Site clair (Changer
 
  Critiques  
 
  Livres  
 
  Intervenants  
 
  Prix littéraires  
 
  Adaptations  
    Fiche livre     Connexion adhérent
Territoires de l'inquiétude

ANTHOLOGIE

Textes réunis par Alain DORÉMIEUX




CASTERMAN , coll. Autres temps, autres mondes - Anthologies
Dépôt légal : août 1972
342 pages
ISBN : néant
Format : 13,5 x 20,5 cm  
Genre : Fantastique



    Quatrième de couverture    
     Les récits qui figurent dans ce recueil se rattachent pratiquement tous à ce qu'on peut appeler la terreur. Mais il est question ici d'une terreur moderne, aussi éloignée de la tradition du fantastique que de celle de l'épouvante. Le fantastique repose sur la surnature ; or, aucun des textes de cette anthologie ne s'appuie sur un ressort surnaturel. Quant à l'épouvante, elle met en jeu des monstres matériels, des terreurs concrètes ; et (à un seule exception près) il n'existe aucun effet de ce genre dans les récits qui sont ici choisis.
     Le but recherché était donc, tout en se tenant à l'abri de ces deux grandes zones d'influence que sont le fantastique et l'épouvante, de rassembler des récits qui n'en soient pas moins inquiétants (parfois jusqu'au malaise), horrifiants (mais seulement dans leurs sous-entendus), bref des oeuvres appartenant bien au courant de la littérature de l'irréel mais se situant chaque fois dans un domaine en retrait.
     Que trouvera-t-on dans ces pages ? Exclusivement des histoires de facture moderne, dues à des auteurs qui presque tous, à des degrés divers, ont pratiqué la science-fiction, et qui ont ici laissé s'exprimer librement leur imagination, en la dirigeant hors des sentiers battus. Ce sont là des récits qui, à des niveaux différents, sont tous basés sur l'aliénation, ce qui a permis de les regrouper en trois parties, correspondant à trois échelons psychanalytiques. Dans la première, l'individu est agressé par la réalité quotidienne, qui engendre les monstres auxquels il est en butte. Dans la deuxième, l'individu se coupe du monde extérieur et se retranche dans ses fantasmes transmués en réalité. Dans la troisième enfin, l'univers tout entier bascule en prenant les couleurs du délire hallucinatoire.
     Cette anthologie en marge représente une étape dans la vie de cette collection. Elle marque une transition entre les précédents recueils, axés en grande partie sur le passé et fondés sur des recettes éprouvées, et les prochains qui tenteront de cerner d'aussi près que possible, dans leur perpétuel jaillissement, ces genres littéraires en constante évolution que sont la science-fiction et l'insolite modernes.

    Sommaire    
1 - Alain DORÉMIEUX, Préface, pages 11 à 13, Préface
2 - ANONYME, Notice sur les auteurs, pages 15 à 19, Dictionnaire d'auteurs
3 - Richard MATHESON, Premier anniversaire (First Anniversary), pages 23 à 32, trad. Alain DORÉMIEUX
4 - Calvin TOMKINS, Virginia (Virginia), pages 33 à 41, trad. Alain DORÉMIEUX
5 - Richard MATHESON, Le Langage des mains (Finger Prints), pages 43 à 51, trad. Alain DORÉMIEUX
6 - Robert LOWRY, La Conspiration (The conspiracy), pages 53 à 62, trad. Alain DORÉMIEUX
7 - Richard MATHESON, Le Distributeur (The Distributor), pages 63 à 84, trad. Alain DORÉMIEUX
8 - James Graham BALLARD, Identification (The Recognition), pages 85 à 98, trad. Alain DORÉMIEUX
9 - Theodore STURGEON, Parcelle brillante (Bright Segment), pages 99 à 129, trad. Alain DORÉMIEUX
10 - Peter PHILLIPS, Aux bons soins de Mr. Makepeace (c/o Mr. Makepeace), pages 133 à 146, trad. Alain DORÉMIEUX
11 - Charles BEAUMONT, Mourir, rêver peut-être (Perchance to dream), pages 147 à 157, trad. Alain DORÉMIEUX
12 - Thomas Michael DISCH, Les Cafards (The Roaches), pages 159 à 172, trad. Alain DORÉMIEUX
13 - Charles BEAUMONT, Miss Gentilbelle (Miss Gentilbelle), pages 173 à 193, trad. Alain DORÉMIEUX
14 - Thomas Michael DISCH, Linda, Daniel et Spike (Linda and Daniel and Spike), pages 195 à 203, trad. Alain DORÉMIEUX
15 - Harlan ELLISON, Mal de solitude (Lonelyache), pages 205 à 228, trad. Alain DORÉMIEUX
16 - Henry SLESAR, L'Embouteillage (The jam), pages 231 à 235, trad. Alain DORÉMIEUX
17 - Brian ALDISS, Le Petit détail révélateur (The small betraying detail), pages 237 à 248, trad. Alain DORÉMIEUX
18 - James Graham BALLARD, Trou d'homme n° 69 (Manhole 69), pages 249 à 276, trad. Alain DORÉMIEUX
19 - Richard MATHESON, Montage (Mantage), pages 277 à 301, trad. Alain DORÉMIEUX
20 - James Graham BALLARD, Régression (Mr. F. is Mr. F.), pages 303 à 322, trad. Alain DORÉMIEUX
21 - Thomas Michael DISCH, Pour descendre (Descending), pages 323 à 337, trad. Alain DORÉMIEUX

