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CLEER

L. L. KLOETZER

Fantastique  - Illustration de DAYLON
DENOËL, coll. Lunes d'Encre n° (123), dépôt légal : septembre 2010
368 pages, catégorie / prix : 23 €, ISBN : 978-2-20710942-7

Sous-titré : "Une fantaisie corporate".
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Cleer est un concept, une idée flottant dans l'éther, une pure lumière. Cleer est une corporation, une multinationale d'aujourd'hui et de demain, tendant vers l'absolu. Vinh et Charlotte participent de cet effort. Ils sont des consultants spéciaux, ils résolvent les problèmes mettant en jeu le bien le plus précieux du Groupe : son image. Pour eux, les cas de disparitions, les épidémies de suicides, les contaminations transgéniques. Ils défendent la vérité, la transparence, la fluidité de l'information, les intérêts des actionnaires. Ils sont l'ultime ressource contre la superstition et le chaos. Ils sont la Cohésion Interne.

     Cleer est le témoignage d'un univers professionnel aux limites de l'incandescence.

     [texte du premier rabat de couverture]
     Ingénieur, consultant et docteur en psychologie, L.L. Kloetzer est né au milieu des années 70 et travaille pour une multinationale. Après avoir écrit trois romans de fantasy remarqués (dont Le Royaume Blessé, Denoël 2006), il a décidé de se consacrer à des sujets sérieux : l'argent, le travail et le coaching. Cleer est la transcription fidèle, ou pas, de ses expériences personnelles et spirituelles.

     [texte du rabat de quatrième de couverture]
     « Votre candidature est acceptée. Soyez demain à huit heures, au Siège, dans le quartier d'affaires de la capitale. Vous êtes un peu tendu(e), excité(e), votre vie change. Demain, vous appartiendrez à la Cohésion Interne, vous serez consultant, enquêteur professionnel aux limites du surnaturel, membre de l'élite, de l'Inquisition d'un monde parfait. Quelque chose s'ouvre devant vous, une nouvelle perspective, une révélation. »

     Le sigle de votre nouvel employeur vous reste présent en permanence à l'esprit. Cinq lettres, le blanc, le bleu, le ciel, la lumière. Et ces mots, simplement :

     « CLEER
     Be yourself »


    Prix obtenus    
Prix Planète-SF des Blogueurs, [sans catégorie], 2011
 
    Critiques    

     Imaginez un mélange entre Google, General Electric et Monsanto. L’image et la croissance de la première, le développement tentaculaire de la seconde, les expérimentations de la troisième. Imaginez que cette transnationale, Cleer, dispose d’un service de contrôle, Cohésion Interne, à mi-chemin entre le département Qualité/RH habituel d’une grande entreprise et la police secrète d’une quelconque dictature.

     Au sein de ce service arrivent deux nouvelles recrues : Vinh Tran, venu de l’extérieur, ambitieux, froid et sans guère de scrupules, et Charlotte Audiberti, promotion interne, hypersensible, dotée d’une intuition à la limite de la précognition. Leur mission : régler les problèmes les plus délicats pouvant survenir dans la société ou dans une filiale, car Cleer, obnubilée par la lumière, possède une part d’ombre à la hauteur de son obsession.

     Genre épris de dépaysement et d’aventures extraordinaires, la SF n’utilise que très rarement l’entreprise comme terrain d’action. On se souviendra de l’excellent Imprécateur, de René-Victor Pilhes, avec cette compagnie déshumanisée et sa direction sombrant dans la folie collective à la marge du fantastique, ou plus récemment, de Dans la dèche au royaume enchanté, de Cory Doctorow, dont le personnage principal a voué sa vie à un parc d’attractions Disney. LL Kloetzer choisit de nous faire partager le quotidien professionnel un peu particulièr d’un duo de choc agissant en plein cœur d’une entreprise moderne, progressant mission après mission dans la connaissance de cette mystérieuse société.

     Plutôt qu’un roman, Cleer est un fixup regroupant plusieurs enquêtes distinctes, dont l’une est déjà parue en nouvelle séparée dans Bifrost n° 48 (un texte qui prend sa véritable dimension au sein du livre). Et si ces missions commencent classiquement, dépeignant petit à petit une face cachée peu reluisante de l’entreprise, le dernier texte évolue vers un mini apocalypse now, laissant le lecteur en plein doute sur la véritable nature de la société.

