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Les Créatures du miroir ou Les Papiers du Docteur Hesselius

Joseph Sheridan LE FANU

Titre original : In a glass darkly

Traduction de Michel ARNAUD

Éric LOSFELD
Dépôt légal : 4ème trimestre 1967
Recueil de nouvelles, 272 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Fantastique


Autres éditions

Sous le titre Les Créatures du miroir   MARABOUT - GÉRARD, 1978

    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.

    Sommaire    
1 - Prologue, pages 9 à 10, Prologue, trad. Michel ARNAUD
2 - Thé vert (Green Tea), pages 13 à 51, Nouvelle, trad. Michel ARNAUD
3 - Le Familier (The Familiar (1872), a slightly revised version of The Watcher (1847)), pages 56 à 98, Nouvelle, trad. Michel ARNAUD
4 - Monsieur le Juge Harbottle (Mr Justice Harbottle (1872), version révisée de An Account of Some Strange Disturbances in Aungier Street (1851)), pages 101 à 136, Nouvelle, trad. Michel ARNAUD
5 - La Chambre de l'Auberge du Dragon Volant (The Room in the Dragon Volant), pages 139 à 272, Roman, trad. Michel ARNAUD

    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
 
    Critiques    

                Sheridan Le Fanu (1814-1873), écrivain irlandais au corps malade et aux nerfs ébranlés comme Poe, dont il est presque le contemporain, survient dans la littérature fantastique anglaise après Horace Walpole, Ann Radoliffe, Lewis, Maturin et l’étonnant Beckford sur le compte duquel je reviendrai à l’occasion d’un excellent ouvrage de Marc Chadourne. Il ouvre au fantastique une voie nouvelle, il l’adapte à son siècle et lui fait une place dans la littérature et dans l’idéologie qui s’annoncent, celles de la bourgeoisie. Bram Stoker (1847-1912), cet autre Irlandais, qui fit ses études au même Trinity College de Dublin que Le Fanu et que Lewis, lui sera un digne successeur : c’est la lecture du Carmilla de Le Fanu qui le décidera à écrire son célèbre Dracula, publié en 1897.

                Voilà brièvement situé Le Fanu dans l’histoire, il le mérite, bien qu’on ne lui ait guère accordé jusqu’ici, en France, la place qui lui revient. Si Carmilla a connu un certain succès, seuls trois ou quatre autres de ses contes ont figuré jusqu’ici dans quelques anthologies. La parution d’un recueil récemment traduit, où trois d’entre eux sont repris au côté d’un important texte inédit en France, permet de prendre la mesure de l’écrivain anglais et de mieux saisir l’originalité de sa manière qui va durablement marquer la littérature fantastique. C’est en effet une nouvelle définition de cette littérature que fournit implicitement Le Fanu à ses lecteurs et à ses imitateurs.

                Les créatures du miroir nous sont données comme autant d’extraits insolites des notes d’un savant allemand, le Docteur Hesselius. On se souviendra que Carmilla elle-même appartient au même cycle Peut-être Bram Stoker s’est-il souvenu de cette figure de médecin en campant le personnage du Docteur Van Helsing ? On peut se demander en tout cas si la nationalité d’Hessellus n’est pas une manière d’hommage rendu aux contes d’Hoffmann.