    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
La Quatrième Dimension ( Saison 1 - Episode 09 : La Poursuite du rêve ) , 1959, Robert Florey (d'après le texte : Mourir, rêver peut-être), (Episode Série TV)
Ursula , 1961, Lloyd Michael Williams (d'après le texte : Miss Gentilbelle), (Court Métrage)
Journey to the Unknown ( Episode 17 : Miss Belle ) , 1970, Robert Stevens (d'après le texte : Miss Gentilbelle), (Episode Série TV)
Histoires insolites ( Saison 1 - Episode 06 : Parcelle brillante ) , 1974, Christian de Chalonge (d'après le texte : Parcelle brillante), (Episode Série TV)
Au-delà du réel, l'aventure continue ( Saison 2 - Episode 05 : Anniversaire de mariage ) , 1996, Brad Turner (d'après le texte : Premier anniversaire), (Episode Série TV)
 
    Critiques    
     L'univers est plein de pièges, nous avertit Alain Dorémieux au seuil de la troisième partie de sa dernière anthologie made for Casterman. Il ne croit pas si bien dire, du moins en ce qui concerne le pauvre critique de service. Après avoir laissé !e malheureux « héros » du dernier texte aux prises avec l'escalator dément qui le mène vers on ne sait quels gouffres, un autre piège l'attend, presque aussi redoutable : parler d'un livre dont le responsable a déjà presque tout dit en trois pages de préface...
     D'abord, histoire d'embêter le lecteur qui a tendance à l'assimiler à une espèce de big boss de la SF, Dorémieux nous apprend que les récits qui jalonnent ces Territoires de l'inquiétude ne relèvent pas de la science-fiction, ils ne relèvent pas davantage du fantastique traditionnel, qui « repose sur la surnature, laquelle postule soit ,la survie (d'où les fantômes, les vampires), soit l'existence d'un ordre supérieur des choses (d'où tes dieux et les démons, la magie, la sorcellerie) ». Et on serait bien en peine de les rattacher à l'épouvante, qui « met en jeu des monstres matériels, des terreurs concrètes et grand-guignolesques », ou à l'insolite « à la française » : « toute cette littérature symbolique, métaphorique et allégorique, à la prétention affligeante, qui peut s'intituler la postérité de Kafka. » il s'agit ici des produits d'une littérature « issue des ténèbres de l'inconscient », mais qui n'en sont « pas moins inquiétants (parfois jusqu'au malaise), horrifiants (mais seulement dans leurs sous-entendus) ». Foin des vieilles ficelles. Dorémieux se propose d'entraîner son lecteur dans un domaine en marge, résolument moderne, où les effets de terreur sont obtenus, comme le dirait Boris Vian, par « une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence irrégulièrement ondulé et présentant de la distorsion ». Voilà pour le contenu.
     Toutes plus ou moins basées sur l'aliénation, ces « histoires singulières » — sous-titre du recueil — ont été regroupées en trois ensembles « correspondant à trois échelons psychanalytiques, autrement dit à trois niveaux d'aliénation » : LES MONSTRES SONT PARMI NOUS, récits « dont le mécanisme relève de la névrose ou de la paranoïa » et où l'individu « est agressé par la réalité quotidienne » à travers les monstres qu'elle engendre ; CES FANTASMES QUI NOUS HANTENT, récits « au processus schizophrénique », où « l'individu se détourne du monde extérieur auquel il est encore relié et se retranche dans ses fantasmes transmués en réalité » ; L'UNIVERS EST PLEIN DE PIEGES, qui conclut cette escalade de la démence en montrant « l'univers tout entier qui bascule en prenant les couleurs du délire hallucinatoire ». Enfin, pour qui s'étonnerait de trouver au milieu du sommaire quatre Matheson, trois Disch, trois Ballard et deux Beaumont, il est précisé « qu'il ne s'agissait pas, contrairement à la formule utilisée pour les anthologies de science-fiction, de présenter un éventail de thèmes aussi varié que possible, mais au contraire d'appuyer de façon concertée dans certaines directions ». Voilà pour la composition.
