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La Mémoire du mort

Curt SIODMAK

Titre original : Hauser's memory, 1968

Traduction de André BÉNAT

GALLIMARD (Paris, France), coll. Série noire n° 1296
Dépôt légal : 1969
Roman
ISBN : 2-07-048296-0   



    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
Hauser's Memory , 1970, Boris Sagal
 
    Critiques    

Curt Siodmak a poursuivi une double carrière : scénariste et réalisateur de films, il s’est presque exclusivement consacré au fantastique et à la science-fiction ; romancier, il s’est montré plus éclectique, abordant, outre les genres précités, le genre historique ou le genre policier. C’est à l’un de ses romans qu’il doit sa célébrité : Le cerveau du nabab, traduit en 1949 dans la Série Blême et réédité il y a quelque temps dans la Série Noire. Il est d’autant plus nécessaire de revenir sur ce livre jamais critiqué dans Fiction qu’il entretient des rapports très étroits avec ce nouveau titre qu’est La mémoire du mort.

Un savant, le docteur Patrick Cory, poursuit, au Mexique, des recherches sur la greffe du cerveau. Un accident d’avion survenu près de son laboratoire lui fournit un patient : un homme trop grièvement blessé pour être sauvé. Avant qu’il meure, Cory prélève son cerveau et, grâce à un système électrique, parvient à le maintenir artificiellement en vie dans une cuve.

Le cerveau appartenait à un nabab, Donovan, dont la personnalité, odieuse, rappelle celle du citoyen Kane ; libéré des contingences qu’impose le corps, le cerveau de Donovan se développe de façon monstrueuse et acquiert une puissance effrayante. Il utilise le corps de Cory comme support et comme instrument. Le journal tenu par le savant révèle comment, peu à peu, la personnalité de Donovan envahit son être jusqu’à oblitérer sa personnalité propre. Ce lent investissement se déroule avec une régularité inéluctable ; le physique de Cory en vient à se modifier au moment où Donovan le dépossède entièrement de sa personnalité. Quand, dans son journal, Cory décide de passer à un récit à la troisième personne, le lecteur ressent une impression de malaise ; un homme décrit son corps, ses gestes, ses intonations comme s’il s’agissait d’un autre.

Donovan poursuit un but mystérieux pour lequel il utilise Cory. Partagé entre la crainte et la curiosité, Cory se laisse d’abord dominer. Mais il en vient rapidement à haïr Donovan lorsqu’il découvre le caractère de celui-ci et prend conscience des conséquences de son expérience : le cerveau, libéré des notions de temps et d’espace, commence à se mouvoir dans l’avenir ; il peut, pour support de son action, utiliser n’importe quel organisme : « Ainsi, dans le monde futur, un être humain pourrait être commandé par un super-cerveau sélectionné, qui le guiderait comme un robot à partir d’une station centrale » (p. 159, Série Blême).

Le récit se déroule suivant un plan rigoureusement logique : Siodmak épuise tour à tour les conséquences médicales, physiques, psychologiques et pratiques de son expérience sans que l’on puisse trouver une faille dans son développement ; l’action, soutenue par une fiction policière, se déroule sur un rythme très rapide. Le style sec, terne et banal convient à un rapport rédigé par un savant méticuleux et peu imaginatif. Cory ne décrit que des faits bruts et ne nous livre que des réflexions banales. Le sujet appelait un autre style : l’efficacité de celui de Siodmak ne fait pas oublier ce décalage qui, toutes proportions gardées, crée la même impression que la lecture de Monsieur Cosmos de Maurice Limât.

Par ailleurs, le roman contient une morale marquée par l’époque où il fut écrit : Siodmak n’oublie pas d’opposer la science, matérialiste, à la vraie recherche, spirituelle ; Cory ne parvient à se libérer de l’emprise de Donovan que par la prière. La conclusion contient un couplet sur la petitesse et la faiblesse de l’homme.