                Mais la principale question que l’on peut se poser, celle qui introduit à une nouvelle dimension du fantastique, est de savoir pourquoi Le Fanu choisit comme médiateur de l’étrange la personne d’un savant médecin. Avant Le Fanu, le fantastique oscille entre un rationalisme issu de la pensée encyclopédique, qui s’habille volontiers de machinations, et le satanisme romantique d’un Lewis, d’un Maturin et d’un Beckford. Avec Le Fanu et après lui, une nouvelle équation s’établit entre nature et surnature, qui introduit cette dernière dans le domaine du possible. Pour Walpole et surtout pour Ann Radoliffe, la surnature est rejetée loin dans le temps et dans l’espace (Le château d’Otrante) ou dans le domaine de la supercherie (Les mystères d’Udolto). Elle n’a pas de place dans l’univers contemporain. Pour Maturin, Lewis et Beckford, au contraire, la damnation est le sommet de la passion, un engagement de l’être exceptionnel, une voie paradoxale de son salut. Chez Le Fanu, il ne subsiste pas grand-chose de la protestation rationaliste ou puritaine contre les superstitions, non plus que de la tentation romantique. L’univers s’ouvre à d’autres dimensions dont certaines permettent d’entrevoir la surnature dans une perspective réaliste. Et la surnature se manifeste non plus à des êtres d’exception dévorés par un orgueil aristocratique et irrémédiable, mais à des hommes ordinaires, à des bourgeois. Elle s’établit en prolongement de la nature par laquelle elle se prépare à être absorbée. Ainsi devient-elle susceptible de coédification, presque de science ; ce n’est pas par hasard que les dernières pages de Carmilla sont consacrées aux caractéristiques des vampires traités comme des objets d’une Histoire Naturelle. Un siècle plus tard, ils assumeront totalement le rôle qu’ils se voient ainsi définir, dans le roman de Matheson, Je suis une légende ; et ils basculeront dans la science-fiction.

                De ce considérable réarrangement de l’univers fantastique qui prend ainsi sa physionomie « classique » en même temps qu’il noue de nouveaux liens avec la théologie, Le Fanu n’est sans doute pas le seul artisan. Poe, autant et plus que lui, illustrera cette relation neuve entre l’irrationnel et le rationnel qui résulte d’une nouvelle grille de déchiffrement appliquée aux complexités croisées du réel et de l’imaginaire. Mais Le Fanu a joué un rôle essentiel, et Stoker notamment, un demi-siècle plus tard, suivra à la lettre les règles édictées par son maître et prédécesseur.

                Dans cette nouvelle perspective, le médecin apparaît comme la caution idéale de l’étrange, à la fois garantie d’authenticité et protection. D’un côté, il incarne l’esprit de méthode et d’expérimentation, sinon le scepticisme qui écarte les vains phantasmes ; de l’autre, il exerce un art, sa raison est opérante et non pas seulement explicante. Au travers de la maladie, cette aberration et cette altération, et dans le malade, ce sphynx qui ignore la nature de son énigme, le médecin affronte l’inconnu. Le patient est un cas particulier ; en même temps, il doit se trouver à l’origine d’une généralisation qui seule peut le sauver. De cette expérience suprêmement individuelle qu’est la souffrance, le médecin doit extraire une cause et l’intégrer dans l’ordre du connu. Ainsi bénéficie-t-il dans l’univers intellectuel du XIXe siècle d’une situation privilégiée, et joue-t-il un rôle de transition qui lui sied bien dans une époque libérale, et qu’il est peut-être en train de se voir dénier aujourd’hui. Cette médiation, ni le physicien ni le mathématicien, par exemple, ne peuvent l’assumer : aucun d’eux ne s’intéresse alors assez aux événements rares, individuels, pour discerner dans les failles de la connaissance les profondeurs complexes d’un espace différent et par là inquiétant. La puissance du médecin procède, elle, à la fois de celle de la science qui mesure les effets et de celle du thaumaturge qui remonte aux sources à l’aide d’une mantique et agit sur les causes elles-mêmes.

                Ce rôle particulier, le médecin l’exercera pendant près d’un siècle dans la littérature fantastique, tandis que les parts de la thaumaturgie et de la science positive iront en se contrariant à l’avantage de la dernière. La noble cohorte qui va du Docteur Hesselius au Docteur Fu-Manchu en passant par le Docteur Frankenstein, le Docteur Van Helsing, le Docteur Jekyll, le Docteur Ox, le Docteur Moreau, le Docteur Lerne, le Docteur Watson et quelques autres jalonne cette évolution. Avec le temps, la déduction prend le pas sur l’intuition et sur la connaissance héritée de la tradition. Il est frappant qu’à une extrémité du spectre, Hesselius soit le héros presque toujours absent de contes rapportés par un autre (son docteur Watson) tandis qu’à l’autre, le docteur Watson se trouve réduit au rôle de scribe.

