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Cinacittà, mémoires de mon crime atroce

Tommaso PINCIO

Titre original : Cinacittà : memorie del mio delitto eferato, 2008

Traduction de Sarah GUILMAULT
Illustration de Tommaso PINCIO

ASPHALTE
Dépôt légal : juin 2011
322 pages, catégorie / prix : 20 €
ISBN : 978-2-918767-13-8   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     « Il ne faut jamais sous-évaluer l'éventualité d'une apocalypse. »

     II n'y a plus de Romains à Rome depuis qu'une canicule infernale s'est abattue sur la ville. L'arrivée massive des Chinois a transformé la cité éternelle en une Chinatown qui ne vit plus que la nuit, entre pousse-pousse, bordels et fumeries d'opium. Depuis sa cellule, le dernier des Romains tente de de comprendre comment s'est accompli son destin. Avant d'être arrêté pour meurtre, il menait une vie oisive, passée à contempler les danseuses d'un go-go bar en sirotant des bières glacées — jusqu'au jour où il tombe amoureux d'une prostituée chinoise. Un engrenage diabolique va alors se refermer sur lui et le conduire à sa perte.

     Cinacittà nous plonge dans un futur imaginaire pourri par les peurs de notre société et raconte une autre chute de Rome, à travers celle d'un homme.
 
    Critiques    
 
     Rome, victime d'une canicule, a été abandonnée par les Romains. Les Chinois ont pris leur place, transformant la ville qu'on croyait éternelle en une Chinatown grouillant de pousse-pousse. Les derniers Italiens à arpenter la cité doivent cohabiter avec les Asiatiques et composer avec leurs coutumes, leurs gargotes à nouilles et leurs bordels. Un de ces Romains, celui que les journaux ont appelé « L'Homme qui dort avec les cadavres », a été envoyé en prison. Après son arrestation dans sa chambre d'hôtel où il a passé une semaine allongé aux côtés du corps sans vie d'une prostituée, il a en effet été condamné pour meurtre. Depuis sa cellule, il a tout le temps de raconter ses pérégrinations dans une Rome où on ne peut plus compter vivre une dolce vita.

     L'action de Cinacittà, troisième roman traduit en France de l'Italien Tommaso Pincio, et qui paraît aux Éditions Asphalte, se déroule donc dans une Rome bien différente de celle du début du XXIe siècle. Les Chinois l'ont investie et la peuplent d'une activité fiévreuse de la tombée du jour au lever du soleil, lorsque ses rayons ne transforment pas l'air ambiant en fournaise. Les derniers Romains d'origine italienne sont une poignée. Pour tout dire, il semble n'en rester plus que deux, le narrateur et son avocat. Le premier (surnommé Marcello) est l'homme reconnu coupable du meurtre atroce d'une prostituée. Après une courte carrière de galeriste, il a décidé de vivre oisivement et dépense ses économies en bières, en raviolis chinois, en téléchargement de films pornographiques japonais et dans le loyer de sa suite à l'Excelsior. Mais ses ressources financières sont mises à rude épreuve par un contexte économique difficile et par la malhonnêteté apparente des Chinois. Décrite par le personnage principal, Cinacittà apparaît en effet comme une ville peuplée d'êtres retors, cherchant sans arrêt à arnaquer son prochain. Ainsi, Marcello, bien que prétendant apprécier la vie dans cette Rome asiatique, ne rate pas une occasion de dénigrer les Chinois. De ce fait, Cinacittà est un roman imprégné de racisme. On aurait toutefois tort de tirer des conclusions hâtives à son sujet, le « héros » du récit étant volontiers détestable. Loser influençable et naïf, il se laisse porter par les événements, baisse facilement les bras et s'abandonne à ces Chinois qu'il accuse ensuite de l'avoir malmené. Au travers de l'expérience amère que vit son personnage, Tommaso Pincio livre avant tout une image particulière du choc entre deux civilisations. D'un côté la vieille Europe, dont la population supporte les modifications de l'économie mondiale (et l'inflation qui l'accompagne) et a du mal à s'y adapter – ou à résister. De l'autre des hommes et des femmes présentés comme matérialistes, opportunistes, travailleurs, aux capacités d'adaptation inégalables. De cette différence entre une civilisation qui doit se remettre en question et apprendre à réagir plutôt que subir et lâcher du terrain (au sens propre et figuré) et une qui en gagne, du décalage entre deux modes et philosophies de vie naît naturellement une incompréhension menant au ressentiment. Tommaso Pincio, en réalité, ne fait qu'illustrer la réaction simpliste de nos sociétés en période difficile : la désignation de l'étranger comme la cause des problèmes que cette solution de facilité ne résout pas.
     Le dernier roman de Pincio est donc un ouvrage d'anticipation convaincant, qui entraîne le lecteur dans une réflexion intéressante sur l'avenir des pays développés. Le réchauffement climatique y catalyse les effets de la mondialisation, de l'immigration et de l'effondrement de la société européenne moderne. Si cette canicule qui frappe Rome peut sembler exagérée, elle est en réalité tout à fait plausible, rendant le contexte décrit par Tommaso Pincio d'une crédibilité frappante et effrayante.