     Même si Cleer est une entreprise fantasmée, la justesse de ton de LL Kloetzer ne pourra qu’impressionner ceux qui travaillent au sein de grandes sociétés. Du vocabulaire corporate aux luttes de pouvoir entre collègues, des petits problèmes quotidiens aux meetings impromptus, tout est efficace et agrippe le lecteur jusqu’à la fin, avec, comme toujours dans les textes de Laurent Kloetzer, une écriture d'une fluidité totale. Alors certes, si le duo Tran/Audiberti cumule les stéréotypes (l’asiatique froid et brutal face à la jeune fille frêle et sensible), et si le format fixup de cinq textes (précisons que seul celui paru dans Bifrost n’est pas inédit) ne permet peut-être pas de plonger aussi profondément dans les entrailles de la compagnie qu’un roman, Cleer, transfiction d’entreprise, par son originalité, son souci de réalisme et les idées qu’il développe est une expérience unique, et l’on ne peut qu’espérer que LL Kloetzer y revienne dans d’autres récits pour nous dévoiler les autres visages de cette multinationale.



René-Marc DOLHEN
Première parution : 27/9/2010
nooSFere


     Il était une fois une société multinationale qui souhaitait recruter des managers. Après leurs tests d'embauche — interne pour la première, externe pour le second — , Charlotte Audiberti et Vinh Tran sont recrutés pour travailler dans la célèbre mais mystérieuse Cohésion Interne. Leur rôle ? Trouver des solutions aux problèmes que pourra rencontrer le Groupe : suicides en chaîne sur une plateforme téléphonique, baisse de rendement dans une toute nouvelle unité de production, etc.

     Dès le départ de ce curieux roman, L.L. Kloetzer (nom de plume réunissant Laurent Kloetzer et Madame Kloetzer) met en place une ambiance très particulière. Son vocabulaire spécifique, très anglophile (Le Board, Envisioning), nous plonge dans le monde du business, de l'argent et du pouvoir. Sa narration originale, parfois proche d'un compte-rendu, et son ton, généralement froid, semblent vouloir tenir à distance le lecteur, mais font ainsi écho au fond du récit : l'efficacité étant primordiale, l'humain et son affect ne doivent pas entrer en compte face aux enjeux du Groupe.

     L'histoire développe la destinée d'une jeune femme : Charlotte. Nous suivons cette nouvelle employée, qui possède au début la volonté et les capacités de réussir, à travers ses périodes de doutes et de perte de repères. Ses hésitations font tout le sel du roman car sa psychologie assez fournie provoque une empathie avec le lecteur. À l'opposé, le personnage de Vinh apparaît comme peu construit, assez énigmatique voire inaccessible aux yeux de Charlotte (et donc aux nôtres). Lui au contraire ne suscite aucun attachement. On peut s'interroger sur la pertinence de ce choix de l'auteur qui, par l'opposition du traitement des deux personnages, risque de réduire l'adhésion au récit.

     Par ailleurs, la chape de plomb qui recouvre le nom de la société — Cleer — reflète l'ambiance lourde de mystère émanant du texte. Jamais un personnage ne le prononcera. Le lecteur lit des plaques, des cartes, des affiches, mais jamais un acteur du roman n'en parlera autrement que par le terme respectueux, mais générique de « Groupe ». Pourquoi un tel écran de fumée ? Les enjeux sont-ils tellement importants que le cloisonnement et le secret (autant pour les personnages que pour nous) sont indispensables ? Ou, à partir d'un certain degré de déshumanisation, ces grandes sociétés sont-elles interchangeables ? Rien n'est vraiment clair chez Cleer...

     C'est à cause de ces imprécisions, de ces secrets, qu'il est difficile de classer définitivement ce récit dans un genre précis. Certes, un amateur de SF y trouvera la présence d'éléments cyberpunk ou de la télépathie. Mais un autre lecteur pourra n'y voir qu'une évolution high tech à peine futuriste ou des dérives new age frisant le ridicule. Alors roman réaliste ? Roman non mimétique ? Philippe Garnier (en charge de la fiction française chez Denoël) a estimé, lui, que ce livre avait clairement sa place en Lunes d'encre (dixit Gilles Dumay sur le blog de la collection). Étonnante affirmation pour un roman qui, certes, reste singulier, mais qui s'affirme avant tout comme une caricature. Rien n'empêche de lire cette histoire sans y déceler le moindre élément « non-mimétique » et en considérant que tout pourrait y être « vrai »... Il peut donc paraître étrange — mais finalement flatteur — que le milieu éditorial considère que seuls les lecteurs de SF sont actuellement capables d'accepter des récits insolites, hors-normes, des contes parodiant notre monde actuel. Parce qu'en réalité, voilà ce qui définit le mieux Cleer : une dramatisation, une caricature (enfin, espérons-le) de notre société. Les quelques phénomènes irréels peuvent être considérés comme des allégories ou des exagérations de la part des personnages. Voilà qui rappelle par certains côtés des textes science-fictifs comme Tertiaire d'Eric Holstein ou Une Fatwa de mousse de tramway de Catherine Dufour (tous deux au sommaire de l'anthologie Retour sur l'Horizon, également chez Denoël, en Lunes d'encre) qui critiquent également la société économique dans laquelle nous vivons en la plaçant dans un futur (très) proche.

