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La Vérité avant-dernière

Philip K. DICK

Titre original : The Penultimate Truth, 1964
Première parution : New York, U.S.A. : Belmont Books, 1964
Traduction de Alain DORÉMIEUX

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Ailleurs et demain
Dépôt légal : 4ème trimestre 1974
Roman, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Genre : Science-Fiction



Quatrième de couverture
     Ils attendaient la fin de la guerre qui faisait rage à la surface.
     Ils attendaient depuis quinze ans, prisonniers des abris souterrains qui les protégeaient des bombes, de la radioactivité et des maladies artificielles comme la fièvre gonflante ou la contractivite.
     Et ils n'étaient informés des progrès du conflit que par les discours tonitruants de Talbot Yamy, président de la Dém-Ouest.
     Qui n'était qu'un pantin animé par les nouveaux maîtres de la terre, qui s'étaient partagé la Terre redevenue verte.
     Et qui avaient fait du mensonge une industrie, un art, un mode de gouvernement.
Critiques

     « Et cet univers, réfléchissait-il, dont on pourrait croire qu’une fois franchie la porte d’entrée on le traverse en deux minutes avant d’arriver à la porte de sortie… cet univers, comme les monceaux d’accessoires dans les studios d’Eisenbludt à Moscou, était sans fin, il était composé d’une enfilade infinie de pièces : la porte de sortie de chacune n’était que la porte d’entrée de la suivante. »

     Il semble bien – certaines phrases-clés invitent à le penser – que l’univers hallucinant de Philip K. Dick soit par bien des points fort proches du monde borgésien de labyrinthes et de miroirs, éléments maniéristes d’une dramaturgie fascinante. Et les livres de Dick, chacun à sa manière mais certains, comme Ubik ou Au bout du labyrinthe, avec une sorte de génie, entretiennent sur le plan de la forme des liens plus étroits qu’il ne paraît de prime abord avec des recherches littéraires souvent ingrates parce que pratiquées sans nul souci d’ouverture à un public réel. Je pense que le talent de Philip K. Dick tient essentiellement en cette manière inouïe qu’il a de mêler à la structure souvent ardue de ses intrigues une succession romanesque d’événements somme toute classiques, en tous points conformes à la tradition du récit d’aventures, confrontés soudain à une logique nouvelle de la compréhension du récit… Le foisonnement des images oniriques, assemblées selon un ordre précis, superpose au récit classique une sorte de « voyage » qui est, lui, tout à fait spécifique de la conception romanesque de Dick : images-miroirs et images-labyrinthes qui jouent inlassablement la vie et la mort de protagonistes troublés aux prises avec les pièges artificiels de la création (simulacres, artefacts, mannequins, etc.) Philip K. Dick est un de ces auteurs qui nous ont convaincus de l’existence d’une nouvelle dimension offerte par la science-fiction à la littérature Ubik et Dr. Bloodmoney sont peut-être, sous le double point de vue de la qualité structurelle pour le premier et de l’épaisseur littéraire pour le second, d’étonnants chefs-d’œuvre. Avec La vérité avant-dernière, que vient de traduire Alain Dorémieux, on est en présence d’une œuvre qui, sans atteindre des sommets dans l’art de Dick, nous convie à de nouvelles et toujours habiles variations sur le vertige psycho-spatio-temporel auquel nous sommes d’ores et déjà habitués.