     L'auteur italien, comme il a l'habitude de le faire, présente son sujet principal au moyen de protagonistes singuliers, développant sa thématique au travers d'une trajectoire humaine atypique. Si Marcello n'apparaît pas spécialement attachant, son histoire s'avère toutefois passionnante. Dès les premières pages du roman, le lecteur est en effet happé par un récit à la première personne, construit sur la base de tergiversations incessantes. Le narrateur ne livre pas directement les indices qui permettront de comprendre si oui ou non il est un assassin. Il use de nombreuses digressions, n'amenant qu'après maintes circonvolutions les éléments clefs de l'intrigue. Même si ces déviations narratives, que Tommaso Pincio réussit à égrener sans jamais décourager ni égarer le lecteur, ralentissent la progression de l’histoire, elles représentent une grande source de plaisir. Permettant de mieux cerner un personnage au destin étonnant, elles comptent également parmi les passages les plus drôles du roman. Car Cinacittà est un livre qui est empreint d'un humour indéniable, bien que parfois grinçant, souvent basé sur l'ironie de situations dont les acteurs perdent tout contrôle. Ici, nous aurons l'honneur de voir Pincio railler le métier de galeriste, décortiquer avec beaucoup de sel les relations entre clients de bordels et prostituées, revisiter avec causticité la fondation de Rome, et cætera.
     Tommaso Pincio surprend à chaque page, faisant plonger petit à petit, mais avec une sensibilité crue, son personnage vers le fond. Le lecteur suit sans difficulté et avec un plaisir certain la déliquescence lente mais irrémédiable d'un homme victime de son époque.

     Cinaccità est donc un roman saisissant, porté par une écriture maîtrisée et construit de manière impeccable. Il met en scène un loser à l'humanité cinglante, présentée dans ce qu'elle a de meilleure et surtout dans ce qu'elle a de pire. Enfin, Tommaso Pincio y aborde un sujet d'actualité ou en passe de le devenir. Autant d'éléments qui permettent de confirmer le talent de l'auteur italien et la place de ce dernier parmi les écrivains de science-fiction européens incontournables.