                Le contact avec l’invisible est, à ce qu’il ressort des notes du Docteur Hesselius, une aberration. Il engendre la peur et la souffrance. Mais il n’est pas donné comme l’irruption d’une transcendance. Il lui faut une porte qui sera ici la drogue et là les troubles mouvements des larves dans les caves de la conscience. La surnature est moins en elle-même rupture de la normale (à vrai dire, elle ne l’est plus du tout) qu’invasion d’une autre normalité à la faveur d’une faille de la normale. Elle cesse d’être le miracle pour devenir l’accident révélateur.

                De ce fait, l’intérêt s’est déplacé de la métaphysique de la surnature, qui est presque absente des préoccupations de Le Fanu alors qu’elle est si importante chez Maturin et chez Beckford, à l’énigme. C’est dans la description réaliste des manifestations surnaturelles que Le Fanu excelle et c’est pourquoi, d’un côté, les conclusions de ses histoires ont relativement peu d’importance et, de l’autre, il peut se passer avec brio de tout élément surnaturel en introduisant au mystère criminel, en escamotant la surnature au dernier moment. Le fantastique de Le Fanu se fonde sur la superstition que tantôt il appuie et renouvelle et que tantôt il attaque. Il implique une conception sécularisée, désacralisée de l’autre monde qui n’aurait guère été concevable cinquante ans plus tôt. On le révérait ou on le reniait. On ne le traitait pas comme une banlieue.

Dans la première nouvelle du recueil, Thé vert, l’abus d’une drogue, en l’occurrence une variété de thé, ouvre les portes de la perception chez un intellectuel au demeurant tourmenté. Il sera désormais hanté par un démon et il en mourra. Ses visions sont-elles objectives ou relèvent-elles de l’hallucination ? Le Docteur Hesselius penche résolument pour la première hypothèse. Il existe, dit-il en substance, une réalité à laquelle nos sens n’ont pas accès. Mais certaines parties de notre cerveau peuvent se trouver excitées et la percevoir. Cet accident ne se produit d’ordinaire que chez des êtres sensibles que leur fragilité même condamne à ne pouvoir le supporter.

                On voit qu’il serait vain de faire appel aux mystiques de l’éveil, au sixième sens d’un surhomme. Le révérend Jennings est victime d’un atavisme et de son thé. Il est un faible et un malade. La force et la santé consistent à ne pas se laisser envahir par les créatures d’un autre univers. Pourtant, le démon qui l’accable existe. Ainsi Le Fanu abonde-t-il et peut-être crée-t-il un thème à la fois fantastique et psychologique aujourd’hui classique : les visions provoquées par une drogue correspondent-elles à une réalité ou bien ne sont-elles que les produits de l’imagination ? La question a été posée par Thomas de Quincey. Mais elle a trouvé, bien longtemps après, un écho chez un vieil idéaliste qui n’en finissait pas de quitter le XIXe siècle, Aldous Huxley (Les portes de la perception), sinon dans les déclarations des adeptes des hallucinogènes de synthèse. Certains d’entre eux évoquent un « espace intérieur » qu’il conviendrait d’explorer au même titre que l’espace extérieur et qui aurait la même objectivité, le cerveau devenant alors une sorte de machine à voyager dans les dimensions, ils empruntent presque les termes propres du Docteur Hesselius. On a pu lire récemment dans Fiction un récit où cette exploration aboutissait à un « contact » symétrique de celui que les cosmonautes peuvent espérer établir un jour sur une autre planète. Ainsi ce thème, issu du fantastique, tentative de rationalisation de l’accès à la surnature, a-t-il été complètement absorbé par la science-fiction. C’est qu’il a reçu dans l’intervalle l’aval de la science. Celle-ci propose en effet de la réalité une image irrémédiablement différente de celle que nous permettent d’appréhender nos sens dans leur usage normal. Elle propose même une pluralité d’images. Les sens et le bon sens ne fournissent donc qu’une illusion du monde. Il n’existe plus désormais de monde « réel » qui soit évident. En ce sens, Le Fanu s’inspire déjà d’un univers épistémologique qui se donne pour tâche de récupérer le caché (et non plus l’inconnu) et de le faire entrer dans la connaissance positive.

