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Mondes Interdits

Alain DORÉMIEUX


Illustration de Christian BROUTIN

Éric LOSFELD , coll. E.L./science-fiction
Dépôt légal : 2ème trimestre 1967
Première édition
Recueil de nouvelles, 224 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Genre : Science-Fiction



Pas de texte sur la quatrième de couverture.
Sommaire
Afficher les différentes éditions des textes
1 - La Vana, pages 7 à 21, nouvelle
2 - Les Plaisirs de la Terre, pages 23 à 35, nouvelle
3 - Journal d'une jeune fille du XXVe siècle, pages 37 à 54, nouvelle
4 - La Femme modèle, pages 55 à 72, nouvelle
5 - Fin d'un amour, pages 73 à 99, nouvelle
6 - L'Habitant des étoiles, pages 100 à 133, nouvelle
7 - Sur un air de fête, pages 135 à 141, nouvelle
8 - Carrefour du temps, pages 143 à 153, nouvelle
9 - A la fenêtre d'en face, pages 155 à 177, nouvelle
10 - Aurora, pages 179 à 191, nouvelle
11 - L'Heure du passage, pages 193 à 200, nouvelle
12 - L'Objet de l'amour, pages 201 à 222, nouvelle
Critiques

     Beaucoup auront quelque peine à le croire : Mondes interdits est bel et bien le premier recueil d’Alain Dorémieux. Son lecteur d’aujourd’hui, considérant l’étendue de son empire (où Fiction et Galaxie ne sont que les plus belles provinces), lui prêterait volontiers un passé littéraire plein de hauts faits d’armes ; et cette vision rejoindrait sans doute celle que purent concevoir les Pythies, voici bientôt quatorze ans, à la lecture de sa première nouvelle dans le n°6 de Fiction, où il s’affirmait plus ou moins comme le don Ruy Blaz de Bivar du fantastique français (« Je suis jeune, il est vrai… », etc.). Or, que s’est-il passé pendant ces quatorze ans ? Il s’est barricadé dans les pages de Fiction, maniant le compte-gouttes avec une sobriété toute janséniste (une demi-douzaine de nouvelles de 1954 à 1956, puis une par an en moyenne). Depuis longtemps nous attendions le recueil de Dorémieux comme une évidence ; à force d’en parler, il acquit même une sorte de présence mythique, plus impalpable d’année en année. Jugez de notre stupeur, quand le Landerneau de la science-fiction fut traversé par cette rumeur : Dorémieux, le vieux capitaine, l’allégorie du rédacteur en chef, préparait quelque chose !

     C’eût pu être l’enfant de la ménopause, ou la seconde Pucelle d’un moderne Chapelain. Hâtons-nous de le dire : aucune de ces deux catastrophes ne s’est produite. Il est vrai que la vocation d’écrivain a largement préexisté chez Dorémieux à celle d’éditeur, qui est le fruit des circonstances. Notre ami Gérard Klein ne manquerait pas de voir là un témoignage exemplaire sur le martyre des écrivains de science-fiction français, voués à chercher leur gagne-pain hors de leurs amours, donc à se priver du temps nécessaire pour acquérir la patte professionnelle. Mais justement la patte professionnelle se voit partout ici. Il se peut donc que la raison sociale de l’auteur ait été moins nuisible à sa carrière littéraire que ne le chuchotent certains potineurs insinuants : le temps qu’il n’avait plus pour écrire, il le passait à lire des nouvelles du matin au soir, et ce sont là des choses qui vous forment le goût, surtout si la semence atterrit sur un sol fertile. Or la terre dorémienne est légère, meuble et accueillante aux graines les plus variées, comme en témoignent les nombreuses influences décelables dans Mondes interdits : Fin d’un amour reprend le thème de la photo fantastique aux Fils de la Vierge de Julio Cortazar (Fiction n°115) ; Sur un air de fête pourrait passer pour un pastiche de Mandiargues, sans ses nombreuses références à l’excellent Bal des voleurs de Robert Margerit (Fiction n°26) ; L’heure du passage est écrit dans la manière de Buzzati, comme L’habitant des étoiles repose sur un thème assez bradburyen. Une pareille dette serait lourde à beaucoup ; mais Dorémieux est si naturellement disponible à la chose écrite, si prêt à se laisser griser par des nuances singulières, qu’on ne saurait raisonnablement lui en vouloir de s’essayer à des manières nouvelles, de tâter du Buzzati ou du Mandiargues comme d’autres tâtent les vins. Car la littérature ne se goûte vraiment que la plume à la main. Et il faut reconnaître que la plus grande partie du recueil est rigoureusement personnelle : tous ces essais en somme ne sont que des étapes dans le long et difficile apprentissage de soi-même auquel tout écrivain est voué dès lors qu’il prend la plume.

