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Les Trois reliques d'Orvil Fisher

Thierry DI ROLLO



Illustration de EIKASIA

BÉLIAL'  n° (42)
Dépôt légal : mars 2007
Roman, 192 pages, catégorie / prix : 13 €
ISBN : 978-2-84344-077-9   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     « ...Je suis anhumain parce que j'ai été ce que tu es. »

     Lucité. Ville-lumière ?
     Il y a longtemps alors, avant que le grand froid s'abatte, avant la démence des hommes qui conduisirent le monde à sa perte. Que reste-t-il trois siècles après ? Des facades éventrées, des pierres fendues par le givre et quelques-uns, des hommes, qui tentent de survivre en préservant le peu d'eau non polluée encore disponible.
     Et ce seul putain d'horizon, le Sud, Grand-Milieu, qui se moque bien que la Vieille Europe crève sous les cendres de ses industries...

     Et Orvil, à Lucité, qui ce jour-là a tout perdu, tout ce qui lui restait de famille pour gagner ça, ce « bras revenu », membre nanotech d'une précision inhumaine et qui sera l'outil de sa vengeance. Pourquoi lui avoir pris le peu qui lui restait ? Pourquoi, et qui ? Tout cela a-t-il seulement un sens ?

     Ainsi commence l'odyssée d'Orvil Fisher, une odyssée pour une réponse...

     Né en 1959, Thierry Di Rollo a publié six romans et plusieurs dizaines de nouvelles, notamment au Fleuve Noir, dans la revue Bifrost ou chez J'ai Lu. L'intégrité viscérale de ses récits, leur nature bouleversante, la violence qui s'en dégage, l'ont pour beaucoup propulsé au rang d'écrivain culte. Ainsi, qu'ils effraient ou fascinent, les textes de Thierry Di Rollo ne laissent jamais indifférents.
     Les Trois reliques d'Orvil Fisher est son quatrième roman paru aux éditions du Bélial.

     « Chez Di Rollo, il n'y a aucune compromission, aucun espoir, aucun rachat. Brillent une écriture efficace et une atmosphère persistante. »
[Frédérique Roussel, Libération]
 
    Critiques    
     « Les nuages sont lourds et noirs ; comme ce monde à l'agonie. J'ai froid. » Le premier paragraphe ne trompe pas, nous sommes de retour dans l'univers sombre, glacial et sans espoir de Thierry Di Rollo.
     Cette fois, nous suivons le parcours d'Orvil Fisher, que l'assassinat de ses grands-parents et la perte de son bras — remplacé par une prothèse nanotechnologique — va lancer dans une quête quasi mystique pendant plus de vingt ans, à la poursuite erratique du meurtrier inconnu. Cette quête, il va l'accomplir en devenant lui-même un tueur, un mercenaire persuadé qu'un jour, parmi toutes ses victimes, il y aura — à défaut de baleine blanche — le responsable de son funeste destin...

     Lucité, une ville en décomposition, que l'on situe en Amérique puisqu'au sud se trouve le Panama. Un monde en ruines, où l'eau polluée constitue encore une richesse à protéger mais où l'homme n'a que des raisons de souffrir et aucune raison valable de survivre.
     On retrouve les obsessions de Di Rollo : les animaux africains, avec cette fois « la grâce des girafes [qui] donne au monde une infime raison de ne pas s'effondrer » (p.36) ; le sexe pratiqué sans joie, peut-être par peur de se laisser aller à aimer ; un désespoir si profond qu'il conduit à tuer et à détruire plutôt qu'à se suicider ; d'énigmatiques sentences récurrentes (« L'absurdité est le libre arbitre » ; « La vie n'a aucun sens, seule la Mort en garde un »...)...
     On retrouve aussi son goût pour une narration lacunaire, qui laisse beaucoup de zones d'ombre, qui esquisse un tableau plus qu'elle ne raconte une histoire. Ainsi, ces anhumains, ces martiens qui noircissent la neige du Nord, et dont on ne saisit qu'imparfaitement les motivations. Ou encore le rôle exact des animaux dont on ignore s'ils parlent réellement ou s'ils ne sont qu'un reflet d'un délire psychiatrique. Selon ses goûts, on pourra trouver ces lacunes frustrantes ou au contraire les considérer comme une des forces principales de l'écriture « di rolloienne », de part la place active qu'elles confèrent à l'imaginaire propre du lecteur.