Siodmak avait trouvé là un thème neuf susceptible d’adaptations multiples ; personne, et lui le premier, ne s’en est privé. Avec La mémoire du mort, il a réalisé ce qu’au cinéma il est convenu d’appeler un « remake ». Le sujet, le même que Le cerveau du nabab, est traité, de façon tout aussi logique, sous un autre aspect : ce qui était une fin devient un moyen. Comme pour toute version nouvelle réalisée longtemps après l’originale, Siodmak a dû adapter son roman au goût du jour. Le docteur Cory, légèrement vieilli et oublieux de son passé, s’est installé en Californie. La C.I.A. le force à récupérer le cerveau d’un savant allemand, Hauser, abattu au moment où il franchissait le rideau de fer. Le but recherché est différent : il ne s’agit plus d’une expérience scientifique mais d’une opération d’espionnage ; ce n’est plus le cerveau qui compte mais la mémoire, comme l’indiquent les titres parallèles en américain (Donovan’s brain – Hauser’s memory) comme en français (Le cerveau du nabab – La mémoire du mort) ; le cerveau n’est donc plus conservé, mais broyé et injecté ; les effets de l’expérience sont différents : la possession qui devient extrêmement rapide ne saurait être combattue. Les rôles enfin ont changé : c’est l’assistant de Cory, Hillel Mondoro, qui s’injecte la « mémoire » de Hauser.

Mais, d’un roman à l’autre, thèmes et situation se retrouvent. Les deux morts possèdent la même personnalité puissante et repoussante ; l’évolution physique et psychique est identique chez Hillel et chez Cory ; elle provoque les mêmes réactions de la part de leurs femmes. Siodmak a pris soin d’adapter la coloration scientifique du roman : à la mention d’instruments chirurgicaux, il a substitué des commentaires sur l’ADN et l’ARN.

Le récit est entièrement raconté à la troisième personne et l’on ne sait que rarement ce que pense Hillel ; ce changement rend l’histoire moins convaincante. L’action et l’intérêt se sont déplacés vers une aventure d’espionnage avec son attirail conventionnel. Siodmak cède de nouveau à l’influence du temps : la morale a presque complètement disparu. Cory est toujours conscient des conséquences de son expérience – il soulève même le problème de l’immortalité – mais, loin de s’en effrayer, il s’en réjouit. La spiritualité a été remplacée par l’anticommunisme.

Ainsi que la plupart des romans récemment parus dans la Série Noire, La mémoire du mort a été amputé d’un bon tiers[1] ; les coupures tendent à rendre le texte encore plus sec et plus impersonnel ; elles le défigurent parfois en créant des ellipses surprenantes. Ces coupures portent, soit sur des phrases, soit sur des passages, et laissent généralement le texte en place, à l’exception du chapitre IX qui a été entièrement bouleversé. Manquent : a) tous les détails concernant la vie et le caractère de Cory ; b) tout ce qui concerne les rapports entre Hillel Mondoro et sa femme ; c) des discussions sur l’expérience en cours, ainsi que des explications sur les expériences antérieures ; d) un certain nombre de traits anticommunistes. Enfin le dernier chapitre (XXVI) a disparu ; que le chapitre XXV prenne ainsi plus de puissance dramatique, ce n’est pas niable ; mais, outre quelques remarques générales, ce dernier chapitre contient un fait capital : la femme d’Hillel serait enceinte. Quel sera la « mémoire » de l’enfant ? (Amorce d’une suite à venir ?)

Ces amputations sont trop significatives pour n’être pas relevées : elles ne laissent subsister qu’un squelette en éliminant tout ce qui peut donner de l’épaisseur à un personnage ou tout ce qui peut constituer une réflexion même banale[2].

Les caractéristiques du style de Siodmak n’ont pas changé, mais le contenu différent du roman leur donne un autre prolongement : La mémoire du mort parait écrit directement pour le cinéma ; il contient, tout prêts, des dialogues, des scènes spectaculaires, des épisodes entièrement découpés. La fin, compte tenu des prémisses, diffère de celle du Cerveau du nabab : il ne paraît pas difficile de la modifier suivant les volontés de la production.

Hormis quelques redites, Le cerveau du nabab et La mémoire du mort se complètent ; quoique le premier soit supérieur au second, il semble maintenant difficile de lire ces deux romans séparément. Ce petit tour de force illustre l’habileté technique de certaine écrivains américains ; leur sens commercial également : une bonne idée, surtout si l’actualité lui redonne de l’importance et de l’attrait, n’est jamais épuisée.

 

[1] Voir par exemple Fuzz d’Ed McBain, paru sous le titre La rousse : le roman a été châtré de la plupart des détails qui sont caractéristiques de l’auteur.

[2] Le cerveau du nabab avait-il subi le même sort ? Je n’ai malheureusement pu consulter la version originale.


Alain GARSAULT
Première parution : 1/2/1970 dans Fiction 194
Mise en ligne le : 21/3/2020


 
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