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Les Œufs fatidiques

Mikhaïl BOULGAKOV

Titre original : Rokovye âjca, 1925
Traduction de François CORNILLOT & Yves HAMANT & Alain PRECHAC
Illustration de (non mentionné)

MARABOUT - GÉRARD , coll. Bibliothèque Marabout - Science fiction n° 452
Dépôt légal : 1973
Recueil de nouvelles, 192 pages, catégorie / prix : 1
ISBN : néant
Format : 11,5 x 18,0 cm
Genre : Science-Fiction

On trouve mention de l'année (1973) en page 182. Catalogue des titres jusqu'au 449 (SF).


Autres éditions

Sous le titre Les Œufs du destin   GALLIMARD, 2003

Quatrième de couverture
Les grandes découvertes, on le sait, sont toujours fortuites et celle que fit l'aimable Persikov le soir du 16 avril 1928 n'échappe assurément pas à la règle... Seulement qui aurait pu prévoir qu'un minuscule rayon rouge apparu dans la lentille d'un microscope allait déclencher une épouvantable catastrophe et que des oeufs de poule on ne plus vulgaires allaient engendrer des grenouilles et des serpents monstrueux ? Qui ? Dans la société soviètique des années vingt, seule la réalité peut dépasser la fiction...
Sommaire
Afficher les différentes éditions des textes
1 - Les Oeufs fatidiques, pages 7 à 102, roman, trad. François CORNILLOT & Alain PRECHAC
2 - Diablerie, pages 105 à 149, nouvelle, trad. Yves HAMANT
3 - La Commune ouvrière Elpite n° 13, pages 153 à 163, nouvelle, trad. Yves HAMANT
4 - Les Aventures de Tchitihkov, pages 167 à 182, nouvelle, trad. Yves HAMANT
Critiques
 
     Critique des 3 romans suivnats :
     LES ŒUFS FATIDIQUES par Mikhail Boulgakov
     L'ENVOL DE LA LOCOMOTIVE SACREE par Richard A. Lupoff
     APRES LA DEGLINGUE par Ron Goulart