     Pourquoi ce petit changement de front ? Parce que la collection « Histoires Fantastiques et de Science-Fiction » était devenue dans sa sphère un peu comme la maison Peugeot dans la sienne — spécialisée dans la mécanique robuste et les lignes classiques — et que « rien n'est plus dangereux que la routine » ; parce qu'il arrive de plus en plus aux auteurs de SF de laisser « s'exprimer librement leur imagination, en la dirigeant hors des sentiers battus » ; parce que cette anthologie est la treizième de la collection et qu'il y avait là une excellente occasion d'opérer « une transition entre les précédents recueils, axés en grande partie sur le passé et fondés sur des recettes éprouvées, et les prochains, qui tenteront de cerner d'aussi près que possible, dans leur perpétuel jaillissement, ces genres littéraires en constante évolution que sont la science-fiction et l'insolite modernes » ». Et voilà pour les intentions.
     Resterait à porter un jugement de valeur sur ce travail — Dorémieux ne pousse tout de même pas la mégalomanie jusque-là — textes à l'appui et auteurs au garde-à-vous, s'il n'y avait cet autre piège : toutes les histoires du recueil sont strictement irracontables au sein d'un tel article. Tout ce que l'on peut dire, Dorémieux se l'est accaparé dans les excellentes introductions qui les chapeautent — et il peut se brosser pour que je fasse le compte rendu de son prochain volume, surtout s'il est toujours décidé à l'intituler Espaces inhabitables ! Car si le contenu d'un récit à chute ou reposant sur le déroulement implacable d'une situation aberrante ne saurait être révélé trop précisément sous peine de priver le lecteur d'une bonne partie de sa jouissance, on peut toujours situer ce récit dans un certain champ de référence, en dégager le ton, attirer l'attention sur certaines de ses implications, souligner ce qui contribue à « l'impact narratif ». Et Dorémieux ne s'en prive pas, signalant la sobriété exemplaire d'un Matheson, en qui il voit fort joliment et fort justement « un maître de ce qu'on pourrait appeler l'horreur domestique », la misanthropie et surtout la misogynie qui se cachent sous l'impassibilité toute parnassienne d'un Ballard, l'ironie féroce d'un Disch, l'originalité d'un Sturgeon dans l'art de mêler « l'amour, la beauté, la pitié et l'horreur », l'aspect chaotique de l'inspiration et du style d'un Ellison, le brillant d'un Charles Beaumont, la discrétion sournoise d'un Aldiss etc., etc. En vérité, je vous le dis, jamais anthologie ne fut davantage sous l'emprise de son auteur-présentateur-commentateur-traducteur ! Mais c'est peut-être là — admirez le retournement dialectique — que se trouve la porte de sortie.
     Parce qu'il présente une très forte unité (les anthologies de Dorémieux font de plus en plus penser à de magnifiques architectures en acier poli), le livre peut être apprécié au niveau de l'ensemble et ajouter à l'écho de ses parties celui de leur somme.
     On ne réfléchit pas assez souvent à la façon dont se compose une anthologie. Au départ, il y a le hasard, un texte particulièrement frappant et original qui va se ranger dans la mémoire au rayon des bons souvenirs, n'attendant pour resurgir à la conscience qu'un autre texte semblable par son climat, sa signification, une petite chose encore mal définie mais assez forte pour les unir en un tout. Que se découvrent encore, quelques textes dans cette optique qui nous a plu, et voici que se constitue une petite famille qui ne demande qu'à s'agrandir. Le moment du travail conscient est venu. Et ce sont des lectures systématiques, des dépouillements de revues, de livres, d'autres anthologies, afin de trouver de nouveaux textes caractéristiques de ce qui commence à apparaître comme un champ particulier d'inspiration. Des micro-univers s'ajoutent les uns aux autres, tissent des relations serrées au-delà de ce qui différencie la personnalité, les obsessions, le style de leurs auteurs, jusqu'à ce que s'organise un seul grand univers. Et ce que l'anthologiste ne voit pas toujours, c'est qu'il s'est un peu écrit à travers autrui, à travers ce qu'il aime — « Dis-moi ce que tu aimes... » — et a envie de faire connaître. Miracle d'un acte qui n'est que de juxtaposition et de combinaison, une voix muette parle, une vision du monde informulée se propose.
