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Descendre en marche

Jeff NOON

Titre original : Falling Out of Cars, 2002

Traduction de Marie SURGERS
Illustration de Corinne BILLON

La VOLTE  n° (29)
Dépôt légal : octobre 2012
320 pages, catégorie / prix : 22 €
ISBN : 978-2-917157-22-0   



    Quatrième de couverture    
Si vous lisez cette phrase,
c'est que vous êtes en vie.

Photos,
livres.
panneaux,
musique,
plus rien n'a de sens.

Le bruit ronge tous les signaux.

Ils sont quatre, chargés de Lucidité, la drogue miracle,
quatre inconnus réunis par le hasard,
sillonnant l'Angleterre malade en quête d'indices,
dans une voiture mourante.

Parmi eux, Marlène
rassemble jour après jour des fragments
de réalité dans son journal.

Réalité qui se dérobe, aux reflets trompeurs et redoutés.

Jeff Noon est né en 1957.
Cet auteur, culte en Angleterre,
notamment pour Vurt,
construit une œuvre singulière
alliant expériences littéraires et incursions
dans les territoires de l'imaginaire.
Il joue avec les perceptions, brouille les sens,
et nous attire de l'autre côté du miroir,
 
    Critiques    
     De cet auteur britannique culte dans son pays, la quatrième de couverture nous dit qu’il « construit une œuvre singulière, alliant expériences littéraires et incursions dans les territoires imaginaires ». Faisant part il y a peu de mon intérêt pour « Descendre en marche », quelqu’un a cru bon de signaler que pour qu’on l’apprécie, il faudrait qu’il soit traduit... Certes, ce roman n’est ni linéaire ni démonstratif, mais il plonge le lecteur bienveillant dans un univers unique, riche même si délabré. Et la langue est à l’image de son propos : libre et novatrice.
     Marlene la narratrice est une ancienne journaliste. Elle écrit dans des cahiers, pour ne pas oublier. Non comme un simple exercice de mémoire, comme on tiendrait un journal au jour le jour, mais parce que la mémoire s’enfuit, sa mémoire, celle des autres. La population, on le comprend peu à peu, est malade, malade de trop de bruit, de trop d’information. Les êtres sont atteints tout comme le réseau. La Lucidité, dite Lucy (In The Sky ?), poudre dorée, est le seul remède. Marlene en possède dans une valise.
     Elle fait route avec Peacock, tueur en cavale, et Henderson sa compagne ; ils prennent en stop une adolescente. Leur mission, confiée par un mystérieux Kingsley : récupérer des morceaux de miroir. Alors même que les miroirs sont bannis car ils absorbent les reflets. A bord de leur véhicule, ils tournent autour de Londres, rencontrent des gens étranges dans des lieux improbables. Comme ce musée qui renferme en son dernier étage quantité de livres dont les mots s’effacent au fur et à mesure qu’on les lit. Bientôt, il n’y aura plus de mots, plus de livres. C’est pourquoi Marlene écrit...
     On ne connaîtra pas les tenants et aboutissants de ce mal qui ronge la planète : le propos en moins scientifique qu’onirique, donnant à voir les symptômes plutôt que les causes, au premier rang desquels une perception déformée de la réalité. De fait, Marlene malade ne nous transmet qu’une part de ce qui l’entoure, par fragments alternant souvenirs de sa fille malade puis décédée de la maladie, et étapes jalonnant ce road novel déstabilisant.
     Qui dit identité fragmentée dit Philip K. Dick ; qui dit miroir (joli miroir...) dit Lewis Carroll : entre ces deux références, Jeff Noon trace un territoire halluciné et mélancolique où tout le monde ne trouvera pas sa place par manque de repères. Cette lente chute de l’intelligible a des accents d’un Edgar Poe moderne qui verrait s’effondrer le monde tangible autour de lui. Il n’est plus temps de fuir le bruit du monde puisque le monde est bruit. La fin du monde par la ruine progressive de l’entendement, voilà qui est bien plus angoissant qu’une épidémie de zombies.

Sandrine BRUGOT MAILLARD
Première parution : 26/1/2013 Mes Imaginaires
Mise en ligne le : 27/1/2013


