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Les Belles dames du siècle prochain

Edmund COOPER

Titre original : Five to Twelve, 1968
Première parution : Hodder & Stoughton, juillet 1968

Traduction de Paul VERGUIN

PRESSES DE LA CITÉ (Paris, France)
Dépôt légal : 1969
Roman
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction


 
    Critiques    

Le titre original de ce roman, certainement plus heureux que celui de la traduction française, signifie cinq à douze. Il ne s’agit pas là du score d’une rencontre de rugby, mais bien du rapport des populations des deux sexes vers 2060, lorsque le protagoniste du récit, Dion Quern, approche de l’âge d’homme. Les femmes, de beaucoup les plus nombreuses dans cette Terre du XXIe siècle, tiennent toutes les commandes d’une société fondée sur le principe du matriarcat. L’être humain a en outre contrôlé le secret de la longévité, de sorte que Dion Quern, qui a quarante-six ans en 2071, lorsque débute l’action, est « un petit jeune homme » pour la personne dont il tente de cambrioler l’appartement. Celle-ci, qui se nomme Juno Locke, est une superbe blonde de soixante-deux ans à peine, qui occupe le poste de Commissaire d’Ordre de la Paroisse, à Londres Sept.

Edmund Cooper a probablement eu l’occasion de réfléchir sur les rapports des sexes et les problèmes de la famille à travers ce que son expérience personnelle a pu lui apporter : la note biographique, sur la jaquette du livre, précise qu’il a été marié deux fois et que, « quoique se considérant comme peu doué pour la paternité, il a quatre fils et quatre filles, deux de chaque sexe par chacune de ses femmes ». Il serait évidemment facile de se demander ce que devrait être la famille de l’écrivain pour que celui-ci se considérât comme doué pour la paternité, mais il n’est pas absolument inutile de connaître ce détail biographique. Cet instinct de la paternité, Cooper le considère évidemment comme une composante psychologique nécessaire à la mentalité de tout homme normalement constitué, car il en a pourvu son protagoniste, alors même que celui-ci vit à une époque et dans une société dans laquelle la propagation de l’espèce est un acte purement fonctionnel, tout à fait secondaire dans les activités humaines en ce monde du XXIe siècle.

Quant à son métier de romancier, Cooper le connaît bien. En effet, il n’hésite pas à interrompre l’action, après l’avoir à peine lancée, pour dépeindre le décor : le deuxième chapitre de la première partie est consacré à un résumé historique et social de l’histoire du monde entre 1970 et 2070, destiné à expliquer le cadre dans lequel ses personnages vont évoluer. Une telle interruption serait difficilement supportable sous la plume d’un auteur peu doué : or, Cooper a su trouver le ton détaché qui la fait accepter sans difficulté, et il y place adroitement certains traits qui se rapportent directement à son héros, de sorte que le lecteur a l’impression d’avancer tout de même dans l’action. Une autre marque d’adresse est que Cooper n’a pas « chargé » son tableau. Il eût été aisé de multiplier les clins d’œil au lecteur et les jeux de mots en exagérant cette interversion des rôles attribués aux deux sexes, de parler de sages-hommes, de fils-pères accouchant dans des paternités, et ainsi de suite, au prix de quelques retouches biologiques. Très judicieusement, Cooper s’en est abstenu, et c’est parce que ses hommes et ses femmes du XXIe siècle restent clairement reconnaissables comme tels, en dépit de leur jeunesse prolongée, que l’intérêt du lecteur est maintenu au long de ces pages.

En cette époque où les jeunes gens sans ressources font le trottoir et où des louves de mer imbibées d’alcool déclenchent des bagarres dans les tavernes des ports, le jeune Quern retient l’attention amusée de l’important fonctionnaire dont il voulait cambrioler le logis. L’histoire raconte comment la belle Juno porte d’abord un intérêt purement physiologique au malfaiteur, puis comment le sentiment évolue de part et d’autre. Somme toute, c’est une histoire d’amour, et Edmund Cooper paraît suggérer qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, en dépit de tous ceux qui veulent réformer les sociétés (il y en a, bien sûr, dans ce Londres du siècle prochain), et que le bonheur de cette société particulière sera atteint avec un retour à l’équilibre numérique des sexes, suggéré à la fin du roman. Au total, et en dépit de toutes les tribulations de son héros – dont la psychologie est plus subtile que celle du conventionnel révolté – qui-se-joint-à-un-mouvement-clan-destin-qui-finira-par-triompher – Cooper conserve un optimisme foncier, parce qu’il se fonde sur une confiance en la nature humaine et sur un recours à un humour fort britannique.

Il n’est pas certain que le traducteur, Paul Verguin, ait parfaitement su préserver l’expression de ce dernier. Sa version française produit un effet analogue à celui qu’éprouvait naguère le lecteur de la Série Noire dans un roman de Peter Cheyney : ce qui était familiarité désinvolte dans l’original anglais devenait simple vulgarité dans la version française. C’est dommage.

Il y a deux perles mineures dans le texte français, que l’on peut savourer sans même connaître la version originale. À la page 93, Juno, qui joue aux échecs contre un ordinateur, signale à celui-ci sa résignation. On peut se demander ce que la machine peut en faire, à moins de savoir quoi, dans la terminologie anglaise du jeu, to resign signifie abandonner. À la page 86, au cours d’une réunion de dirigeantes politiques, S.M. Victoria II parle d’un strip à la Moëbius (sic), ce qui a dû passer, aux yeux du traducteur, pour l’évocation d’un spectacle de boites de nuit raffiné. Euh ! Est-il indispensable d’avoir fait de la topologie pour connaître le ruban de Möbius, cette figure qui ne possède qu’un seul côté (et qu’on peut confectionner par exemple au moyen d’une bande de papier dont on colle les petits côtés bout à bout après leur avoir fait subir une torsion d’un demi-tour) ?

Mais la médiocrité de la traduction ne saurait masquer les qualités de ce roman. Sans être un chef-d’œuvre, c’est un livre très supérieur aux récents volumes de Présence du Futur (ce n’est pas là un compliment qui engage à grand-chose, d’ailleurs), et c’est avant tout un récit qui se tient, qui est mené avec adresse et qui confirme le talent et le métier d’un romancier dont les prétentions ne dépassent pas les capacités.


Demètre IOAKIMIDIS
Première parution : 1/4/1970 dans Fiction 196
Mise en ligne le : 21/3/2020


 
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