     Je ne sais pas jusqu'à quel point celle qui se dégage du volume qui nous occupe appartient à Dorémieux. Toujours est-il que nous tournons la dernière page avec l'impression d'avoir traversé un monde complètement dingue, où l'homme, assuré de devenir dingue à son tour s'il n'y prend garde, ne fait qu'aggraver les choses. Ce n'est pas pour rien que la nouvelle finale raconte une plongée vertigineuse et incompréhensible au cœur de la terre : la courbe générale du livre est celle d'une véritable descente aux enfers. Pas un décor, pas un cadre, pas une ambiance qui soit vraiment à la mesure de l'homme. Des banlieues où l'on crève d'ennui, des villes où prolifère l'ordure physique et morale, des milieux snobs et futiles, une province assoupie où couvent la barbarie et la cruauté, une autoroute, un supermarché, un froid laboratoire pour cobayes humains... Rien de bien brillant non plus du côté de l'humanité. Des malades, des tarés, des déshérités, des inconscients, des mal foutus, des refoulé (e) s, des évaporé (e) s, des paumé (e) s, de sombres connards. Les femmes, surtout, ne sont pas gâtées. Des mangeuses d'hommes, de tristes victimes de ce que Dorémieux appelle plaisamment les « morosités vaginales », quelques poufiasses, des timbrées, en tout cas toutes des emmerdeuses. Comme la femme et le nain qui intriguent le narrateur d'Identification, de Ballard, tous ces personnages semblent « des voyageurs en provenance d'une contrée inconnue, d'un royaume vide où rien n' (a) de sens ». Quelques individus à peu près équilibrés ici et là, mais pour un temps seulement. L'ambiance morbide où ils se meuvent, les traumatismes qu'ils subissent, finissent par les faire basculer dans la folie ou dans la mort, ou dans les deux à la fois. Et ce qui brouille encore les cartes, c'est que nous n'avons même pas la certitude que tout est misère et nonsense. Dans Parcelle brillante, Sturgeon montre de façon inoubliable comment peuvent s'inverser les signes de la monstruosité et de la normalité, de l'inhumanité et de l'humanité, de la bonté et de la méchanceté, un peu comme l'avait fait Browning dans son admirable Freaks. C'est à croire qu'une puissance maléfique s'acharne sur le pauvre monde, même si tous les textes veulent être des récits et non des allégories métaphysiques — exception faite, peut-être, de Pour descendre où Disch semble avoir consciemment écrit une sorte de mythe de Sisyphe inversé. Car il n'est pas sûr que Dorémieux ait raison quand il affirme que toutes ces « histoires singulières » « proviennent d'un monde où Dieu et les démons sont morts ». Le terrifiant semeur de discorde de la nouvelle de Matheson intitulée Le distributeur s'appelle Théodore, c'est-à-dire « don de Dieu ». Ce petit détail relève peut-être d'une ironie semblable à celle qui se manifeste ailleurs dans le recueil, notamment dans Miss Gentil-belle, où Charles Beaumont campe sous ce nom une étonnante Folcoche, mais l'ironie est souvent une marque de la fatalité, et on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a là une petite revanche de l'inconscient collectif. L'humanité n'en est pas blanchie pour autant. Le « distributeur » de Matheson n'est finalement que le révélateur de pas mal de turpitudes ; personne ne songera à plaindre les deux abrutis coincés dans L'Embouteillage de Henry Slesar ; et le couple dans le vent imaginé ( ?) par Calvin Tomkins dans Virginia ne devrait pas s'étonner d'être tyrannisé par la grosse fille capricieuse et boulimique qui s'est incrustée chez eux : symbole évident de la société de consommation, Virginia ne fait qu'offrir aux McElroy l'image caricaturale de leur divinité.