     Bref, Dorémieux a fait des progrès, et il faut bien qu’il en soit conscient lui-même, puisqu’il a exclu de son recueil sept nouvelles publiées de 1954 à 1958, dans un louable souci d’épargner à son lecteur tel ou tel barbotage de débutant mal déniaisé (d’autres eurent moins de scrupules). Dans l’état actuel de l’ouvrage, la nouvelle la plus ancienne est La Vana (1959), et il faut se résigner à dire que ce texte, qui nous avait assez impressionnés lors de sa sortie dans le premier numéro spécial de Fiction, est loin d’être le meilleur de Mondes interdits, et perd à être relu ; les seules nouvelles franchement faibles du volume sont Les plaisirs de la Terre et Carrefour du temps, qui remontent à 1960. Inversement, des pièces éblouissantes comme Fin d’un amour, Aurora et L’heure du passage ne sont pas antérieures à 1965 ; les deux dernières peuvent être considérées comme des modèles d’écriture, et les ciselures y décèlent leur maître-orfèvre. On regrettera seulement que Dorémieux, dans un souci d’équilibre qui n’est pas exempt d’alexandrinisme, n’ait pas retenu ici Les bêtes (Fiction n°119), qui est peut-être sa plus belle nouvelle et en tout cas sa plus pure : Il a ainsi un recueil de douze longues nouvelles dont six fantastiques et six de science-fiction, six déjà publiées dans Fiction et six inédites, etc. Ce sont là des jeux combien séduisants pour le chipoteur vétilleux qui se tient roulé en boule dans l’encéphale de notre bien-aimé rédacteur en chef ; mais j’aurais mieux aimé relire Les bêtes.

     Au total, ce recueil nous livre le fruit de quelque huit années d’expériences littéraires, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on y décèle quelque hétérogénéité, malgré le soin mis par l’auteur à bouleverser la chronologie de ses nouvelles, à alterner la science-fiction et le fantastique, à séparer les textes qui se font écho, bref, à effacer tout ce qui pourrait apparaître au lecteur comme une piste menant peut-être on ne sait où. Le miracle, c’est qu’en fin de compte ces efforts sont payants, et que ces Mondes interdits nous apparaissent comme des mondes au sens plein du terme, des univers clos, des cosmos, qui se suffisent à eux-mêmes et ne s’en proposent pas moins à leurs lecteurs comme de beaux achèvements. Le goût littéraire personnel de Dorémieux est pour beaucoup dans cette unité : aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a un petit air de famille entre Mondes Interdits et les Histoires fantastiques de demain récemment sorties chez Casterman, où les auteurs sont américains, mais où le choix des textes et certaines traductions sont de Dorémieux. Les deux livres ne comportent que de longues nouvelles, où le scénario ne peut généralement pas se ramener à un épisode simple ; Il y a le plus souvent de multiples détours, qui visent à nous faire pénétrer par petites étapes dans un milieu dont nous finissons par devenir les prisonniers. Ce milieu, c’est le cosmos évoqué plus haut ; il n’est jamais une simple toile de fond, et c’est bien plutôt l’intrigue elle-même qui fait figure d’antichambre. Des développements au rythme calme, où l’auteur prend ses aises, nous conduisent à une chute qui à la limite n’est guère plus qu’un prétexte, et qui laisse l’impression d’une obsession attisée plutôt que d’une délivrance. Il y a là un exercice littéraire des plus difficiles, et qui ne supporte absolument pas les défaillances : Les plaisirs de la Terre souffrent d’une intrigue anémique, incapable de se hausser jusqu’au plus banal fait divers ; Carrefour du temps, fondé sur une belle idée, échoue par la faute d’un développement si lent que la confusion s’installe et qu’on ne sait plus où on en est. Dorémieux aurait pu (certaines de ses anciennes nouvelles en témoignent) devenir un impressionniste attardé. C’est peut-être la science-fiction qui l’a sauvé de cet avatar, en lui apprenant à resserrer l’intrigue : toutes les autres nouvelles du recueil sont fortement construites, et jusqu’à une pure et simple évocation visionnaire comme Sur un air de fête. Mais la touche personnelle de l’auteur reste bien cet art du développement si particulier, qui n’a d’autre objet que d’affiner les sensations, de les nuancer à l’infini, et de nous faire entrer en communication sensible avec un paysage intérieur que les mots ne peuvent que suggérer.