     Cependant, pas de quoi s'affoler avec ces questions d'étiquetage : seule l'histoire compte avant tout. Or par sa structure et son ambition, Cleer se veut avant tout un roman-concept, prétexte à une critique des multinationales et de leur ambitieuse volonté d'expansion et de maîtrise. Ce livre plaira sûrement à tout lecteur — de SF ou pas — assez curieux pour ne pas attendre systématiquement une rationalisation du récit, et qui cherche avant tout un roman singulier, original et surtout réussi. Ça tombe bien, Cleer rassemble toutes ces qualités...

Gaëtan DRIESSEN
Première parution : 16/10/2010
nooSFere


     Deux Kloetzer pour le prix d'un, c'est la promotion de rentrée offerte par la collection « Lunes d'encre », avec en prime un habillage impeccable et résolument hype. Roman à quatre mains signé Laurent et Laure Kloetzer (L.L. Kloetzer, donc), Cleer s'impose d'entrée de jeu comme un texte à part, littérairement et physiquement. Le graphisme soigné rend l'objet aussi curieux que désirable, et l'étiquetage « Fantaisie Corporate » le classe parmi les ovnis littéraires. De fait, Cleer se range sans doute plus facilement du côté des transfictions qu'autre chose, la saveur politique en plus. Car même si les Kloetzer s'en défendent et s'abritent derrière une neutralité ironique, Cleer est une interrogation politique sur le monde moderne, traitée comme un texte d'anticipations aux accents fantastiques. A travers les aventures ( ?) de deux employés d'une multinationale tentaculaire qui symbolise à peu près tout ce que le capitalisme tertiaire fait de pire, on contemple par petites touches (cinq nouvelles, en fait 1) un paysage moderne et quasi extraterrestre de l'aliénation voulue. Charlotte Audiberti et Vinh Tran sont jeunes, beaux, intelligents et super efficaces. Ils sont recrutés par la société Cleer pour gérer les situations de crise. Si les Kloetzer baptisent ce service Cohésion Interne, la Gestion de Crise existe bel et bien dans l'organigramme des entreprises d'aujourd'hui. En gros, il s'agit de jouer les interfaces entre la boîte et les médias, de remettre de l'ordre quand il le faut et de savoir se montrer discret quand tout devient gênant. Et ceux qui bossent dans ce service font de l'argent. Beaucoup d'argent. Entités en plastique aux allures de Ken et Barbie, Charlotte et Vinh avancent comme des automates dans un monde parfait, où les écologistes sont des terroristes, où les saboteurs font du social, où les cultures transgéniques sont aussi belles qu'utiles. Les deux agents servent un mode de vie aussi glaçant que totalitaire, sans jamais s'interroger sur le bien fondé de leur action. A l'image de ces scientifiques sympathiques, chevelus et fumeurs de joints qui travaillent pour Matra à la mise au point d'un missile révolutionnaire par guidage laser, Charlotte et Vinh sont tout simplement déconnectés du monde réel et vivent littéralement pour leur entreprise. Si les émotions et le sexe ne sont pas absents de leur existence, ils les relèguent à la marge. Seul comptent le board, les résultats, les meetings, le traitement des données et la neutralisation des problèmes. Le reste, c'est de la morale. Et c'est là où les Kloetzer tapent juste, dans la représentation d'un univers tautologique qui se suffit à lui-même dont la morale (et l'éthique) touche au vide. Ici, ni bien, ni mal. Deux personnages qui font ce qui doit l'être. Et qui le font bien. Le tout dans une ambiance blanche, lumineuse, propre. Flippante, en fait. Impossible de ne pas se souvenir de la dernière phrase de l'indispensable 1984 : « Il aimait Big Brother. »

     Glaçant, effrayant, bien ficelé, Cleer impressionne. Malheureusement, le côté collage de nouvelles lasse sur la longueur. C'est d'ailleurs le seul défaut du roman. Quelques pages sabrées et sans doute un peu moins d'explications auraient encore renforcé cette impression de réalisme magique assez unique. Défaut mineur, tant la lecture de Cleer interroge. Un questionnement renforcé par les étranges passages fantastiques (rêvés ?) dans lesquels s'embourbent les personnages. Magie, prescience, troisième œil ? On n'en saura rien et c'est très bien comme ça. Le livre refermé, le lecteur pense. Le lecteur réfléchit. Et les livres capables d'entraîner ce genre de réactions ne sont pas si nombreux.

Notes :

1. Dont une, « Tea, coffee, me ? », fut publiée dans le n° 48 de Bifrost. [NDRC]


Patrick IMBERT
Première parution : 1/1/2011
dans Bifrost 61
Mise en ligne le : 30/1/2013


 
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