Stéphane GOURJAULT
Première parution : 26/6/2011 nooSFere


     Une canicule infernale s'est abattue sur Rome ; les Romains de souche ont alors quitté la ville, se réfugiant au nord sous des latitudes plus accueillantes. Les Chinois sont ensuite arrivés en masse, et la société romaine s'est mise à l'heure asiatique. Au milieu de cette agitation, un Romain, le dernier de son espèce, nous raconte son histoire, alors qu'il se trouve en prison, accusé du meurtre d'une prostituée.
     De Tommaso Pincio, on avait pu lire jusqu'ici Un amour d'outremonde, roman où le personnage principal était Kurt Cobain, et Le Silence de l'espace, où Jack Kerouac jouait à l'astronaute. Cette originalité se retrouve dans ce Cinacittà (jeu de mots assez compréhensible sur Cinecittà), où l'auteur se complaît à plaquer le modèle de société chinois sur un environnement et un décor typiquement italiens. S'ensuit une description savoureuse de cette osmose contre-nature (le bordel fréquenté par le narrateur s'appelle bien évidemment la Cité Interdite), peuplée de personnages tous plus azimutés les uns que les autres, comme par exemple l'avocat du protagoniste, qui ne porte que des chemises à motifs voyants. L'ironie se retrouve également dans les propos du narrateur, iconoclastes, racistes envers les Chinois, désabusés, ainsi que dans ses auditions chez les juges (où il s'explique posément, reconnaît ses torts sans reconnaître le meurtre, à la grande stupeur et à la non moins grande fureur de ses interlocuteurs).
     Mais, derrière le sarcasme et l'ironie, Cinacittà, c'est surtout le récit de la déchéance d'un homme, qui va de pair avec celle d'une ville. Au centre de ce tourbillon fatidique : la perte des repères ; plus que ses habitants, Rome a perdu son âme, ses particularités. Et a finalement succombé aux envahisseurs, aux barbares, que Pincio a très justement choisis comme Chinois - — en effet, quel peuple a toujours été, aujourd'hui encore dans certains esprits, synonyme de menace d'invasion, si ce ne sont les Chinois (le fameux péril jaune) ? Des Chinois omniprésents, qui dictent la loi, qui occupent les postes importants... au fond, on se demande si les Romains ont quitté la ville du fait de la canicule, ou bien parce qu'ils pressentaient que les Chinois allaient arriver et qu'ils allaient les supplanter.
     Le narrateur, lui, s'accommode finalement assez bien au début de cette évolution : il se cantonne au rôle sans risque de simple observateur des lieux, à commencer par le bordel Cité Interdite et de la faune qui le peuple. Mais, dans ce monde qui se délite, où il a le redoutable privilège de devenir le dernier Romain à Rome, il ne peut se résoudre à tenir ce rôle de témoin jusqu'au bout : il n'a d'autre choix que d'entamer une spirale d'auto-destruction, dilapidant son argent aux quatre coins de la ville, s'impliquant corps et âme avec une prostituée. Ce parcours fait d'autant plus mal qu'il est assumé : l'homme se rend compte de la situation sans chercher à la corriger. D'observateur, il devient alors peu à peu son propre sujet d'observation, jusqu'à une fin qu'il comprend très rapidement comme inéluctable.
     Roman noir sur la perte des repères, bâti sur des flash-backs entrecoupés de digressions politico-philosophiques, Cinacittà, qu'on conseillera donc chaudement et qui installe définitivement Tommaso Pincio parmi les auteurs italiens les plus prometteurs, se distingue par son ironie mordante, qui n'est rien d'autre que l'humour du désespoir.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 21/8/2011 nooSFere


     Rome, ville ouverte. Un nombre incalculable d'Africains, de Roumains et surtout de Chinois ont remplacé les Italiens, partis vers des terres plus tempérées au Nord. Ils grouillent dans les rues et les avenues immortalisées par Fellini, colonisant peu à peu ces lieux mythiques. Des théories de pousse-pousse, de pékinois en maillot de corps, insensibles à la chaleur de la canicule permanente, tirent et poussent leur fardeau dans les odeurs de cuisson de pâtes de soja, sous les néons criards des enseignes couvertes d'idéogrammes. On pourrait croire cette vision issue des cauchemars d'un esprit fiévreux et paranoïaque. Et pourtant, telle est désormais la réalité dans la ville éternelle.