     Boulgakov est une voix persifleuse qui semble avoir usé jusqu'à son dernier souffle à vitupérer contre le régime soviétique qu'il exécrait. Mais cette voix a de l'humour entre les dents, et c'est grâce à cet humour que l'écrivain, mort en 1940, vaut d'être exhumé aujourd'hui, alors que forcément son « message », ou disons tout simplement ses rancœurs, ont beaucoup perdu de leur intérêt, de leur actualité, de leur virulence, même si quelques échos peuvent encore nous toucher. Les œufs fatidiques, écrit en 1924 et primitivement publié chez nous en feuilleton dans Le Monde, puis aux éditions de l'Age de l'Homme à Lausanne, nous revient maintenant grâce à Marabout ; c'est un court roman (cent pages) qui est tout à fait dans la ligne de Cœur de chien (voir Fiction 233), ou inversement, puisqu'il a en réalité été écrit un an plus tôt.
     Le personnage central en est le professeur Persikov (« Lapêche » en français, nous enseigne obligeamment !e traducteur), qui est directeur de l'Institut Zoologique de Moscou en 1928, l'auteur ayant pris la précaution d'opérer une anticipation de quatre années. Persikov, dont la seule préoccupation dans la vie est l'étude des ophidiens et des reptiles (qui lui ont valu la haine de son épouse partie avec un ténor quelque temps auparavant), met au point par hasard un « rayon de la vie » qui attire sur lui toutes sortes de tracasseries administratives, policières, publicitaires, jusqu'au jour où on lui enlève carrément ses appareils encore expérimentaux pour en faire don au sovkhoze modèle « Le Rayon Rouge », qui en a besoin pour traiter des œufs, après qu'une déplorable épidémie de choléra des poules a dépeuplé les poulaillers soviétiques. Malheureusement, les œufs traités ne sont pas d'innocents œufs de gallinacés, mais des œufs de serpents et de crapauds égarés hors du chemin de l'institut Zoologique... Il résulte de l'expérience une monstrueuse éclosion de reptiles et de batraciens géants qui sèment la panique dans la campagne, avant que les neiges hivernales aient raison de cette invasion aussi radicalement que des armées napoléoniennes. Mais le pauvre Persikov, tenu pour responsable, est écharpé par la foule...
     La structure du récit est extrêmement simple : une expérience tourne à la catastrophe et tout redevient comme avant. Ne serait-il pas possible de voir là une métaphore de la situation russe ? L'expérience de la Révolution prolétarienne a tourné à la catastrophe (dixit Boulgakov) et tout va redevenir comme avant (espère-t-il). Cette interprétation vaut ce qu'elle vaut, mais le fait que Cœur de chien soit bâti sur le même schéma pousserait à la prendre en considération. Quant à prendre comme médiateur un savant distrait et plutôt grotesque dans les deux cas (ici un zoologue, là un chirurgien), cela tendrait à renforcer ce point de vue, le « savant » étant assimilé à une sorte d'apprenti sorcier ayant déchaîné des forces néfastes qui se retournent contre lui — de mêmes que la Révolution s'est retournée contre le peuple.
     Les trois nouvelles publiées à la suite des Œufs fatidiques imposent plus encore l'image d'un homme pour qui le nouveau régime représente vraiment un cauchemar interminable. Si on peut passer rapidement sur Les aventures de Tchitchikov, parodie d'un Gogol contemporanéisé, Diablerie et La commune ouvrière Elpite n° 5 se présentent effectivement comme des récits oniriques. Ils en ont la coloration hagarde, le rythme précipité, les ellipses, une sorte d'illogisme formel. Dans le premier, les avatars administratifs du secrétaire Korotkov poursuivi dans les labyrinthes de plusieurs administrations tentaculaires par le « directeur Caleçonnière », homme épouvantable et doué d'ubiquité, sont l'occasion d'une satire de la bureaucratie qui peut faire penser à du Sternberg en ses meilleurs moments, et la nouvelle possède en outre une fin (très littéralement une chute, le protagoniste, écœuré, se précipitant dans le vide du faîte d'une bâtisse) rappelant la conclusion du beau récit de Boris Vian Le rappel (« Et sa tête fît une méduse rouge sur l'asphalte de la cinquième avenue », qui devient chez Boulgakov : « Puis un soleil de sang éclata dans sa tête et il ne vit plus rien du tout »).
     Quant à La commune ouvrière..., nouvelle la plus ramassée mais aussi la plus réussie, elle semblerait manifester de l'impossible alliance de l'Ancien et du Nouveau, puisque ladite commune, installée dans un hôtel particulier de la bourgeoisie tsariste, est toujours dirigée par un majordome de l'ancien régime. Hélas, un incendie détruit ce fragile équilibre, le passé et le présent sont à tout jamais inconciliables... C'est dans ce texte d'une dizaine de pages que Boulgakov se découvre le plus et, paradoxalement, nous apparaît comme le plus ambigu. Car, s'il n'est pas tendre pour les nouveaux habitants de l'hôtel Elpite (« un populo inouï apparut dans les soixante-quinze appartements »), qui ont d'ailleurs une piètre opinion d'eux-mêmes (« Nous ne sommes que des brutes ignares. On a besoin d'être éduqués, bêtes que nous sommes »), comment croire qu'il porte une véritable sympathie aux anciens :
     « Un fabricant de bacchanales (avec prises de vues au magnésium), des femmes bien nourries, toutes dorées, une basse soliste phénoménale de renommée internationale, et puis un général, et puis... Et du menu fretin : des avocats en jaquette, des médecins avorteurs...
     C'était une grande époque...
     Et s'il ne resta rien : sic transit gloria mundi ! » (p. 155)
     C'est sur cette image qu'il faut en rester, je crois, pour être à l'écoute de Boulgakov, dont il est difficile de comprendre aujourd'hui les sentiments et motivations exacts. Humoriste plus pittoresque que vraiment féroce, il était peut-être de ces gens dont les textes sont plus noirs que les pensées, à moins qu'il ne fît tout simplement partie de ces êtres qui sont toujours mal dans leur peau, où qu'ils se trouvent. Dans un cas comme dans l'autre, seul le résultat compte, et il est plutôt réjouissant.

