Site clair (Changer
 
    Fiche livre     Connexion adhérent
OPUS International n° 64 : une lecture de la science-fiction

COLLECTIF


Illustration de Michel GUILLET

Georges FALL , coll. Opus international (revue) n° 64
Dépôt légal : 3ème trimestre 1977
Première édition
Revue, 96 pages, catégorie / prix : 20 FF
ISBN : néant
Genre : Science-Fiction



Pas de texte sur la quatrième de couverture.
Critiques

ARCHÉOLOGIE DU FUTUR :
DEUX SIGNES D'INTELLIGENCE EN 1977. 

I. – Le retour d'Europe, ou Vingt ans après.

La SF deviendrait-elle respectable ? S'inscrit-elle déjà dans le paysage culturel comme un monument qui vaut le détour, que signalent les guides ? S'oriente-t-on vers sa légitimation comme produit culturel ? Est-il fini le temps de l'innocence et du plaisir subculturel et va-t-elle être prise en main par les instances officielles ? Ce numéro 580-581 de la revue Europe (août-septembre) amène à l'esprit ces quelques questions.

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Europe s'intéresse à la SF, déjà, en 1957, le numéro qu'elle y avait consacré avait marqué un tournant. Remontons le temps : après avoir dit pis que pendre de la SF, où ils ne voulaient voir que des niaiseries made ln USA, et/ou un cheval de Troie idéologique, une « machine à décerveler » (Lettres Françaises du 9 mai 1955) et à quoi ils opposaient un bon roman d'anticipation bien de chez nous, celui d'Elsa Triolet (La Nouvelle Critique, juillet 1954) les intellectuels progressistes changèrent de cap. Ce qui nous valut le numéro spécial d'Europe, vite introuvable, aussi objectif et passionné qu'on pouvait l'être alors. Vingt ans après, un second numéro voit le jour, avec pour trait d'union entre les deux Charles Dobzynski. Titre gastronomique : La SF par le menu, un sous-titre ambitieux : Problématique d'un genre. Entre ces deux numéros spéciaux, la différence est vertigineuse. En 1957 on débutait par un entretien multipolaire, qui tâchait de cerner les contours du genre. Ensuite on s'interrogeait sur le passage de la baguette magique à la science ; sur la présence de SF dans les collections, et, après avoir analysé le rôle de la science dans les utopies – les cités du bonheur – Il revenait à Hubert Juin de rattacher la littérature à la SF, tandis que des élèves de lycée donnaient leur sentiment sur ce qu'ils trouvaient comme plaisir dans cette lecture. Le tout illustré de nouvelles, de poèmes, de contes radiophoniques. Le récent numéro est plus construit. Les textes qui le constituent sont disposés selon des axes visibles. Et comme ils sont à la fois ponctuels et approfondis, on a une série de mises au point, parfois contrastées, comme cela est visible pour les définitions (J. Raynaud/ D. loakimidis) ou les dates de naissance (Versins/Gattegno). On y passe du nom (Y.O Martin & J. Goimard) à la chose (Van Herp). On envisage les rapports avec les référents imaginaires : le mythe (G. Cordesse), l'idéologie (Douay et Giuliani) ; avec d'autres genres : l'utopie (Suvin, Rouveyrol), le fantastique (Baronnlan), la prospective (Decouffle), tout l'imaginaire (H. Baudin). Ailleurs, on s'interroge sur les rapports de la SF à d'autres formes : l'anti-roman (Le Vot), la nouvelle (Favier), le cinéma (Garsault) ; à d'autres types de sensibilité : la poésie (Bogdanoff), à l'évolution des thèmes (Delcourt). Avant une ébauche qualitative de chronologie, J. Goimard avait présenté l'ensemble d'une manière astucieuse. Restent quatre études sur les rapports entre SF et société, par Pividal, Y.O Martin, J. Wintrebert, et G. Klein, qui s'interroge sur le « procès en dissolution » de la SF. 

Le tout constitue un ensemble remarquable : presque tous les domaines importants sont abordés, si l'on excepte une étrange lacune : il n'est pas question des nouvelles formes de la SF comme telles ; si on cite, au fil des articles, Ballard ou Ellison, c'est pour les intégrer à La SF, jamais pour signaler que leur production en modifie le champ. Presque tous les points de vue sont donnés. Un seul me semble faire défaut : l'imaginaire de la SF n'est pas abordé sous l'angle de la psychanalyse, un peu sur le modèle proposé par C. Metz dans Le signifiant imaginaire (10/18 n° 1134). Car si les articles font référence à l'imaginaire, rares sont ceux qui en marquent le fonctionnement spécifique dans le cas de la SF. Or, si la SF est un genre original, cela tient, certes, à son contenu, mais aussi au type de lecture qu'elle propose : il eût été intéressant de saisir quelle sorte d'investissement elle suppose chez le lecteur qui l'absorbe et la rêve autant qu'il la lit. 

En 1957, mis à part Dobzynski et H. Juin qui continueront à garder des contacts avec la SF, les auteurs des articles étaient des « amateurs » – à tous les sens du terme. Ce qui donnait une impression de naïveté parfois, mais de grande fraîcheur : on parlait de ce que l'on connaissait de fraîche date, avec enthousiasme. Ici, plus d'amateurs, une floraison de « spécialistes » ce qui, en soi, est une chose acceptable. Mais cela se fait au détriment des auteurs et des responsables de l'édition, ce qui est regrettable. J'avoue, j'aurais aimé savoir ce que Jeury, Suragne, Léourier, etc., pensent des problèmes soulevés, qu'ils corrigent de l'intérieur certains affirmations hasardeuses, qu'ils lézardent quelques constructions arbitraires. Seul R. Pidival s'oriente un peu dans cette direction. Est-ce que la SF est devenue chose trop Intellectuelle pour les auteurs, tout juste bons à en écrire, mais surtout pas à en parler ? On me répondra qu'il y en a, Ici : Douay, Klein, Van Herp, Versins. Certes, mais parlent-ils en tant qu'auteurs ? Même remarque à propos des responsables de l'édition : on aurait aimé connaître quelques tendances, quelques chiffres, avoir quelques lumières sur la restructuration du marché, etc. Certes, des directeurs sont là, mais ils parlent d'autre chose. En fait, comme les autres participants, ils produisent du discours critique. Ils glosent sur la SF, considérée comme une essence, qu'ils tentent de situer dans un lieu théorique, de rattacher à des pratiques sociales, dont ils désirent prolonger l'écho de lecture. Rien ne les distingue plus des autres critiques, mais rien ne vient remplacer les informations qu'ils étaient seuls à pouvoir fournir. 

Ces quelques regrets mis à part, il reste que voilà un numéro plaisant – couverture de Siodmak, dessin de sommaire signé Gourmelin – riche de 19 articles et sage. Certes, on peut avoir l'impression que les divers discours qui s'entrecroisent ne composent pas un tissu, que la SF y apparaît à la fois comme une essence et sans unité réelle, mais ce n'est qu'une première impression. Chaque article présente, sous une forme très condensée – nécessité oblige – un point de vue homogène, qu'il est heureusement possible de mettre en relation avec d'autres auxquels, au premier abord, ils semblent étrangers. C'est ce que l'adroit présentateur, Goimard, nomme une « composition polyphonique ». L'une des corrélations les plus enrichissantes m'a paru constituée par Douay-Giuliani, Klein et Goimard lui-même, dans son article de tête. L'ensemble des trois rénove un peu ce sujet fort rebattu les rapports de la société et des genres littéraires, l'idéologie et les œuvres. Mais il est d'autres pistes que je laisse au lecteur le plaisir de découvrir. 

Devenue objet respectable, la SF prend donc sa place sur les étagères du grand supermarché de la Kulture. Ce numéro d'Europe, fort bien conçu, constitue en ce sens un bon guide ; un bon catalogue d'idées sur le sujet. Peut être un peu empesé, manquant un peu de fantaisie, sauf dans les dessins et le couverture. Une question reste en suspens : parler de SF sans un zeste de divagation, un brin de passion, est-ce encore en parler sérieusement ?

II. – La SF, Opus 64 : Allegro con brio.

Après avoir renversé les portes du ghetto culturel, la SF s'insinue dans les Jardins des Délices de l'avant-garde artistique, ou du moins dans l'une des meilleures revues où celle-ci s'exprime : Opus. Virgil Finlay, Desimon, Emsh, le légendaire Paul, sans oublier Poulton et Freas apparaissent en continuité avec Henry Moore, Velicovick, Cueco ou Le Boul'ch. Miracle des rapprochements ou mystère des reproductions, l'œil passe sans heurt, et avec une surprise sans cesse nourrie, des uns aux autres inlassablement. On ne peut qu'admirer le maître d'œuvre, Anne Tronche, d'avoir su rendre évidente cette dynamique et cette constance des créations de l'imaginaire, d'avoir proposé des ponts entre des domaines que toutes les coutumes académiques ou idéologiques séparent.

Après les pages d'écriture, riches d'informations mais pauvres en images, que proposait Europe, voici des plages de lecture où l'œil participe à l'approfondissement des idées que le texte exprime. La pensée s'enrichit d'harmoniques parfois incongrues mais souvent éclairantes. Est-ce à dire qu'il s'agit uniquement d'une revue à feuilleter, en écoutant une musique appropriée, un objet de consommation onirique ? C'est en tout cas un mode de dégustation possible pour cet ensemble bien tempéré, ce concerto pour rêveur solitaire.

Reste que ces illustrations encadrent douze textes sur la SF, dont une subtile interview de Ballard, sur qui je reviendrai. On retrouve, pour lier les deux dossiers, deux critiques qui collaboraient à Europe, G. Klein et J. Goimard : cela crée une continuité, tout le reste produisant de substantielles différences, montrant par là que l'approche de la SF n'est pas réductible à une orthodoxie. 

Opus nous présente de nouveaux centres d'intérêts. Dans Visionneuse des espaces différents, Anne Tronche s'interroge sur les illustrations de SF, leur place et leur originalité dans la création d'une esthétique de la modernité, tout comme sur les liens qu'elles entretiennent avec le style des textes publiés. Double articulation essentielle que l'article – évidemment bien illustré – pose à ma connaissance pour la première fois en ces termes, du moins en France. Les réponses ne sont que suggérées, compte tenu de la rapidité du survol, mais il me semble que s'ouvre là un nouveau domaine de recherche ludique ; le lien établi entre l'art des couvertures de revues et celui des pochettes de disques semble tout aussi prometteur. Toujours dans le domaine de l'iconographie, un article de Boris Eizykman sur la BD, qui parle beaucoup de SF et (trop) peu de BD, nous fait souvenir que l'auteur a publié il y a un an chez A. Michel La BD de SF américaine, avec la collaboration essentielle de D. Riche. Robert Louit, délaissant un instant sa collection inspirée Dimensions (avez-vous lu ce chef-d'œuvre d'Aldiss, Cryptozoïque, un des rares romans de SF où soit thématisé l'art du futur ?) Robert Louit, donc, nous présente quelques Notes sur la SF du cinéma. La modestie du titre ne doit pas cacher qu'il s'agit d'une excellente mise au point sur la réflexion en ce domaine, à la fois en France et aux USA – avant La guerre des étoiles. Phillippe Curval apparaît comme illustrateur, dans l'article d'Anne Tronche, et en tant qu'auteur/critique de Formes et formules du jeu formel. Admirateur de Raymond Roussel, on se souvient qu'il avait utilisé un certain nombre de procédés qui figurent dans Comment j'ai écrit certains de mes livres afin de composer Les Sables de Falun (rééd. Marabout), sans que la majorité des lecteurs en soient conscients. Son point de vue, en tant que praticien doublé d'une activité critique considérable, est donc particulièrement précieux. Il suit les tentatives qui ont eu lieu en SF, depuis Drode jusqu'aux auteurs publiés par Quark en passant par New Worlds. Cela nous donne des perspectives originales sur les capacités supposées d'accueil du public de SF aux innovations formelles. On pourra difficilement s'avancer dorénavant dans ces domaines marécageux de la polémique sans y faire référence. S'y croisent et s'y répondent les intuitions de Drode in La SF à fond (Ailleurs 28/29 (1-4/15-5.2960). Comme le temps passe !) et celles de Ballard dans ses différentes interviews et dans la préface à l'édition française de Crash, entre autres. On peut rapprocher le texte de Curval de l'article de Gérard Georges Lemaire Le Planétarium de la mort-orgasme. Mais alors que Curval se plaçait dans le cadre des rapports entre l'innovation formelle et l'acceptation par le public de SF, ici c'est une présentation de l'innovation créatrice chez Burroughs (William S.), la SF n'étant qu'un prétexte. Ces problèmes relatifs à WS Burroughs sont bien mieux abordés – plus en profondeur, du moins – dans L'aliénation dans le roman américain, P. Dommergues (10/18, 1977), et dans William S. Burroughs de Philippe Mikriammos, (Seghers 1975). Dans les deux cas, le rapport de Burroughs à la SF est analysé. Ici il est sous-entendu. Je dirai peu de chose des autres contributions : celle de Klein est un digest de l'ouvrage qu'il a publié chez Planchat sous le même titre Malaise dans la SF américaine (voir Fiction 284, pour un compte rendu) ; sur celle de Guiot sur SF et politique, qui touche à la SF française, nous aurons l'occasion de revenir bientôt. Seule exception, le texte Goimard Pour une schizo-fiction, à propos de la SF soviétique, brillant résumé d'une thèse soutenue en juin par une étudiante, Jacqueline Lahana, et qui permet de se faire, à propos de la SF en URSS, une idée moins fantaisiste à la fois sur l'aspect objectif (tirages, traductions, enquêtes chez les lecteurs) et sur les conventions de lecture propres à ce pays où le censeur fleurit, et faute de quoi on tomberait peut être dans le contresens élémentaire (à propos de l'optimisme de cette SF, tarte à la crème des années récentes, par exemple !) L'entretien avec Ballard met la dernière touche à ce dossier. L'auteur est présenté, de manière significative, en compagnie de J.L Borges ; l'entretien porte sur la place, le rôle de l'image – toute la tradition picturale moderne, depuis ie surréalisme – comme « underground » de l'imaginaire ballardien. Bien que l'entretien se centre sur la Foire aux atrocités, d'autres textes défilent, pris dans une lumière nouvelle. Le tout donne une furieuse envie de se précipiter sur la monographie de Dali que Ballard a présentée (Ed. du Chêne). 

Dans l'ensemble, un dossier solide, souvent original, excellemment illustré. Mérite de connaître le sort enviable de l'Opus consacré au Dessin de contestation.

On doit, pour une fois, se féliciter que les hasards de l'actualité aient programmé pour une même période deux dossiers dévolus au même sujet, qui sont loin de faire double emploi. Cela indique à la fois l'élargissement du cercle des lecteurs et le rapprochement de domaines jusqu'alors étrangers. Dans Europe, on voit toute une nouvelle frange universitaire se joindre sans heurt à la génération antérieure des chercheurs/amateurs/autonomes. Cette sensibilisation des instances universitaires à la SF est d'ailleurs un phénomène mondial, et les modalités en sont diverses : de la revue de critique (SF Studies) à la création de nouvelles (Clarion) en passant par les conférences, les auteurs de SF sont très sollicités ; leur collaboration est appréciée. Cela provoque parfois quelques mouvements d'humeur. Le dernier en date est sans cloute celui de Pohl dans Algos 28, mais il n'est pas le seul. Il est de fait que si la SF est conçue comme un item de plus à ajouter au domaine déjà monstrueusement étendu des matières d'étude, cela aboutira à des réactions de rejet venant de tous les horizons. Avec Opus, nous avons la confirmation que la sensibilité SF n'est ni marginale ni confinée, encore moins prisonnière d'un arsenal thématique restreint. En profondeur, elle participe par ses moyens originaux à l'invention de la sensibilité moderne. Tout comme les mouvements plus huppés et de quoi on la rapproche rarement : dada, le surréalisme, la pop-culture. Opus me paraît présenter le début d'une réhabilitation de l'aspect onirique/créatif de la SF, surtout dans le cadre des expressions graphiques. 

Par leurs angles d'attaque très différents, et leur complémentarité involontaire, comme par le traitement différent dans la confection même du médium qui les présente, ces deux numéros se doivent de figurer ensemble dans la bibliothèque hétéroclite de l'amateur de SF.

Roger BOZZETTO
Première parution : 1/12/1977 dans Fiction 286
Mise en ligne le : 12/8/2022

retour en haut de page

Dans la nooSFere : 77945 livres, 89439 photos de couvertures, 73891 quatrièmes.
8687 critiques, 42386 intervenant·e·s, 1613 photographies, 3751 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres et ne publions pas de textes.
Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2022. Tous droits réservés.