     Si on a supporté et apprécié les univers glauques et noirs des précédents romans de Di Rollo, nul doute qu'on trouvera le même curieux plaisir morbide à suivre les pas d'Orvil Fisher, qui nous renvoie à nos propres interrogations sur l'absurdité et la cruauté de la condition humaine. Pourtant, Les Trois reliques d'Orvil Fisher est peut-être légèrement en deçà des précédents romans. D'abord parce que le décor est plus flou, moins prégnant, générant moins d'images fortes que les mines infernales de La Profondeur des tombes ou que l'Afrique brûlante de La Lumière des morts. Ensuite parce qu'en raison de ses traumatismes passés, Orvil est un personnage plus compréhensible et moins ambigu que le « héros » de Meddik. Ici, c'est au final le meurtrier initial, que l'on verra fort peu, qui révèle la personnalité la plus complexe, ses motivations ayant obéi à une logique implacable mais quasi démentielle.
     Malgré ces réserves et même si Les Trois reliques d'Orvil Fisher n'est pas, selon moi, le récit le plus impressionnant de Di Rollo, il n'en reste pas moins un excellent roman, une pierre de plus ajoutée à une fresque futuriste déliquescente et hallucinée, une œuvre unique emplie des angoisses obsédantes de l'auteur, de ces œuvres fulgurantes plus caractéristiques d'un univers intérieur tourmenté que d'une construction science-fictive raisonnée. On pourra, selon ses goûts, adorer ou détester. Moi, j'adore.

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 18/3/2007 nooSFere


     Décidément, Di Rollo ne fait rien pour convaincre ses détracteurs de changer d'avis. Ceux-là ne verront dans son dernier roman qu'un western post-apocalyptique privilégiant banalement la violence extrême qui, il est vrai, semble sa marque de fabrique. Erreur grave. La catégorie « drame métaphysique », si d'aventure elle existait, rendrait mieux compte, sans toutefois en épuiser la richesse, de l'histoire contée par l'enfant terrible de la S-F française.

     Simplicité confondante des phrases (tant au plan stylistique que descriptif), pureté et linéarité de l'action, construction classique — l'apparence du roman pourrait laisser une impression de bâclage à un lecteur pressé. Mais ne nous y trompons pas. La sécheresse, la rusticité de l'écriture sert à merveille le propos. De fait, Di Rollo renouvelle la dimension tragique de son œuvre à partir du matériau le moins noble qui soit, presque le plus abondamment travaillé : ici, une banale histoire, mille et mille fois réécrite, de vengeance.

     La terre, futur proche. Le désert croît, l'eau est devenu un bien aussi précieux que le diamant. Abandonné de son père, Orvil Fisher grandit à Lucité, dans un bloc miséreux rendu plus sinistre encore par le grand froid et les ténèbres de la pollution. Un soir, il assiste, impuissant, au massacre de ses grands-parents par un sniper (scène d'anthologie) qu'il va tenter à tout prix de retrouver. Ayant fait l'apprentissage de la douleur, puis du meurtre, il deviendra lui-même un tueur et éliminera, sans la moindre pitié, tous ceux qui se dresseront sur sa route. Est-ce tout ? Orvil Fisher l'orphelin ? Oui. Car il y a, dans ce personnage qui semble incarner quelque fatalité à laquelle nul ne peut échapper, une sorte d'ange exterminateur dont l'essence paraît s'être concentrée sous l'apparence d'un homme banal, ressemblant à tout le monde : désespéré et ignorant, en quête de sens, de réponses, de leçons.