     On peut être tenté, malgré l'acrobatie que cela suppose, de sauter quarante ans et de parcourir la moitié de la circonférence terrestre pour comparer Boulgakov aux auteurs satiriques américains contemporains, en l'espèce de Richard A. Lupoff et Ron Goulart, dont les deux livres OPTAlisés, L'envol de la Locomotive Sacrée et Après la déglingue, sont des exemples typiques de SF à l'heure de l'humour. Voilà deux ouvrages qu'il serait tout à fait impossible de raconter ou de résumer, étant donné que leur structure dramatique est des plus lâches (« Oh, Seigneur ! pourquoi n'écrivent-ils plus de ces bons vieux romans carrés qu'on écrivait autrefois ? » note Lupoff en nous clignant de l'œil) et qu'ils ne sont constitués que d'un semis d'anecdotes fort stéréotypées (poursuites, enquêtes, enlèvements, bagarres) se déroulant dans des décors tout aussi stéréotypés (avions, boîtes de nuit, villes en ruines) et contenant le dosage habituel d'ingrédients inhérents à notre vision du proche futur : pollution, attaque chinoise en Californie, espionnage à tous les niveaux, usage courant de la drogue, ultra-violence institutionnalisée, sexe en action perpétuelle, etc.
     En fait, autant le Russe s'attaquait à un régime précis dans la droite ligne de récits rigides, autant les deux Américains mordillent un « état de fait » en miettes, dans les éclats brisés de récits qui n'ont ni queue ni tête, qui sont aussi fous que le monde qu'ils sont censés explorer. Que Lupoff table sur le détournement d'un Boeing où a pris place le groupe musical de la Locomotive Sacrée et leur unique groupie, que Goulart lance sur les traces des Tombeuses de Lady Day (un super M.L.F.) un enquêteur du Bureau des Enquêtes Confidentielles, cela revient exactement au même. Seule compte la manière d'agencer ces non-récits, qui se résolvent à l'étalage de quelques joyeusetés sur fond d'apocalypse quotidien : si le roman de Goulard se situe « après la déglingue » — mais laquelle ? — celui de Lupoff se termine au contraire par le grand flash, l'ultime crac-boum-hue, la Terre, déglinguée par le choc du lancement de deux fusées vers Mars, se crevassant, se fragmentant jusqu'à disparaître dans le néant...
     Mais est-ce que tout cela nous apprend quelque chose, est-ce que cela est drôle ? Le jury, réduit en l'occurrence au seul Ebstein, répond par la négative aux deux questions : ces deux ouvrages, qui pourraient passer pour des pastiches de Spinrad ou de Brunner, ne nous apprennent rien car ils sont immensément inférieurs aux modèles de référence. Mieux vaudrait alors relire Tous à Zanzibar et Jack Barron. Et, ce qui est plus grave, ils ne sont drôles que par intermittence. J'ajoute que cette médiocrité générale est tout de même nettement favorable à Lupoff, qui a un talent bien à lui pour intervenir dans le récit et prendre à partie ses lecteurs (« Vous ne saviez pas que vous aviez entre les mains un bouquin cochon, donc digne de toute votre attention »), ce qui met une pincée de sel dans le brouet. Par contre Goulart, auteur « humoristique » classique (les guillemets sont d'importance), dont on a lu autrefois des textes peu mémorables dans Fiction, n'a pas été capable de pondre autre chose qu'une jamesbonderie vaguement futuriste...
     Cet esquintage sans beaucoup de nuances est heureusement rattrapé, annulé — et c'est cela qui compte, ben voyons ! — par les deux splendides novæ (15 à 19 sur 20, s'il vous plaît...) que les lecteurs de Galaxie, dans leur florilège stellaire, ont accordé à ces deux enfants chéris. Je me sens, je l'avoue, tout petit et considérablement dépassé... Il ne me reste plus qu'à me raccrocher, comme à une bouée, à la prose de Dorémieux alias Bertrand, qui a écrit (Fiction 236) que le Lupoff « est strictement réservé aux lecteurs tarés, débiles et défoncés ». Ouf ! Je me tâte, je consulte la liste de mes diplômes, je respire : je ne suis ni taré, ni débile, ni défoncé — ce qui constitue peut-être une tare, d'ailleurs, mais on fait avec ce qu'on est. Et je conclue ainsi : à une époque tarée, débile et défoncée correspondent des bouquins tarés, débiles et défoncés. Tout est rentré dans l'ordre. C'est beau, la dialectique.
 

Jean-Patrick EBSTEIN
Première parution : 1/2/1974 dans Fiction 242
Mise en ligne le : 8/11/2015


 
     Critique tirée de la rubrique « Diagonales » signée par Alain Dorémieux
     En Occident, n'importe quel auteur soviétique est bon à publier, pourvu qu'il « conteste » (c'est tellement meilleur, comme argument de vente). Dans les bons cas, ça nous vaut un Soljenitsyne ; dans les moins bons, un Boulgakov. Ce dernier, mort en 1940, était un farouche opposant au régime communiste, dont il a dénoncé les travers bureaucratiques, policiers et autres dans des fables satiriques où la satire est maniée à coups de marteau. Son roman Cœur de chien a été critiqué dans Fiction n° 233. Sur un vague canevas de science-fiction, c'était un prétexte à diverses charges dont le grossissement caricatural tombait à plat. Même topo pour les quatre récits de ce recueil, dont l'humour grinçant laisse de plomb. A noter en outre que Boulgakov écrivait ces textes dans les années vingt, ce qui désamorce pas mal ses attaques. « Un des grands chefs-d'œuvre de la science-fiction russe », annonce fièrement et péremptoirement l'éditeur sur la couverture. Eh, les mecs, faut pas pousser.

Alain DORÉMIEUX
Première parution : 1/1/1974 dans Fiction 241
Mise en ligne le : 15/11/2015

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