     Ces quelques exemples suffiront sans doute à montrer que nous sommes très loin du cadre quasi-intemporel du fantastique dit « gothique », avec ses réunions polies autour d'un verre de brandy ou de la traditionnelle cup of tea, ses manoirs embrumés, ses chasseurs de fantômes bien méthodiques et un peu rigolos, ses landes balayées par le vent, et tout le tremblement. Dépassée aussi l'étape que constitue dans le domaine du fantastique ce type d'histoire, souvent rencontré dans Fiction et dont Leiber fut un des promoteurs, où il s'agit de « replacer le surnaturel dans le cadre moderne et prosaïque des grandes villes, des jungles de béton et d'acier — (de) considérer, en somme, quelle figure ferait un fantôme à la lumière des néons » 1. Nous touchons désormais à un registre d'inspiration qui a valu au lecteur de Fiction des « choses » aussi superbes que La machine aux yeux bleus d'Ellison ou La maison enragée de Matheson 2. A ce niveau, la réalité et le fantastique ne forment plus deux mondes séparés à qui il arrive de s'interpénétrer, mais une sorte d'ensemble organique. Autrement dit et aussi paradoxal que ceci puisse paraître, c'est devenu une fonction naturelle de la réalité matérielle ou psychique de secréter le fantastique. Que cette réalité vienne à entrer en pleine décomposition — et il suffit de regarder autour de soi pour s'apercevoir que ce processus s'est installé dans une phase galopante — le fantastique s'émancipe et prolifère au point de secréter lui-même la réalité.