                Dans un second type d’histoire, comme Le Familier et Le Juge Harbottle, une certaine disposition d’esprit, préparée soit par le remords, soit par une contradiction moins consciente de l’être, suffit à établir la communication fatale avec la surnature. Si elle ne s’étendait à l’entourage de la victime, Hesselius serait porté à croire à l’hallucination. En fait, plus que le remords, c’est l’ombre du passé qui s’étend sur celui qu’elle va saisir. Sous la plume d’un autre écrivain, un ressort aussi banal ruinerait l’effet fantastique. Mais Le Fanu excelle à décrire avec minutie les manifestations de la surnature et leurs effets. Dans Le Familier, il joue même la carte difficile de l’accumulation des détails significatifs. Barton est poursuivi par un être qu’il a tout lieu de prendre pour un fantôme. C’est la frayeur montante de Barton, homme de mer pourtant solide, que peint Le Fanu avec toute la précision d’un clinicien, en même temps qu’il la rend vraisemblable ou du moins compréhensible en indiquant ce qui l’engendre. Le véritable sujet de la nouvelle, c’est la peur de Barton et la façon dont il subit sa propre superstition. C’est pourquoi le caractère relativement banal de la conclusion ne déçoit pas. De même, dans le conte suivant, c’est la façon dont le Juge Harbottle se débat contre son rêve et contre les circonstances objectives qui l’entourent, qui retient notre attention. Le caché est dans les deux cas de nature psychologique.

                Dans le dernier conte (inédit en France) qui a, en fait, les dimensions d’un roman, La chambre de l’auberge du Dragon Volant, la surnature recule encore d’un pas. Il n’en subsiste plus que l’apparence, ingénieusement suggérée par des criminels. Le Fanu semble revenir de la sorte aux machinations d’Anne Radcliffe. Mais son propos et son cadre sont fort différents de ceux de la romancière. Il décrit avec le maximum de réalisme la France de la Restauration et c’est encore un portrait psychologique qu’il donne, celui d’un naïf, encore que sympathique, bourgeois anglais jeté dans une conjuration qui serait plaisante si ses conséquences ne menaçaient d’être sinistres Ainsi Le Fanu s’en prend-il à la crédulité qui rend possible le fantastique. Son héros est le Don Quichotte des apparitions, des ingénues éplorées, des auberges à secret et de l’inhumation prématurée. Dans cette admirable nouvelle, Le Fanu enterre peut-être un peu vite le fantastique métaphysique pour lui substituer le fantastique social. Et il est difficile de ne pas songer en lisant l’exploit de sa bande d’aigrefins à ceux des Habits Noirs de Paul Féval. Il y a en même temps dans le personnage de son héros un soupçon de bovarysme. Enfin, comme Hesselius se fait fort de guérir ses malades touchés par le surnaturel, la police a raison des escrocs qui tentent de se camoufler derrière l’autre monde. Ainsi le héros du temps, le bourgeois, est-il protégé, à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, par des forces de répression complémentaires.

                La boucle est donc bouclée. Le Fanu a introduit le fantastique dans la littérature bourgeoise avec ce que cela implique de réalisme, de scepticisme et de crédulité, si parfaitement que sa technique demeurera appliquée pendant près d’un siècle comme on peut s’en convaincre en lisant les œuvres d’Algernon Blackwood. La question que l’on peut dès lors se poser, c’est de savoir si le déclin du fantastique « classique » et la récupération de ses thèmes par la science-fiction ne sont pas liés à la décadence d’une société, de son idéologie et de sa morale.

                Le style de Le Fanu mériterait à lui seul une étude. Précis comme celui d’un commissaire, non dénué d’humour à l’occasion, adapté comme un gant à la personnalité des héros, il ne lasse jamais comme font les interminables jérémiades d’Anne Radcliffe ou même de Hugh Walpole. Il demeure toujours en deçà du lyrisme, mais il ne manque pas d’une horrible grandeur dans la description du rêve du Juge Harbottle. Il est ici admirablement rendu par une traduction élégante et scrupuleuse de Michel Arnaud.


Gérard KLEIN
Première parution : 1/4/1968 dans Fiction 173
Mise en ligne le : 10/5/2020


 
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