     « La réalité n'est rien d'autre qu'une déformation mentale, un espèce de malentendu collectif. »

     On l'appellera Marcello. Dernier Romain de naissance à habiter la cité, il nous livre sa confession, il nous confie sa vérité. Des mots et des mots, vides de sens pour tout autre que lui. Car aux yeux de tous, il est un monstre : « l'homme qui dort avec les cadavres ». Présumé coupable d'un crime atroce. Meurtrier d'une prostituée chinoise. Pourtant, en son for intérieur, il sait que les apparences sont trompeuses.

     « La vérité, c'est que personne ne veut comprendre personne. Tout le monde voudrait être compris, et c'est à ça que se limite le désir de compréhension des gens. »

     Avec Cinacitta, mémoire de mon crime atroce, les éditions Asphalte — tout juste un an au compteur — proposent un roman inclassable, à l'atmosphère déroutante, dont le propos oscille sans cesse entre drame et satire. On y suit le cheminement intérieur d'un artiste raté, ex-galeriste, vivant de ses rentes de chômeur dans une Rome devenue asiatique. Spectateur de la décadence de l'Urbs, du moins à ses yeux, conquise sans coup férir par de nouveaux barbares, il nous convie également au spectacle de sa déchéance. Narrateur de sa propre histoire et par conséquence faux candide, Marcello tente de reconstituer l'itinéraire menant à son crime supposé. Un cheminement entaché de jugements caustiques, de préjugés racistes, de digressions bavardes et d'états d'âme navrants. Il nous emmène dans les méandres de sa mémoire, au cœur des ténèbres de sa psyché tourmentée.

     Si dans les précédents romans parus dans l'Hexagone les personnages principaux de Tommaso Pincio étaient des êtres vivants, Kurt Cobain dans Un amour d'outremonde (Denoël « Lunes d'encre ») et Jack Kerouac dans Le Silence de l'espace (Folio « SF »), ici Rome occupe incontestablement le devant de la scène. La capitale italienne apparaît transfigurée par la canicule et l'invasion chinoise, en proie à une mutation contre-nature aux yeux de Marcello, et cette vision provoque chez lui fascination et répulsion. Pour le lecteur, il s'agit plutôt d'une immersion en terre étrangère et pourtant familière, dont l'atmosphère baroque souligne la chute inéluctable de Marcello. Peu à peu, la cité romaine s'impose comme un acteur majeur de l'intrigue, emplissant de sa présence le vide de l'existence du narrateur et faisant paraître encore plus piteuses sa chute.

     Comme de coutume avec l'auteur italien, fiction et réalité contemporaine entrent en résonance, l'une nourrissant l'autre. Pincio convoque la Rome de Fellini, du moins son souvenir, lui faisant supporter le choc de la mondialisation et de ses effets. Dans une ambiance fin du monde très cinématographique, entre Wong Kar-Wai et David Lynch, Marcello erre dans la ville, habillé en dandy, entre sa chambre d'hôtel à deux pas de la fontaine de Trevi, et la Cité interdite, le bar à bières et à prostituées où il a ses habitudes. Comme dans La Dolce vita, il se voit offrir plusieurs choix, mais il préfère laisser couler, fier de son oisiveté et de son manque d'intérêt pour l'avenir.

     Bref, on est troublé par la banale humanité, empreinte d'une ironie désespérée, du personnage de Marcello. On est envoûté par l'ambiance immersive et impressionné par la construction impeccable de l'intrigue. « D'abord petit à petit, puis d'un seul coup », Tommaso Pincio réussit à nous piéger avec sa dangereuse vision. Après le flop d'Un amour d'outremonde, espérons que le lectorat ne manquera pas une nouvelle fois le rendez-vous.

Laurent LELEU
Première parution : 1/10/2011 dans Bifrost 64
Mise en ligne le : 24/2/2013


 

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