     Il va de soi que ce changement de perspective a une incidence notable sur l'attitude du lecteur. Plongé dans un univers qui est le sien, placé en face de personnages qui sont ses contemporains (sur les dix-neuf nouvelles sélectionnées, cinq datent des années 1954 à 1959, le reste s'échelonnant entre 1962 et 1967), le voici terriblement concerné. Plus besoin de faire appel à sa bonne volonté d'amateur pour jouer à « fais-moi-peur ». Ce défilé de cinglés, il y figurera peut-être un jour, il y figure peut-être déjà. Cet espace jonché de peaux de bananes, il finira par y trébucher si ce n'est déjà fait. Des signes remontent à fleur de conscience qui lui disent que ce climat de délire n'est pas pur jeu littéraire. Ce sera un souvenir, une anecdote, quelques lignes lues dans un journal, une vieille hantise, des choses qui lui sont arrivées, que sais-je ? Pour moi, c'est cette tordue qui, lorsque j'habitais Londres, me téléphonait tous les soirs, juste après onze heures, pour me dire que j'étais un immonde salaud (en anglais, « filthy bastard ») de l'avoir laissé tomber avec une gosse malade : il lui fallait de l'argent et elle allait m'envoyer les flics ; on était encore mariés, après tout ! Bien certain que la seule épouse et le seul gosse que j'ai jamais eus jusqu'à présent étaient auprès de moi, je protestais avec un accent bien français, de multiples hésitations et de bonnes grosses fautes de syntaxe qu'il devait y avoir erreur sur le numéro et sur la personne, mais ma mystérieuse correspondante s'entêtait, rugissait que ça ne prenait pas et que j'allais avoir de ses nouvelles, se rependait à mon téléphone deux minutes après que j'avais raccroché, sans savoir quoi dire ni que penser. La comédie aurait pu être drôle si elle n'avait pas duré une dizaine de jours, au bout desquels je me suis prudemment décidé à débrancher mon récepteur à partir de onze heures du soir... C'est aussi cette période où il m'arrivait fréquemment de me rendre à mon lieu de travail en voiture et de revenir chez moi par le métro, persuadé que je n'avais pas utilisé d'autre moyen de transport le matin — j'étais toujours à Londres (depuis, ça va beaucoup mieux, merci, j'habite une ville où il n'y a pas de métro). C'est cette semaine cauchemardesque où je me suis trouvé enfermé pour quelques heures, à un ou deux jours d'intervalle, dans des endroits de plus en plus petits : d'abord dans une station de métro — celui de Londres, bien sûr — puis dans une entrée en forme de sas, puis dans des lavatories publics... Avouez qu'il est tout de même curieux que des textes « appartenant bien au courant de la littérature de l'irréel » puissent vous rappeler ainsi des mésaventures personnelles. Mais relisez ce que dit Ellison dans une interview récemment parue dans Galaxie 3 : « Les frontières entre le fantastique et la réalité sont devenues si floues qu'il est impossible de dire... Peux-tu te dire : le délégué des Etats-Unis aux Nations Unies est Shirley Temple ? Quoi ? Le gouverneur de l'Etat de Californie est Ronald Reagan ! Quoi ? Quoi ? C'est comme de dire que le Président des Etats-Unis est Mickey Mouse. Tu sais, ça ne pourrait pas être plus fantastique. C'est absolument incroyable. Nous sommes en plein fantasme. Le président des Etats-Unis a annoncé aujourd'hui que nous allons prendre le risque d'un tremblement de terre, et que nous allons faire exploser une bombe dans l'île de Kamshitka ! Quoi ? Quoi ? C'est du fantastique. Ce n'est pas la réalité. Hermann Kahn : pertes acceptables dans le cas d'une guerre nucléaire : 85 %. Pertes acceptables 85 %. Réalité ? De la merde, oui. C'est du pur fantastique. » J'aurais aimé terminer sur les robustes formules d'Ellison, mais je m'aperçois que je n'ai pas dit grand-chose des auteurs sélectionnés : Matheson, vedette du recueil non seulement parce qu'il y est représenté quatre fois mais parce que ses dangerous visions, et en particulier Montage, tranchent nettement sur l'ensemble ; Beaumont, dont les deux textes nous font regretter la rareté de ses apparitions en langue française et devraient attirer l'attention des éditeurs sur ce qui reste à découvrir de cet écrivain mort en 1967 ; Ballard, dont l'évolution actuelle me chagrine moins que Dorémieux mais qui tenait tout de même la grande forme en 1967, date de publication d'Identification, de Trou d'homme n° 69 et de Régression ; Disch, qui se confirme comme un des écrivains les plus importants et les plus subtils de sa génération ; Ellison, qui se rachète avec éclat de sa prestation assez médiocre dans Après-demain, la Terre... ; Calvin Tomkins et Robert Lowry, nouveaux-venus en France dont le registre très cool contribue à l'originalité de tout le recueil ; Sturgeon... Sturgeon qui domine tout le monde de son immense stature... Mais qu'importe. Sans qu'il soit besoin de procéder à une fastidieuse distribution de prix, j'espère qu'on aura compris que cette anthologie est d'un niveau exceptionnel. On pourra peut-être lui reprocher d'être trop bien composée, de céder un peu à la rhétorique dans la distribution des textes, bref, d'être trop léchée, comme si ce vent de panique qui la traverse, Dorémieux avait voulu le maîtriser, le canaliser. Mais que voulez-vous ? Il fallait bien sortir indemne d'un tel bain de folie.

Notes :

1. Voir la présentation de Je cherche Jeff et de Sac de suie (Fiction n°s 176 et 192). Voir aussi, à titre d'exemple de cette catégorie de récits, Un bébé pour Rosemary d'Ira Levin.
2. Respectivement parus dans les n°s 212 et 225.
3. No 99 (août 1972).


Jacques CHAMBON
Première parution : 1/1/1973 dans Fiction 229
Mise en ligne le : 1/8/2018


 

Dans la nooSFere : 62672 livres, 58995 photos de couvertures, 57163 quatrièmes.
7958 critiques, 34395 intervenant·e·s, 1334 photographies, 3656 Adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.