     Plusieurs figures, toutes déchirées, se partagent les fils de la trame du récit, une histoire relativement simple basée sur l’exploitation d’un thème manichéen à souhait : plus de quinze ans après la fin du troisième conflit mondial, la surface ravagée du globe est seulement occupée par une sorte d’élite internationale bi-polarisée, manœuvrée par l’odieux nonagénaire Stanton Brose, tandis que sous terre, ignorant tout de la fin de la guerre, abusée par les discours d’un simulacre convaincant, Talbot Yancy, astucieusement programmé, une humanité morcelée en fourmilières industrieuses attend encore que « la guerre soit finie »… Les discours de Yancy sont diffusés dans chaque abri, accompagnés de films d’actualités fabriqués de toutes pièces dans les studios moscovites du réalisateur Eisenbludt dans le but de perpétrer l’affreux mensonge sous formes d’images crédibles de combats ravageant la surface désormais inhabitable de la planète. La vie dans les abris anti-atomiques se déroule à la cadence, de plus en plus accélérée, de la fabrication de solplombs, robots mercenaires destinés (selon les films et les discours de Yancy) à combattre l’ennemi implacable – en fait, voués à servir de valets et de licteurs aux Yancees, les pairs de Stanton Brose devenus détenteurs d’immenses domaines à ciel ouvert… Cette situation ne va pas sans détériorer la conscience de certains de ces menteurs ; l’un d’eux, particulièrement, Joseph Adams, est chargé de composer les discours factices du factice commentateur Yancy, devenu aux yeux de l’humanité souterraine une manière de confident et de maître, seul détenteur de la vérité, de la lumière, – pour ce peuple voué aux ténèbres et à l’ennui. Adams est ravagé par le remords, envahi d’un doute qui va grandissant et que les événements vont accentuer. Un autre féal de l’horrible Brose va entrer en conflit avec cette situation insoutenable à ses yeux : depuis quelque temps déjà, il construit de grands ensembles de conapts à l’intention de populations émigrées clandestinement du monde d’en-bas. Il vient, au grand dépit du tyran Brose, de décider d’une nouvelle tranche de conapts : une conspiration va tenter de faire capoter sa noble entreprise – machination à laquelle, bien malgré lui, Adams devra participer…

     Pendant ce temps, Nicholas Saint-James, président d’un abri, le Tom-Minx, entreprend, la mort dans l’âme, un voyage ascendant destiné à lui permettre de ramener un grefforg pour un ami qui se meurt… Curieuse figure obstinée, bornée, scrupuleuse qui devrait être le premier habitant du Tom-Minx à apprendre la supercherie. C’est alors qu’apparaît celui qui va bien vite devenir le personnage principal du drame qui se joue. Sa trajectoire immense (il vient du XVe siècle !) croisera de façon décisive celle de Saint-James – à l’arrivée sur terre de celui-ci, il le sauvera d’une mort certaine – et d’Adams. Le nom sous lequel il est connu chez les Yancees est David Lantano, mais ce n’est qu’une facette de sa personnalité multiple, comme l’âge qu’il affiche officiellement (vingt-trois ans) n’est qu’un moment de son destin enchevêtré, compliqué par les translations spatio-temporelles innombrables qui l’ont amené jusque-là… Ce Lantano au physique d’Indien Cherokee, à l’âge indéfinissable, sera le grain de sable dans la terrible machine mise au point par Stanton Brose et le cinéaste qui le seconde admirablement dans son inlassable falsification du présent. Aussi bien, il s’est agi d’un travail minutieux et de longue haleine, puisque l’Histoire selon Brose et Eisenbludt (disciple de Gottlieb Fisscher…) commence au cours de la Seconde Guerre mondiale, avec le truquage éhonté de plusieurs scènes essentielles du déroulement des hostilités. Le tournage après-coup d’une scène montrant Roosevelt, agent soviétique, et Staline se partageant les démocraties occidentales, constitue la clé de voûte d’une vision nouvelle de la destinée du monde telle qu’elle est inculquée aux habitants des abris. Ainsi, et toujours dans le même sens d’une interprétation nouvelle des faits, divers remodelages ont-ils contribué à semer le doute. Le mensonge a pris corps. Et, du même coup, le destin des hommes a pris un nouveau visage : celui du mensonge. Le rôle évident de Lantano, prophète venu d’avant, sera de déjouer par la ruse les plans machiavéliques de Brose ; ce faisant, il devient détenteur d’une vérité nouvelle, pas forcément ultime, qui infléchit à nouveau la course du destin mondial. Le vertige (qu’Adams, en sa personnalité vulnérable, pathétique, incarne à la perfection), ce vertige qui est un des ressorts primordiaux de la dramaturgie de Dick, s’empare de tout le récit à son issue, incertaine, dérisoire : toutes les fourmis vont remonter à la surface du globe, délivrées d’un terrible doute (Oui, la guerre est finie), mais déjà prêtes pour de nouvelles horreurs (À quand la prochaine ?). Tout se passe, encore une fois, comme si le piège du mensonge était devenu absolument inextricable : une sorte de mysticisme de l’Inéluctable, très dickien, s’en vient broder sur cette sombre tragédie un contrepoint quelque peu ironique, mais néanmoins angoissant. Ce doute envahissant (dernier piège) se réfugie chez le lecteur !