     Me risquerai-je à fournir au futur lecteur, en prévision du moment où il sera perdu dans le labyrinthe, quelques points de repère qui lui permettront de retrouver plus ou moins sa route, quitte à oublier un instant tout ce qu’il y a d’irremplaçable et de rare dans chaque vision ? Les mondes de Dorémieux sont au moins partiellement superposables, et se ramènent assez facilement à un seul ; or ne saurait en faire le portrait-robot sans le décolorer passablement ; mais les abstracteurs de quintessence me pardonneront.

     Toutes les histoires de Dorémieux sont édifiées autour d’un héros adolescent, ou qui, même s’il est plus vieux (le héros de La Vana a trente ans), se ressent du « difficile et tardif passage d’une adolescence prolongée à l’âge adulte » (p. 96). On reconnaît là une certaine tradition littéraire française celle de Nerval, de Musset ou d’Alain-Fournier. Elle n’évite pas toujours la mièvrerie. Ce qui sauve Dorémieux, c’est qu’il se méfie de cette ombre de lui-même qui hante ses nouvelles, et considère avec inquiétude cette « silhouette osseuse et pâle, qui lui inspirait la répugnance que peut susciter le spectacle d’un échassier dépouillé de ses plumes » (p. 125). Retenons bien cette description : c’est la seule qui nous sera donnée, et pourtant cette silhouette hante le volume.

     L’aventure-type de ce nouveau Perceval est une aventure amoureuse. La femme rencontrée est souvent une jeune fille, sorte de double féminin de l’adolescent comme la Maria des Plaisirs de la Terre, la Lorna du Journal, l’Almine de L’habitant des étoiles ; ce peut être aussi un monstre, femme-plante comme Aurora, femme-bête comme les Vanas ou la tueuse de Sur un air de fête, femme-robot comme Cynthia II ou III, femme-cadavre comme Linda. Pourtant il semble bien qu’à travers cette galerie de personnages multiformes, une même silhouette se reconnaît en filigrane. L’auteur ne se risque guère à la décrire, mais on en trouve, ici encore, au moins un rapide portrait : « des cheveux noirs tombant en lourdes masses jusqu’aux épaules et encadrant un visage de chatte au front bombé et aux yeux écartés, où la bouche faisait l’effet d’une fleur pourpre » (p. 155). Cette femme unique susceptible de revêtir les formes les plus diverses, comme dans Nerval, ce sont là les mondes interdits de Dorémieux : interdits parce qu’ils sont impénétrables, et opposent à toutes les tentatives de communication ou de participation la fourrure lisse des fauves, les rouages inexpressifs des robots ou l’immobilité massive des cadavres ; interdits parce qu’ils ne révèlent à qui les pénètre quand même que l’infinie déréliction d’Almine à la fin de L’habitant des étoiles : « privée de pensées, retranchée du monde » (p. 133) ; Interdits surtout parce qu’ils sont dangereux et réservent à leurs explorateurs un sort peu enviable : généralement la mort, mais aussi la folie née d’un excès d’horreur (dans Fin d’un amour) ou le destin humiliant de l’homme costumé en femme, de l’homme transformé en eunuque ou de l’homme qui rapetisse jusqu’à être happé par un vagin.

