthy, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, et l'excellent film des frères Coen, No country for old men (oscar du meilleur film), c'est parce qu'ils fonctionnent comme 2001, l'odysée de l'espace (le livre d'Arthur C. Clarke/le film de Stanley Kubrick) ; il faut considérer les deux médias comme un ensemble pour vraiment apprécier ce qu'ils offrent : un dialogue cruel, du tac au tac, qui continue même après la dernière page tournée, même une fois que le générique de fin a produit ses derniers logos.

     Changement de décor. Changement d'époque. Mais pas de destination terminale.

     Dans La Route, on suit l'odyssée amère comme la cendre d'un père et de son fils, prisonniers d'un monde post-apocalyptique, dévasté, qui confine à l'allégorie, où la nature a tellement cédé de terrain qu'il n'en reste que les dangers — notamment ceux du froid et des précipitations. L'histoire étant simple, tracée en ligne droite et définitive comme la trajectoire d'une balle de .45 qu'on se tirerait dans le palais, passons volontairement à côté...

     Ce qui surprend dans ce livre, avant tout, c'est l'écriture protéiforme, qui passe du sec comme un coup de trique au baroque flamboyant, qui refroidit et qui réchauffe, parfois dans la même page. McCarthy louvoie de l'infiniment petit à l'infiniment grand, de l'humain à l'inhumain, du cannibalisme de survie au cannibalisme religieux (hostie), de la description scientifique à l'allusion poétique, les liant parfois en deux mots, décrivant le gris des cendres sur un objet devenu inutile pour ensuite se demander où Dieu trouve sa place dans un tel décor. Ce style, sans doute atrocement difficile à rendre en français, suscite avec une facilité déconcertante des émotions violentes, des images et un vertige qui culmine sur les dernières pages (que je n'ai pas pu m'empêcher de lire comme le chuchotement déchiré, douloureux, d'un père, celui du livre, à un autre père, moi en l'occurrence — on n'a pas d'enfants impunément).

     Ici, sur La Route, le Diable est aussi dans les détails, et ces détails qui s'accumulent — comme de la cendre volatile, de la neige ou même le sable d'une tempête — n'ont de cesse d'épaissir le destin des personnages de ce livre, de l' « enmélasser » jusqu'à l'étouffement pur et simple alors que le monde est grand ouvert, du gris consumé de la terre aux noirceurs à jamais inaccessibles de l'espace. Sans oublier la mer, décrite avec un tel sens du funeste qu'on s'attend à chaque page à voir s'échouer les cadavres vêtus d'algues de Joseph Conrad, Herman Melville et Bjorn Larsson.

     On a beaucoup glosé sur le genre présumé de ce roman (science-fiction, pas science-fiction) ; la question ne me semble avoir guère d'intérêt, voire aucun, mais quitte à la poser, ma réponse sera simple : La Route n'est pas un livre de science-fiction, non pas parce que c'est trop bien écrit pour en être (argument pour le moins stupide), mais tout simplement parce que le futur, la prospective, la mise en garde n'intéressent pas McCarthy. Pas plus que le cheminement sociétal qui aboutit à l'Apocalypse et au monde d'après. Ce qui intéresse l'auteur de ce livre, c'est la dimension allégorique de l'impossible survie de ses personnages. L'Humain confronté à la mort de la Nature. Un meurtre dont il est coupable, bien évidemment, ce qui fait de La Route une image inversée des œuvres précédentes de Cormac McCarthy, où l'Humain était quasiment toujours confronté à la Nature, cruelle certes, mais magnifique avant tout (thématique qui culmine dans la « Trilogie des confins », et tout particulièrement dans De si jolis chevaux, le chef-d'œuvre de l'auteur, médiocrement adapté au cinéma par un Billy Bob Thornton sincère mais dépassé).

     Même si McCarthy, conscient qu'il meurt avec la nature qu'il aime tant, écrit un autre livre, ne nous voilons pas la face, La Route (dédié à son fils) est son testament — des pages griffonnées à la cendre qui s'achèvent dans le sang et les larmes. J'y vois le livre d'un père qui ne se connaît que trop bien et qui adresse à des pères, qu'il ne connaît pas, ne connaîtra jamais, un long message d'incompréhension et de désespoir. C'était mieux avant ; comment en est-on arrivé là ? Réactionnaire ? Lucide, tout simplement.

     Il y a une progression dans l'œuvre de McCarthy et elle désormais lisible, visible : l'Humain (Le Gardien du verger, 1965), la Nature (De si Jolis chevaux, 1992), le recul de la Nature (Des villes dans la plaine, 1998), la mort de la Nature (La Route, 2005). Ne reste plus que la mort de l'Humain ? Non, car la mort de la Nature l'inclut.

     Au final, un grand livre.

Thomas DAY
Première parution : 1/5/2008
dans Bifrost 50
Mise en ligne le : 29/5/2009


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2017. Tous droits réservés.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique. Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres.