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Le Jour des Voies

Michel JEURY



Illustration de Philippe CAZA

J'AI LU (Paris, France), coll. Science-Fiction (1992 - 2001, 3ème série - dos violet/blanc) n° 761
Dépôt légal : août 1995
Roman, catégorie / prix : 3
ISBN : 2-277-11761-7   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Michel Jeury
     Né en 1934 dans le Sud-Ouest de la France où il vit, il a obtenu en 1960 le prix Jules Verne et, en 1974, le Premier Prix du meilleur roman français de science-fiction pour Le temps incertain. Sous le pseudonyme d'Albert Higon, il a également publié aux Éditions J'ai lu Les animaux de justice.

     « Vive Fargan Oulds ! Vive le jour des Voies ! » crient les foules en acclamant le prophète noir. Mais qui est Fargan Oulds ? Un visionnaire génial ou un charlatan ?
     Chanteur richissime, il a décidé brusquement de quitter son château truffé de pièges électroniques pour rejoindre la secte des adventistes et annoncer le jour des Voies. Le 21 janvier 2016, affirme-t-il, les Voies s'ouvriront et libéreront des milliers d'opprimés d'un monde étriqué et surpeuplé.
     Or, Fargan Oulds n'est qu'un instrument du pouvoir. Fomenter des troubles par l'intermédiaire d'une secte religieuse, n'est-ce pas le meilleur moyen pour le Vice-Président de supprimer toute liberté ?
     Pourtant, à l'approche du jour des Voies, des phénomènes mystérieux apparaissent, s'amplifient...
     Le mythe deviendrait-il réalité ?

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition J'AI LU, Science-Fiction (1970 - 1984, 1ère série) (1978)


 
[Critique commune :
Le jour des voies par Albert HIGON. Ed. J'ai lu n° 761,
Un soupçon de néant, par Philippe CURVAL, Presses Pocket n° 5006
note nooSFere]


     TEMPS A REBOURS ET ROMANS INCERTAINS

     Odeur du temps, subjectivité du temps, temps compensé, la science-fiction nous a habitués depuis longtemps à ces notions aussi contradictoires qu'ambiguës. La (pseudo)-réalité qui, elle, nous offre les ingrédients habituels de l'uniformité et de la solidité spatio-temporelle peut néanmoins perdre parfois ses structures dûment répertoriées et nous immerger dans un tourbillon d'interrogations aussi futiles que l'âge du capitaine. Il n'est que de consulter tout à la fois le plus modeste calendrier et l'achevé d'imprimer de non moins modestes ouvrages de collections de poche telles « J'ai lu » ou « Presses-Pocket » pour se rendre à l'évidence : la réalité a largement dépassé la fiction. A savoir que deux romans parus durant le second trimestre de l'an passé ont mis plus de six mois pour arriver, sinon à mon appartement au quatrième étage, du moins dans cette rubrique que Daniel Riche s'évertue à faire tenir à des individus victimes, comme moi, de l'allongement brutal des mois et des saisons : effet inverse des procédés dont usent parfois Philippe Curval et Albert Higon dans les ouvrages dont il va être question ici. Faut-il donc mettre en cause les services postaux, les services de presse, les services rendus ou les services secrets, ou plus simplement le hasard, ce grand ennemi des mobiles les plus nobles ? Je me contenterai d'invoquer la légitime ignorance ou la moins légitime paresse en plaidant pour ces deux romans une valeur qui peut aisément surmonter le nombre des jours écoulés.
     Un soupçon de néant / Le jour des voies : deux livres aussi dissemblables qu'ils pourraient être proches car ils émergent tous deux d'une même définition de la fragilité de l'univers. Avec le premier, et sur un ton aussi détaché que direct et entrelardé d'humour, l'espace s'ouvre sous la poussée du subconscient créateur. Le second pourrait être générateur d'un monde né d'une association homme+machine mais débouche sur la vertigineuse incertitude schizophrénique qui gravite en chacun de nous. En bref, deux délires savamment dosés par nos meilleurs manipulateurs de fantasmes.
     Apparemment donc, rien de tellement surprenant depuis que Dick a commis les ravages que l'on sait dans la littérature spéculative. En réalité, je ne suis pas loin de penser que ces deux romans marqueront une date. En premier lieu parce qu'il sera difficile d'aller plus loin que Curval sur le terrain qu'il paraît avoir définitivement retourné. En second lieu parce que Jeury/Higon semble avoir disposé une fois pour toutes les bornes d'un domaine qui lui est exclusivement réservé et où quiconque apparaîtrait comme un usurpateur ou un imitateur en s'y risquant imprudemment.
     Il faut sans doute un certain recul pour apprécier pleinement le propos de Curval et je ne suis pas sûr d'avoir eu le temps de me détacher de son Soupçon de Néant qui se lit comme on déguste un vieux Bourbon quand il nécessiterait une attention de copiste. C'est que chaque chapitre comporte une clé permettant d'accéder à la pièce suivante. C'est que chaque ligne comporte suffisamment de chausse-trappes pour égarer la méfiance. Il faut dire que les clins d'œil qu'il adresse attirent irrésistiblement vers des domaines extérieurs alors que l'épine dorsale du récit est tout au contraire un cheminement de plus en plus serré vers une zone réservée de son/notre propre subconscient. De là à conclure que les méandres de la pensée de personnes distinctes parviennent à s'interpénétrer, il n'y a qu'un tout petit pas que je n'hésiterai pas à franchir, sachant pertinemment que tout une part de nos connaissances et de nos désirs inavoués représente le fruit d'une assimilation de valeurs extérieures à nous-mêmes.
     Le Jour des Voies se déguste par contre avec une paille, de préférence avec un glaçon, et en ménageant des plages méditatives entre chaque chapitre/personnage. D'abord parce qu'il faut s'acclimater aux ondes de choc que Higon/Jeury fabrique aux quatre coins de son ouvrage. Ensuite parce que son univers est étonnamment déroutant d'épaisseur et d'impalpabilité. J'ai l'air de formuler une antithèse. C'est sans doute en raison de l'extrême précision dans le détail de l'informulable. La genèse du « Monde » précipité vers la Terre par lise Waren et les Adventistes représente une performance créatrice rarement atteinte et qui propulse une nouvelle fois Michel Jeury (bon Dieu ! pourquoi Higon ?) au tout premier plan des meilleurs de la littérature d'imagination.
     Autant l'humour paraît détacher Curval d'un Jeury dramatique et cataclysmique à souhait, autant les points de rencontre se multiplient dans le détail des deux récits. Sans me livrer à un pointage dérisoire, je ne peux pas ne pas noter la curieuse ressemblance des habitations d'un volume ou de l'autre, matrices douillettes dans lesquelles se réfugient les personnages avec ce besoin informulé ou accepté de n'en plus jamais ressortir. Cela tient sans doute à la démarche d'ensemble de repli à l'intérieur de soi. Il y a néanmoins, en dehors de toute considération psychanalytique, un désir de rejet d'une forme d'architecture qui isole l'individu de son milieu au lieu de l'y intégrer. La machine/cerveau dispose en outre d'un pouvoir indirectement créateur qui préoccupe un auteur comme l'autre bien qu'ils se gardent de la mettre franchement en accusation. Enfin se pose très directement la question de la nature humaine : coupée de Dieu, peut-elle devenir divine, c'est-à-dire capable de créer ou de se recréer ?
     Mon propos ne visant pas à analyser ces deux romans, je dirai donc plus simplement qu'ils sont l'un et l'autre le fruit d'une nouvelle science-fiction que l'on pourrait presque qualifier de « génésique », mais pas à la façon de « La naissance des dieux ». Le mécanisme est ici beaucoup plus psychique. Chez Curval, l'obsession pourrait être du domaine de l'interrogation sur ses capacités à l'imaginaire. Jeury est davantage en prise sur une société qu'il tente de démontrer absurde ou déséquilibrée. Curval joue avec l'intégrité psychique. Jeury ébranle les structures sociales. Et si l'un et l'autre se retrouvent souvent sur ces divers terrains, le second use de son pouvoir destructeur là où le premier fait coulisser les miroirs déformants.
     C'est un peu comme si Jeury prenait des accents de prophète quand Curval manie la verve d'un fabuliste, tous deux visant un objectif identique qui reste l'homme et sa société présente. C'est en cela qu'ils s'éloignent fondamentalement d'auteurs présentant peut-être des préoccupations identiques sans parvenir à se distancier de leur sujet contestataire. C'est en cela que l'on découvre chez eux leur vraie nature d'écrivains à part entière, dans cette façon peu commune d'extrapoler d'abord mais surtout d'élargir sur des horizons insoupçonnés.
     Enfin, il y a tout le reste, à savoir la composition de la fresque, la précision des êtres et des pensées, le coulé des dialogues à faire pâlir d'envie un dramaturge. Il y a cette leçon d'écriture qu'ils nous donnent, cet élan passionné qu'ils communiquent, cette rage à repousser les frontières de l'expression qui oblige le lecteur à un combat avec sa propre passivité anesthésiante.
     Et il y a tout ce qu'il faudrait dire de bien sur ces deux romans qui méritaient plus tôt le propos que j'essaie de tenir à leur égard car ce sont deux grands et splendides romans qui auraient supporté une reliure de soie comme les meilleurs C.L.A. Ce qui ne m'empêchera pas de leur réserver la meilleure des places de ma bibliothèque, c'est-à-dire la plus accessible et celle qui devra le plus souvent être vidée par d'autres mains que les miennes.
 

Jean-Pierre FONTANA
Première parution : 1/4/1978
dans Fiction 289
Mise en ligne le : 16/1/2011




 
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