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Le Nuisible

Serge BRUSSOLO



Illustration de Philippe GUEROULT

DENOËL (Paris, France), coll. Sueurs froides n° 12
Dépôt légal : novembre 1982
192 pages, catégorie / prix : 34 FF
ISBN : 2-207-22828-2   
Genre : Hors Genre



    Quatrième de couverture    
     Un éditeur reçoit le premier chapitre d'un roman anonyme racontant un épisode peu glorieux de sa vie intime. D'autres chapitres vont suivre, apportant autant de révélations douloureuses sur sa femme et son meilleur ami. Mais le jeu devient d'une grande perversité le jour où le mystérieux « romancier » propose à sa victime d'écrire elle-même son propre futur ! Qui manie la plume du « corbeau » et dans quel but ?
     Jeune vedette de la science-fiction, domaine qui lui a valu, dès ses débuts, trois grands prix, Serge Brussolo fait une entrée brillante dans la littérature policière.
 
    Critiques    
     [Critique des 4 romans suivants :
     Le nuisible (Denoël, « Sueurs Froides »)
     Portrait du diable en chapeau melon (Denoël, « Présence du futur » n° 348)
     Traque la mort (Lattès, « Titre SF » n° 60)
     Les mangeurs de murailles (Fleuve Noir « Anticipation » n° 1183)
note nooSFere]


     Dans Le nuisible, on lit, cernés par des guillemets, les mots « cérémonial névrotique ». Ce terme pourrait servir à définir l'œuvre entière de Brussolo : « Des phobies enfantines débordaient la digue de ses certitudes d'adulte » (même roman, p. 14). Ces phobies, c est vrai qu'elles débordent : il n'y aurait qu'à cerner les hantises de l'auteur — la peur du noir, de l'enfermement, de la pourriture organique (« La peur du tétanos, des maladies qu'on attrape en caressant les bêtes, les microbes convoyés par les baisers des étrangers », même roman, même page), et l'insistance à décrire des fonctions peu nobles (déféquer, uriner, vomir...), pour faire de Brussolo le portrait d'un psychotique type.
     Seulement peu importe la question : d'où viennent ces images ? L'important est qu'elles sont là, qu'elles nourrissent l'œuvre, qu'elles en soient le matériau de base. Brussolo, c'est un fabricant d'images, qui toujours nous étonnent. Et c'est bien l'aspect le plus frappant de son très grand talent, de sa très forte personnalité, que, partant des sanies, il parvienne à l'or. Son don de visualisation est frappant, et convoque naturellement des équivalences plastiques — de Jérôme Bosch à Bilal, qui eux aussi transforment le laid en beau.
     (... « une femme naufragée, cramponnée à un radeau de valises, dérivait sur une mer d'encre rouge elle-même tour à tour bue et urinée par une armée de noyés aux ventres distendus. Des vols d'enclumes traversaient les façades d'une ville blâme comme la mort étrange chevrotine tirée par un fusil géant couché sur la ligne d'horizon » : Portrait du diable, p. 52).
     En fait, tout l'art de Brussolo est celui de l'accumulation — une trame hasardeuse étant bourrée jusqu'à la gueule d'incidentes qui lui donnent son épaisseur. Les romans de Brussolo : des cubes vides au départ, qui peu à peu, au fil des pages, s'emplissent jusqu'à craquer d'un magma chatoyant de pourriture proliférante. L'impression d'étouffement est d'autant plus perceptible que les récits sont bouclés sur eux-mêmes, aussi bien spatialement que temporellement : dans Portrait du diable, il s'agit d'une prison où sont enfermés des mutants génétiques qui ne peuvent avoir aucune conscience de l'extérieur ; dans Traque-la-mort, l'enfermement est double (une planète désertique, et sur cette planète de gigantesques cités mobiles) ; dans Les mangeurs de murailles, une unique cité de la fin des temps, cloisonnée intérieurement en niveaux imperméables ; dans Le nuisible, le passé qui revient en boucle pour piéger un personnage (ici l'on passe du spatial au temporel ; et Brussolo, de par la nature même de son ouvrage, un « polar », est pour la première fois obligé d'adopter une structure plus serrée, qui fait du Nuisible provisoirement son chef-d'œuvre).
     Il n'est alors pas étonnant que, tassés sur eux-mêmes dans un environnement, sans issue, personnages et décors soient peu à peu touchés par la dégénérescence, qui atteint son summum dans Traque-la-mort avec la présence de l'insecte parasite enkysté dans la peau de la Princesse : « Alors la vie du malade se changeait en un long calvaire, car l'insecte — coprophage de nature — avait le pouvoir de transmettre ses exigences alimentaires à sa victime (...) Ann avait commencé à se nourrir de ses propres excréments, à boire son urine dans le secret de ses appartements, cachant son mal comme la plus ignoble des tares. Puis les exigences de la bête s'étaient faites sentir avec plus de vivacité encore, et elle avait appris à s'agenouiller au beau milieu d'une promenade pour avaler les déjections d'un chien, à laper à même le bitume le pissat des animaux domestiques. » (p. 65 et 66). Difficilement supportable ? Peut-être parce que l'écriture de Brussolo (et c'est le seul reproche, mince, qu'on puisse lui faire) n'est peut-être pas encore tout à fait au niveau de ses visions. Mais quand même ! Quand son goût de l'autodestruction, de l'auto dévoration lui fait oublier toute prudence, toute logique, quel régal : « Et surtout, surtout, le gâteau-fantôme auquel personne n'avait jamais su résister. Une seule bouchée, une seule, suffisait à vous transformer en pain d'épices, et vous finissiez dévoré par les autres gosses qui vous arrachaient un bras, une jambe, pour y mordre à belles dents, indifférents aux hurlements muets proférés par votre bouche dessinée d'un trait de sucre souriant. » (Portrait du diable, p. 56).
     Les romans de Brussolo ? Des cauchemars d'enfant dans le noir, les rêves morbides d'un gosse qui a tellement peur qu'il en fait pipi au lit. Il faudrait qu'il se mette à écrire véritablement pour les mômes — sans se censurer, évidemment. Penses-y, Serge.


Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/1/1983 dans Fiction 336
Mise en ligne le : 1/6/2006


 
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