 
     Descendre en marche est le cinquième livre de Jeff Noon publié par La Volte ; à la différence des précédents, toutefois, ce roman datant déjà d'une dizaine d'années n'est en rien lié au Vurt. Il s'agit cette fois d'une sorte de road novel post-apocalyptique (à vrai dire, on a un peu l'impression, sur ces autoroutes désertes, d'être dans un film de zombies sans zombies...), très éloigné des délires vaguement cyberpunks de Vurt, Pollen, Pixel Juice et NymphoRmation. Autant prévenir d'emblée les amateurs, donc : ils ne s'y retrouveront pas forcément. Car s'il est des éléments qui confirment bien que nous sommes en présence d'un roman de Jeff Noon — et notamment sa traditionnelle obsession pour Lewis Carroll, en l'occurrence ici, comme de juste, De l'autre côté du miroir — , la tonalité d'ensemble est très différente : rien de joyeusement barré et jubilatoire ; cette fois, Noon fait dans le noir, le douloureux, le mélancolique, et son style est beaucoup plus épuré que d'habitude, s'il a toujours quelque chose de déjanté.
     L'Angleterre est sous le coup d'une terrible maladie de l'information. Le bruit vient perturber les signaux, quels qu'ils soient, rendant bon nombre d'objets ou de procédés inutilisables — ainsi les livres, les photographies, la musique, etc. On a l'impression d'objets qui deviennent fous ; mais ce sont bien les perceptions des malades qui sont ainsi faussées, et ce sont eux qui en viennent progressivement à sombrer dans l'aliénation la plus totale ; pour éviter ce triste sort, si c'est seulement possible, une seule solution : absorber régulièrement, et « tout en douceur », des comprimés d'une drogue appelée Lucidité (Lucy pour les intimes)...
     L'héroïne et narratrice du roman, Marlene, a perdu sa fille Angela du fait de la maladie. Cette ancienne journaliste continue, contre vents et marées, à prendre des notes éparses sur les événements qu'elle est amenée à vivre, en compagnie de l'ex-soldat et petite frappe Peacock, de la colérique Henderson, et de la jeune auto-stoppeuse Tupelo. Ce quatuor roule à travers l'Angleterre désolée, plus ou moins au hasard en apparence. Mais il a en fait une mission à remplir, confiée par le mystérieux Kingsley : retrouver aux quatre coins du pays des fragments de miroirs — le miroir étant le symbole même de la perturbation de l'information — qui sont supposés, une fois rassemblés, offrir de quoi vaincre l'épidémie. Une quête passablement fantaisiste, donc, et hautement symbolique.
     Mais ne nous y trompons pas : celle-ci relève à bien des égards du « McGuffin » (de même que la dimension vaguement paranoïaque du roman, avec cette mystérieuse limousine qui semble suivre nos héros). Ce qui intéresse vraiment Jeff Noon — et le lecteur — dans Descendre en marche, c'est bien de capter — si l'on ose dire — les impressions d'une personne qui, emportée par un deuil douloureux, devient folle... et en a en partie conscience. La perte de repères ne se contente pas de constituer le quotidien de Marlene et de ses compagnons, mais imprègne littéralement le texte, lui aussi en forme de miroir éclaté (d'où la couverture — très jolie, une fois de plus). Aussi l'interrogation sous-jacente sur la nature de la réalité et la perception que l'on en a (on pense tout naturellement à Philip K. Dick et Christopher Priest) est-elle ici tant une question de fond que de forme. Une forme parfois hermétique — le roman, pour être plus épuré et moins baroque que les précédentes parutions de Noon à La Volte, n'en est certainement pas pour autant plus « facile », et demande un apprentissage — , mais toujours pertinente, et qui contient quelques très beaux moments (ainsi de la scène du musée des choses fragiles, brève mais absolument superbe).
     Au-delà, le roman porte sans doute en lui la réflexion (eh eh) désabusée d'un auteur sur sa propre production : Marlene s'interroge régulièrement sur ce qui la motive à écrire, et il y a ce passage aussi édifiant que troublant où, dans une bibliothèque, Tupelo et elle font, avec la prudence que leur intime le surveillant, l'expérience de livres dont les mots disparaissent une fois lus... On est bien loin, ici, de l'enthousiasme débordant des œuvres précédemment citées ; le ton est grave, dépressif, douloureux...
     Impression renforcée par la récurrence du thème du deuil, nécessairement impossible ; la présence d'Angela, insidieuse, se fait toujours ressentir ; elle est à la fois, pour Marlene, incitation à poursuivre son chemin et rappel cruel de la vanité de sa quête. Et Marlene de vouloir à son tour passer de l'autre côté du miroir — le texte de Carroll est régulièrement évoqué, et même complété, au-delà des sempiternelles et improbables parties d'échecs de Tupelo — , là où rien n'a jamais été supposé faire sens. Tentation de vouloir tout laisser tomber. De descendre en marche...
     Avec ce nouvel opus, la Volte nous offre la possibilité d'envisager l'excellent Jeff Noon d'un œil différent. Et si Descendre en marche n'est probablement pas aussi bluffant que Pollen ou Pixel Juice, s'il n'a rien en commun avec leur hystérie communicative, il reste à n'en pas douter une réussite dans son genre ; un roman dur, troublant, qui laisse un brin perplexe sur le moment comme à l'arrivée, mais riche en images fortes et interrogations... lucides, qui hanteront le lecteur un bon moment. Et n'oubliez pas : « Si vous lisez cette phrase, c'est que vous êtes en vie. »

Bertrand BONNET
Première parution : 1/1/2013 dans Bifrost 69
Mise en ligne le : 14/12/2017


 

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