     Sur le plan architectural, qui n’égale sans doute pas les œuvres de la maturité (ce roman date de 1964), ce qu’il faut bien nommer encore le paradoxe temporel, et les possibilités qu’il engendre, n’apparaissent qu’en filigrane : l’intrigue principale, nouée autour d’une triple rencontre (Adams, Saint-James, Lantano) est somme toute assez linéaire ; elle pourrait décevoir les puristes. Il faut pourtant convenir que la lecture de ce livre est bien loin d’être ennuyeuse. Certains moments forts sont de la meilleure veine : ainsi cette inoubliable scène de meurtre en chambre close, dans laquelle le meurtrier, qui n’est autre qu’une savante machinerie qui parle, laisse des empreintes, du sang et des indices propres à confondre le plus fin limier de toute l’histoire de la littérature policière, se change en récepteur-TV et devient… insondable. On retrouve dans ce livre cet humour qu’on pourrait dire gris, en ce qu’il est parfois plus pathétique que féroce et qui teinte les moments les plus angoissants de ce récit.

     Mais ce qui, à mon sens, recèle la fascination sinon la plus évidente du moins la plus tenace, c’est la matière même du roman tel que le pratique Philip K. Dick, déroulant son implacable cauchemar vécu et revécu jusqu’aux limites de la folie – mais ici de façon plus traditionnelle, plus terre-à-terre que dans Ubik ou dans Simulacre » – selon un processus qui fait lentement déraper la bonne conscience du lecteur, par l’accumulation de trucages (le magasin d’accessoires d’Eisenbludt, infernal labyrinthe !) à la fois sur le plan de la trame et sur celui de la lecture proprement dite de cette trame. Je serais très curieux de savoir ce que Jorge-Luis Borgès pense de l’œuvre de notre auteur, encore qu’il convienne de se méfier de ses jugements parfois lapidaires… En tout cas, il pourrait bien se faire que le rituel dickien, dont le charme se renforce à chaque nouvelle découverte de ses œuvres, doive beaucoup à certaine communauté de pensée… L’évidence est parfois trompeuse – mais Borgès n’est-il pas lui-même l’inventeur des plus parfaits simulacres littéraires ?

François RIVIÈRE
Première parution : 1/2/1975 dans Fiction 254
Mise en ligne le : 8/9/2022

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition J'AI LU, Science-Fiction (1970 - 1984, 1ère série) (1979)