     Or ce destin tragique est assumé par le héros de l’histoire, qui justifie là cette appellation de héros : c’est un passif mais non un faible, qui aime à se laisser dominer mais n’hésite pas à choisir, même s’il faut pour cela se cacher comme dans La Vana ou s’enfuir comme dans Les plaisirs de la Terre. Comment qualifier son choix ? Le caractère équivoque de beaucoup de nouvelles pourrait nous inciter à conclure, un peu hâtivement, que leur personnage central opte pour le vice. Mais le déchirement et la défaite sont la contrepartie de toute expérience érotique, vicieuse ou non, et c’est l’amour sous toutes ses formes que Dorémieux nous invite en fin de compte à choisir, quel qu’en soit le prix : l’admirable parabole que constitue le Journal d’une jeune fille du XXVe siècle nous donne à cet égard une indication sans équivoque. Une position aussi romantique n’est pas facile à soutenir, et Dorémieux ne laisse pas de s’inquiéter devant le spectacle que lui offre ce miroir qu’il se tend à lui-même en écrivant : on le sent désireux d’éluder certains choix, et il est clair que le héros de Sur un air de fête aurait préféré l’amitié de Féline à l’amour mortel de la femme-lynx ; dans À la fenêtre d’en face, l’erreur du fantôme rompt la malédiction et prive de sa fatalité la relation amoureuse qui se nouait, à la grande satisfaction de la victime désignée. Mais cette nostalgie d’un amour libéré de sa dimension tragique ne saurait satisfaire l’auteur à la longue : elle est d’ailleurs semée d’embûches, comme le héros de La femme modèle ne tarde pas à s’en apercevoir. Tout bien pesé, Dorémieux préfère se dédoubler lui-même, et nous propose presque partout une paire d’amoureux antithétiques – Miko et Slovic, Lindor et Clelio, Junio et Joao, et même Halder et Hereb, Jacques et l’habitant des étoiles – dont l’un, raisonnable, sert de repoussoir à l’autre, qui n’a que faire de la raison. Les dédoublements temporels, rencontre de l’avenir dans Carrefour du temps, du passé dans À la fenêtre d’en face et Fin d’un amour, répondent au même besoin : l’apparente liberté du présent fait mieux ressortir la permanence d’une malédiction passée et l’inhumaine fatalité du destin amoureux. Mais quelque chose en Dorémieux se rebelle contre cette fatalité si tranquillement acceptée en apparence : de là peut-être cette répugnance à écrire, cette répugnance à publier un recueil et ce titre provocateur qui invite le lecteur à passer son chemin.

     Une telle inspiration, il faut le dire, s’accommode beaucoup mieux du fantastique que de la science-fiction, et la plupart des chefs-d’œuvre du recueil sont fantastiques : c’est le cas notamment d’Aurora, de L’heure du passage et de Sur un air de fête. Lorsque le cadre fantastique se mêle à des éléments cinématographiques ou policiers – pour lesquels Dorémieux, on le sait, éprouve une passion ancienne – on aboutit à un véritable sommet comme Fin d’un amour. En face de ce brillant ensemble, les nouvelles de science-fiction se situent à un niveau honorable sans plus (comme L’habitant des étoiles) quand elles ne font pas une assez pauvre figure (c’est le cas du cycle des Vanas, sauf le remarquable mais peu orthodoxe Journal). Chose curieuse, les deux seules vraies exceptions à la règle ont été publiées primitivement sous le nom de Luc Vigan. L’histoire vaut d’être racontée. Le pseudonyme de Luc Vigan, dont les amateurs d’anagrammes auront remarqué le caractère légèrement grivois, cache un brillant intellectuel du Tiers-Monde, chassé de son pays par les conflits politiques, et que ses goûts personnels agglomérèrent bien vite à l’équipe de Fiction. Un jour il accepta de quitter la France, de mener à nouveau la vie dangereuse d’un homme de parti. Ses amis acceptèrent bien volontiers de brouiller les pistes, et publièrent quelques textes sous son nom pour donner le change aux agents de ses adversaires. Puis il devint ministre dans le gouvernement de son pays : nous le crûmes perdu pour nous, abandonnâmes nos petites ruses – qui ne nous avaient sans doute jamais, hâtons-nous de le dire, fait courir de bien grands dangers. Le voici renversé par une révolution et revenu parmi nous, plus infatigable que jamais souhaitons-lui à nouveau la bienvenue et avouons que, pendant près d’un an, la signature cacha un peu tout le monde. Le plus curieux est que Dorémieux ait réussi, à la faveur de ce travesti, à écrire deux remarquables nouvelles de science-fiction, La femme modèle et L’objet de l’amour ; la première surtout est exemplaire, et va jusqu’au bout des lois du genre. Faut-il en déduire qu’une des nombreuses inhibitions de Dorémieux fut levée par l’usage du pseudonyme ? Ce ne serait pas alors seulement à sa cause, mais aussi à la nôtre, que Luc Vigan aurait rendu de grands services en reprenant pour quelque temps le collier du révolutionnaire professionnel.

Jacques GOIMARD
Première parution : 1/11/1967 dans Fiction 168
Mise en ligne le : 5/11/2022

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