     « Avez-vous appris au moins quelque chose ? » répète inlassablement la girafe Kinjie. En guise de leçon, Orvil pour sa part délivre un savoir qui fait de lui un maître invisible et secret, au service de la mort mystérieuse. « Il y a peut-être un sens à la vie, et ce sens, c'est la mort qui le lui donne. » Incapable d'éprouver ni joies ni remords, qu'il s'agisse de tuer un animal, un inconnu ou un camarade, il avance de place en place livré à lui-même (à ses démons), cherchant une transcendance dans le mal alors qu'il devine peut-être ne pouvoir la trouver que dans sa propre mort.

     Comment peuvent vivre un homme, un peuple qui ne croient plus en rien ? Qu'est-ce qui les fait continuer ? C'est sans doute cette fatidique absence divine, la disparition de Dieu qu'interrogeait déjà Di Rollo dans Meddik, qui a condamné l'homme à l'errance, et la terre à la sécheresse, et la nature à la tristesse, et l'âme à tenter de saisir un bonheur frelaté dans les paradis délétères de la K. Beckin ou de l'arène ; c'est cette absence qui a provoqué tout ces meurtres, remarquables (et cependant banals dans leur atroce mécanicité) ou absolument insignifiants. Orvil, comme les autres, s'ennuie. Et les jeux stupides qu'il s'invente le distraient. Tuer, oui : pour tuer l'ennui, pour tuer l'absence de sens. Car « il n'y a pas de sens [...] juste un but ».

     Cette liberté absolue de l'homme en proie à l'absurdité, Orvil tente de s'en convaincre — sans toutefois jamais parvenir à se libérer de la servitude que sa Némésis lui a volontairement choisie. Un but ? Orvil Fisher reste au fond la pitoyable marionnette de Milestone, le sniper. De la même façon, le sniper, machiavélique, tient d'étranges propos au tueur qui veut le liquider, en soulignant que lui seul, Milestone, en épousant la loi d'airain du déterminisme, est parfaitement libre face à des événements comme la vie et la mort où tous les hommes jouent le même pathétique rôle, répètent les mêmes phrases vides de sens, vont jusqu'à reproduire les mêmes gestes de désespoir qui jamais ne les sauveront.

     Pourtant, pas plus l'un que l'autre n'est libre. Dépourvu de rêves, d'espoirs, de liens, de failles ou de sentiments, (s'ils en possèdent, l'auteur ne les révèle pas), les deux tueurs ne vivent jamais vraiment, ils survivent. Rien ne vient à bout de ces ombres, qui semblent ne plus éprouver de douleur, dont la présence au monde est incertaine. Si bien que leur liberté fausse est battue en brèche par celle, pourtant aussi risiblement contrainte, des taureaux mutants sacrifiés dans l'arène ou des girafes qui, l'espace d'un instant ineffable, remplissent l'existence spectrale d'Orvil.

     La vision de ces animaux sauvages, qui traverse toute l'œuvre de Di Rollo, ne laisse pas d'intriguer. Il faut prendre un tel bestiaire comme symbole. Les animaux (donc les symboles) parlent à l'homme, qui ne les comprend pas — ou plus. Par l'arche du roman, Di Rollo semble essayer de sauver quelque chose de l'homme — des signes, des affects, des histoires — face au néant qui menace, face à la défaite de l'intelligence et de la vie. Avez-vous appris au moins quelque chose ? Raconter. Se raconter. C'est pourquoi, ironiquement, le roman se résout à la manière d'une fable, certes tragique. La tragédie humaine selon Di Rollo, ce serait peut-être cela : avoir inventé le bien, le mal ; en avoir perdu la signification ou n'en conserver que quelques traces devenues indéchiffrables.

Sam LERMITE
Première parution : 1/4/2007 dans Bifrost 46
Mise en ligne le : 7/9/2008


 
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