 
     VOTRE PRESIDENT N'EST QU'UN SIMULACRE

     Depuis 15 ans des millions d'Américains sont enfermés dans des abris antiatomiques, et regardent à la télé la guerre qui fait rage à la surface. Depuis 15 ans ils écoutent par le coax la voix bienveillante du gouvernement d'Estes Park en la personne du Protecteur Talbot Yancy, qui affiche tous les jours sur les écrans géants son visage grave et serein. Depuis 15 ans ils fabriquent à un rythme sans cesse accru des solplombs, ces soldats électroniques qui vont se battre pour eux à la surface, ne craignant ni les radiations, ni la fièvre gonflante, ni la contractivité.
     Cette réalité va commencer à se désagréger le jour où Maury Souza, le meilleur mécanicien de l'abri Tom Mix, meurt d'une maladie du pancréas. Il est aussitôt placé en hibernation, et le président du Tom Mix, Nicholas Saint-James, est quasiment forcé de monter à la surface chercher un grefforg, un pancréas artificiel. Car le quota de solplombs ne sera jamais atteint sans Souza, ce qui peut entraîner des représailles.
     Une autre réalité va soudain s'imposer à Nicholas Saint-James : celle de la surface...
     La guerre est finie depuis 13 ans. La Terre est devenue un immense jardin stérile que se partagent les Yancees, isolés dans d'immenses domaines, avec une armée de solplombs domestiques/gardes du corps à leur service.
     Autre facette de cette réalité : Talbot Yancy n'existe pas. Ce n'est qu'un simulacre, un pantin électronique en double exemplaire (américain et soviétique) programmé par ordinateur avec des discours rédigés par les Yancees...
     Comme Joseph Adams, un brillant rédacteur malade de solitude et craignant la concurrence, qui devient malgré lui une pièce importante sur l'échiquier du pouvoir. Le pouvoir, c'est Stanton Brose, un gros tas bourré de grefforgs à tel point que la seule parcelle de Stanton Brose original réside dans le cerveau. Lequel est dévoré par la graisse, la mégalomanie et la paranoïa. Brose est accroché à son pouvoir, il a trop peur de le perdre. C'est pourquoi il s'enlise en complots et machinations — mais il est dépassé par les répercussions de la supercherie.
     Car toute cette mystification est son œuvre, inspirée par les deux documents primordiaux de son maître Gottlieb Fisher : deux films datant soi-disant de la IIe Guerre Mondiale, prouvant que les ennemis véritables des USA ont toujours été les Soviétiques (et inversement), que les Allemands, grandes victimes de cette guerre, étaient en fait des alliés secrets... Une merveille d'illusion, malgré quelques erreurs bénignes — que l'on retrouve, amplifiée, dans le système de Stanton Brose.
     Que faire de ces milliers de gens qui, comme Nicholas Saint-James, remontent des abris ? L'architecte Louis Runcible les loge dans des cités prisons — car ils ne doivent surtout pas redescendre ! Et ces milliers de gens, dans leurs clapiers, continuent de fabriquer des pièces pour les solplombs, exploités, bernés et conscients de l'être. Ça tourne rond — trop bien même : Runcible est en train d'implanter un état de réfugiés dans l'empire illusoire de Stanton Brose.
     Et Joseph Adams, le pauvre rédacteur en perte de vitesse, est secoué comme un bouchon dans une lutte pour le pouvoir entre Brose, Runcible, Foote (de Webster Foote Int., l'agence d'espionnage qui sait tout sur tous), et Lentano, un autre brillant rédacteur du Talbot Yancy — qui est bien plus que ça en fait : d'une autre réalité, 600 ans en arrière. C'est pourquoi il oscille sur le temps...
     Nicholas Saint-James et Joseph Adams se rencontreront au carrefour de leurs trajectoires hiératiques (chez Lentano), pareillement désemparés par une réalité qui leur échappe, essayant de parvenir malgré tout à leurs fins.
     Mais sous la façade fragile d'un quotidien presque immuable se masque une illusion qui dissimule un mensonge... Tous les leitmotivs/locomotives de Dick nous envahissent : simulacres, temps désarticulé, pouvoirs Psi, pouvoir monstrueux, luttes entre empires industriels, réalités divergentes... Encore un de ses meilleurs livres. Mais qu'est-il arrivé à Dick en 1964 ? Dorénavant, quand vous allumerez votre télé, regardez bien la gueule du pantin qui discoure : peut-être lui trouverez-vous le regard un peu trop... électrique.

Jean-Marc LIGNY (lui écrire) (site web)
Première parution : 1/6/1979
dans Fiction 302
Mise en ligne le : 13/12/2009

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